Monde

Marée noire: toujours la faute des autres

Christopher Beam, mis à jour le 14.05.2010 à 12 h 26

Le Sénat américain a interrogé les dirigeants de BP, Transocean et Halliburton sans obtenir de réponses.

Mais que s'est-il passé? Telle était la question à 14 milliards de dollars lors de l'audition, le 11 mai, devant la Commission de l'Énergie du Sénat américain, sur la marée noire du Golfe du Mexique. En répondant à cette question, les cadres des trois compagnies impliquées dans cette catastrophe -BP (locataire de la plateforme), Transocean (propriétaire de la plateforme), et Halliburton (qui a cimenté la base de la plateforme)– en ont avancé une autre: à qui la faute?

La réponse, dans tous les cas: pas à moi.

«J'entrevois déjà la course à la responsabilité», avait déclaré Robert Menendez, sénateur du New Jersey, avant même que la principale table-ronde n'ait débuté. «C'est un peu comme au Texas two-step: “Oh, oui, nous sommes responsables.” Va dire BP en parlant de Transocean, et Transocean en parlant d'Halliburton. Je vois donc très bien la course à  la responsabilité que ça va donner. Et je suis impatient de voir... qui va admettre quoi.»

Oh, quel suspense. Le rejet de responsabilité a commencé au moment où les exécutifs ont ouvert la bouche. Dans sa déclaration bien préparée, Lamar McKay, président de BP America parlait sans cesse de la plateforme Transocean Deepwater Horizon. «Nous ne savons pas précisément ce qui s'est passé la nuit du 20 avril», a-t-il dit. Mais il avait l'air à peu près sûr que si quelque chose s'était mal passé, c'était dans la surveillance de Transocean. «Transocean, en tant que propriétaire et exploitant de la plateforme de forage Deep Water Horizon, était responsable de la sécurité des opérations de forage», a-t-il déclaré. Il a aussi souligné le fait que la fuite s'était produite alors que la valve anti-explosion de 450 tonnes -qui, soit dit en passant, a été construite et exploitée par Transocean- n'avait pas fonctionné.

Steven Newman, directeur général de Transocean Ltd., ne voyait pas les choses ainsi. En fait, il n'était pas si clair que la fuite soit liée à la valve anti-explosion. «Depuis quelques jours» (en réalité, depuis quelques minutes) «certains ont suggéré» (par exemple, le type à  sa droite) «que la valve anti-explosion utilisée sur ce projet était la cause de l'accident», a déclaré Newman dans ses notes travaillées. «Cela n'a tout simplement aucun sens.» Après tout, le forage était terminé le17 avril, et le trou rebouché. S'il n'y avait qu'une seule chose à condamner, c'était un «défaut soudain et catastrophique du ciment, de l'enveloppe, ou des deux. Et c'est là que demeure la cause profonde de cet événement; sans l'échec désastreux d'un de ces éléments, il n'y aurait pas eu d'explosion». La compagnie responsable du ciment? Halliburton.

Tim Probert, responsable de la santé, de la sécurité et de l'environnement chez Halliburton a souligné que la compagnie était «contractuellement tenue de respecter les instructions du propriétaire du puits». Traduction: ils ne faisaient que suivre les ordres. Comme ses collègues, Probert a mis en garde contre un «jugement hâtif». Cependant, a-t-il dit, deux choses étaient certaines: l'enveloppe avait été cimentée 20 heures avant l'accident -ce qui signifie qu'Halliburton avait en gros fait son boulot. Et que «si la valve anti-explosion avait fonctionné comme prévu, la catastrophe n'aurait peut-être jamais eu lieu». Retour à vous, Transocean. (Pour un compte-rendu plus détaillé de ce qui s'est passé sur la plateforme, voir ici.)

Les sénateurs ont vite perdu patience. «On va passer beaucoup de temps pour essayer de savoir qui est à blâmer», a déclaré Lisa Murkowski, sénatrice de l'Alaska. «Je vous conseillerais ici, à vous trois, de nous considérer tous comme étant dans le même bateau.»

Pour autant, les sénateurs ont orienté la majeure partie de leurs récriminations vers BP. Le sénateur de l'Oregon, Ron Wyden, a demandé à voir une liste détaillée des réformes mises en œuvre par le géant pétrolier après l'explosion fatale dans une de ses raffineries du Texas, en 2005, et la fuite d'un pipeline en Alaska, en 2006. Menendez a critiqué les réponses frénétiques de BP à la marée noire comme la preuve d'un défaut de planification. «J'ai l'impression que vous fonctionnez au petit bonheur la chance», a-t-il déclaré. Murkowski, quant à elle, était «étonnée» que BP n'ait pas testé les dispersants chimiques -les fluides utilisés pour casser les nappes de pétrole- en profondeur auparavant.

