Culture

«Les Olympiades» de Jacques Audiard: vivre, s'aimer, baiser

Temps de lecture : 3 min

Le réalisateur montre, avec tendresse et dans un Paris sublimé par le noir et blanc, qu'il reste de belles histoires à raconter.

Noémie Merlant dans Les Olympiades de Jacques Audiard. | Capture d'écran avids via YouTube
Noémie Merlant dans Les Olympiades de Jacques Audiard. | Capture d'écran avids via YouTube

Avec Dheepan, présenté en compétition officielle au festival de Cannes 2015 et grand gagnant d'une Palme d'or, Jacques Audiard n'était pas loin de devenir le cinéaste de la France BFM. Son western moderne en plein cœur de cité avait choqué certains festivaliers par son positionnement guerrier. Mais Les Olympiades, en compétition officielle 2021, vient dépeindre le quotidien d'autres tours: le regard porté par le cinéaste, et ses scénaristes, est lui aussi tout autre. Point de violence ravageuse et de sentiment d'injustice qui écrase tout. Ici, le frottement est verbal, la ville sublimée par un noir et blanc magnifique.

Si les trois personnages principaux souffrent, c'est juste que leur chemin vers l'amour et l'épanouissement est un peu accidenté. S'ils tâtonnent, ils le font avec plaisir dans une effrénée valse des corps, avec un désir fou de vivre. Le cinéaste propose un instantané de la France, à travers les portraits de cette diplômée de Sciences Po qui enchaîne les petits boulots, de ce prof aimé de ses élèves et respecté de ses collègues qui baisse les bras à cause du manque de moyens de l'Éducation nationale, de cette Bordelaise qui cherche à la capitale un nouveau départ.

À l'inverse de Dheepan, Les Olympiades évite tous les clichés sur le quartier qui est son décor –notamment parce que son intrigue se concentre sur une vision micro. Le plan d'ouverture souligne cette sensation d'intime. On voit les tours, puis toutes les fenêtres allumées, la vie qui attire notre œil et réveille notre curiosité. Le film nous donne à voir à travers les fenêtres des immeubles aux dizaines d'étages.

On y voit des gens nus, qui pleurent, qui rient, qui jouissent. La délicatesse de la plume de Céline Sciamma est présente à chaque instant, comme une poésie silencieuse. Jacques Audiard semble avoir trouvé le ton juste pour raconter un monde ultra contemporain, celui d'une vie difficile dans un monde parfois hostile (économiquement, socialement) mais où les interactions sincères à l'autre viennent tout éclairer.

Il reste du beau

Quand la voie est tracée, le film choisit toujours le contrepied. Il pourrait enfiler les perles en fustigeant la surconsommation des corps grâce aux applications de rencontres, mais préfère aborder l'euphorie qu'on peut ressentir quand on est une femme qui vient de s'organiser un plan cul et que tout s'est déroulé sans accroc. Si le travail du sexe en ligne est évoqué, ce n'est pas pour lui opposer un jugement péremptoire, mais bien pour y voir fleurir une connexion sincère. C'est l'humain qu'on raconte.

Avec Les Olympiades, Jacques Audiard choisit de raconter une France qui vit, aux cœurs et aux sexes qui battent. En cette année 2021 où le contexte politique vient bouleverser les thématiques et les regards posés par les cinéastes français sur leur pays, Jacques Audiard s'impose en alternative: il reste du beau, il reste de la vie, il reste des plaisirs et des relations profondes. À défaut de réel espoir pour le futur, il y a un constat simple: nous sommes toujours là avec nos doutes et nos rêves, notre envie d'aimer et d'être aimé, de jouir de la vie malgré tout.

Après des mois de confinement et alors que la pandémie bat encore son plein, «Les Olympiades» donne envie de vivre, d'aimer et de baiser.

Alors que certains cinéastes ont choisi de sublimer le drame avec la musique, Jacques Audiard choisit quant à lui un noir et blanc magistral qui magnifie les lignes architecturales du quartier du XIIIe arrondissement de Paris, où il a décidé de poser sa caméra. Le réalisateur ajoute ainsi à son sujet de l'intime des prétentions de fresque universelle ancrée dans l'histoire du cinéma. La Haine, film de Mathieu Kassovitz de 1995, dramatisait aussi le quotidien de jeunes de banlieue avec le choix du noir et blanc.

Les Olympiades est à l'image du quartier qu'il dépeint: riche de ses cultures, riche de ses personnalités et de leurs rêves, riche d'une modernité bienvenue dans un festival qui sélectionne aussi des grands drames datés en costumes, comme L'histoire de ma femme d'Ildikó Enyedi. Pour les festivaliers, le grand écart est total et Jacques Audiard n'en paraît que plus connecté avec son époque. Il raconte les différentes façons de s'aimer et de vivre, d'avoir 30 ans aujourd'hui à Paris, avec une grâce qui l'honore.

Après des mois de confinement et alors que la pandémie bat encore son plein, Les Olympiades donne envie de vivre, d'aimer et de baiser. Il ne regarde pas en arrière, mais vers l'avenir. Il pose même des jalons pour une réflexion plus vaste sur les différentes façons d'aimer, sur les contours de la relation comme sur l'orientation sexuelle. Audiard ne paraît pas se sentir dépassé par cette évolution des désirs; dans certains cas, on lui sent même un attendrissement. Les Olympiades a cet effet, celui de nous donner envie de nous attendrir, de nous émerveiller de l'autre et de son parcours. Le monde est laid, mais il reste de belles histoires à raconter. Pour les trouver, il faut plonger au cœur de l'intime, dans tout ce qui nous rapproche.

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