McKay a pris sa raclée. La limite, cependant, a été tracée sur la question de la responsabilité. Après la marée noire de l'Exxon Valdez, en 1989, le Congrès avait fait passer une loi plafonnant la responsabilité des dommages liés à une catastrophe pétrolière à 75 millions de dollars, sans compter le nettoyage. Aujourd'hui, ses membres veulent hausser ce plafond à 10 milliards de dollars. Mais, pour Maria Cantwell, «rendre cette législation rétroactive est quasi impossible». Mais elle voulait néanmoins savoir quels types de plaintes BP allait honorer. McKay répéta le mantra de son patron, le PDG de BP, Tony Hayward:

McKay: Nous avons dit ce que précisément nous voulions dire: nous allons payer toutes les demandes d'indemnisations légitimes
Cantwell: Et les dommages à l'industrie halieutique, à court et long terme, vous allez les rembourser?
McKay: Nous allons payer toutes les demandes d'indemnisations légitimes.
Cantwell: S'il y a un impact en termes de pertes financières liées au tourisme, vous allez les payer.
McKay: Nous allons payer toutes les demandes d'indemnisations légitimes.
Cantwell: L'Etat, et les gouvernements locaux, pour la perte de revenus fiscaux, vous allez payer.
McKay: Point d'interrogation.
Cantwell: Les dommages à long-terme sur l'industrie de la pêche en Louisiane, et sa réputation.
McKay: Je ne peux spéculer ou quantifier le «long-terme». Je ne sais pas comment le définir.
Cantwell: Les difficultés supplémentaires liées à l'appauvrissement des stocks halieutiques appauvris, et leur rétablissement.
McKay: Nous allons payer toutes les demandes d'indemnisations légitimes.
Cantwell: Les impacts sur les expéditions.
McKay: Toute demande légitime.
Cantwell: Les impacts sur les futures opérations de forage.

[Une longue pause]

C'était une bonne pièce (même si les «demandes d'indemnisations légitimes» n'ont pas la même saveur que les «affaires de merde» (affaire Goldman Sachs).) Mais on ne sait pas vraiment ce que Cantwell attendait que McKay dise. Un blanc seing promettant de couvrir toute plainte émanant de n'importe qui, cela n'allait pas arriver. La phrase «demande d'indemnisation légitime» ressemble à de la novlangue commerciale condescendante - ou la caution de futures manœuvres dilatoires. Mais le message est clair: on ne va pas distribuer des valises de billets à tour de bras. «J'essaye de vous donner une réponse aussi claire que possible», a dit McKay. «Il ne s'agit pas de termes légaux. Mais de faire les choses, et de les faire bien.» Cantwell a déclaré le prendre au mot. Mais elle ne souhaite pas voir BP devant des «tribunaux, à débattre de la nature d'une plainte légitime».

C'est difficile à éviter. La façon de calculer les dommages de catastrophes environnementales est loin d'être fixée par la loi, même après l'Exxon Valdez. A moins que le Congrès ne s'attende à ce que BP paye pour toutes les plaintes, quoiqu'il arrive, tout ce bazar va forcément se terminer devant des tribunaux. D'ici là, McKay aura peut-être consulté un dictionnaire pour y trouver quelques formules alternatives à ses «demandes d'indemnisations légitimes» -ne serait-ce pour faciliter son prochain passage devant le Congrès.

D'autant plus que le Wall Street Journal révèle dans son édition du 13 mai que des tests auraient été réalisés le 20 avril, soit deux jours avant l'explosion de la plateforme. Ces tests mettaient en lumière un dysfonctionnement à l'intérieur du puits, mais BP aurait quand même continué ses travaux de forage.

Christopher Beam

Traduit par Peggy sastre

À LIRE ÉGALEMENT SUR LA MARÉE NOIRE EN LOUISIANE: Marée noire sur la com de BP et Peut-on récupérer le pétrole d'une marée noire? et Deepwater Horizon: les précédentes marées noires.

Photo: La plateforme de forage Develoment drill 3 de Transocean sous laquelle des millions de litres de pétrole se répandent dans le Golfe du Mexique / Reuters

 


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