Santé

Chez les adultes, les troubles alimentaires peuvent devenir un mode de vie

Temps de lecture : 6 min

Si leurs symptômes se manifestent essentiellement à l'adolescence, les TCA ne disparaissent pas nécessairement avec l'âge.

«J'ai vécu une descente aux enfers, avec beaucoup d'anxiété, une dépression intense et une perte de poids très importante», témoigne Mickael. | Diana Polekhina via Unsplash
«J'ai vécu une descente aux enfers, avec beaucoup d'anxiété, une dépression intense et une perte de poids très importante», témoigne Mickael. | Diana Polekhina via Unsplash

«Cet épisode comporte des scènes de troubles du comportement alimentaire pouvant choquer certains spectateurs. Pour public averti.» Cet avertissement précédant la série Physical, en cours de diffusion sur Apple TV, a de quoi surprendre, même si on a aussi pu le lire aussi en préambule du film To the Bone diffusé sur Netflix. Il faut dire que les troubles alimentaires (TCA) sont une problématique relativement peu traitée à l'écran. C'est d'autant plus vrai lorsqu'il s'agit, comme dans Physical, des TCA chez l'adulte (ou encore dans le film Swallow qui explore le thème du pica, un trouble rare caractérisé par l'ingestion d'objets non comestibles)

Dans Physical, une série qui se déroule au début des années 1980, ​​​Rose Byrne interprète Sheila, une femme au foyer quadragénaire négligée. En proie à des crises de boulimie, elle va trouver une forme de salut dans l'aérobic. Les premiers épisodes s'attachent à montrer l'aspect ritualisé de ces crises qui, on l'apprendra plus tard, ont commencé dès l'enfance. Ils s'intéressent aussi à l'impact que ce trouble a sur sa vie quotidienne. La nécessité de s'y adonner. L'argent dépensé. La honte. La culpabilité. La voix intérieure de Sheila est omniprésente tout au long de la fiction. Le téléspectateur l'entend répéter des «bitch», des «tu es grosse», «tu es moche», «tu as le cul qui tombe», «tu n'as aucune volonté»…

Lorsqu'elle découvre l'aérobic, Sheila s'y jette à corps perdu. Avec la même intensité addictive et les dépenses qui vont avec. Ses crises de boulimie se tarissent, mais pas sa petite voix, comme si une sorte d'addiction s'était substituée au symptôme boulimique. «C'est une évolution assez classique», commente le Dr Bruno Rocher, psychiatre et responsable de l'espace Barbara, hôpital de jour du centre de soins ambulatoires en addictologie à Nantes.

Une «descente aux enfers»

Les troubles des comportements alimentaires chez l'adulte sont bien moins connus que ceux qui surviennent à l'adolescence. L'histoire de Mickael Ehrminger, chercheur en santé publique, président de l'association Place des Sciences, producteur et animateur de podcast, témoigne de la prise de conscience qui peut se produire même sur le tard. Le jeune homme a connu un premier épisode de TCA autour de l'âge de 15 ans. Son état s'est ensuite stabilisé.

Les années passent jusqu'à ce que Mickael fasse une rechute. Au début, sa perte de poids ne résulte pas d'une décision volontaire. «Je suis parti en voyage avec mon compagnon et, à la suite d'une intoxication alimentaire, j'ai perdu 3 ou 4 kilos en une semaine. Quand j'ai vu mon poids baisser sur la balance, ce chiffre m'a procuré une sorte de fierté. Le mois suivant, j'ai attrapé une grosse grippe. En quelques jours, j'ai encore perdu pas mal de poids. À ce moment-là, j'ai ressenti le même genre de sensations que le mois précédent: un mélange de fierté et de bonheur liés à cette courbe descendante.» Il retrouve alors les sensations qui avaient commencé à le conduire dans la spirale typique des troubles alimentaires. «Je me suis de nouveau laissé entraîner dans un cercle vicieux. J'ai rechuté.» Dès lors, Mickael perd le contrôle: «J'ai vécu une descente aux enfers, avec beaucoup d'anxiété, une dépression intense et une perte de poids très importante –jusqu'à ce que j'atteigne 50 kilos en décembre 2020... Pourtant, dans le miroir, je me voyais gros.»

Dans le cadre de son activité de producteur de podcast, Mickael reçoit Coralie, une jeune femme de 28 ans, qui souffre de troubles du comportement alimentaire, de type anorexique, avec des crises de boulimie intermittentes.

Il témoigne de journées extrêmement ritualisées, tournant autour de son trouble alimentaire: «Je pouvais marcher jusqu'à 50 kilomètres par jour tout en mangeant moins que ce qui est conseillé à une personne sédentaire. Pendant des mois, mes journées se résumaient à me lever tôt le matin, sans rien à faire. Je mangeais tous les jours, à la même heure, le même petit-déjeuner, pesé au gramme près. Je me douchais. J'allais acheter à manger tout en ruminant incessamment des pensées relatives à la nourriture et aux recettes de cuisine. Je rentrais déjeuner à midi pile. Mes recettes étaient minutieusement pesées. J'y mettais le minimum de produits transformés, de gras et de sucre.» Il décrit la suite de sa journée de manière similaire: «Je marchais plusieurs heures. Je faisais des courses alimentaires. À 18 heures pile, je rentrais dîner, toujours le même repas. Je passais la soirée à regarder des photos de plats et des recettes de cuisine. Je faisais des courses en ligne. Mes placards débordaient de nourriture. Le tout au rythme de pesées intempestives.»

Mickael explique également l'impact qu'ont eus ses troubles sur ses finances lorsqu'il a basculé dans la boulimie: «Mes crises engloutissaient la plupart de mes revenus. Chaque mois, je dépensais à moi seul plus qu'une famille de quatre personnes. J'en suis arrivé à faire trois à quatre crises de boulimie par jour. Chacune faisait environ 10.000 calories.» Un budget auquel il faut ajouter le coût des diurétiques et des laxatifs pris afin de «compenser».

Une addiction chronique

Ce n'est pas un hasard si le schéma de ces conduites semble avoir été tracé suivant un modèle propre aux personnes en proie à l'addiction. Le Dr Bruno Rocher confirme que l'on peut comparer l'alcoolodépendance au récit qui vient d'être fait: «Ces symptômes s'articulent autour d'une problématique addictive. Les personnes qui souffrent d'addiction structurent tous les aspects de leur vie en fonction de ce trouble. C'est cette problématique qui les pousse à se comporter de manière très ritualisée. C'est encore elle dont dépend leur manière de dépenser...»

Le Dr Bruno Rocher revient sur la symptomatologie des TCA. Elle se manifeste de la même façon chez les adultes et chez les ados, «si ce ne sont les années qui passent». Ces troubles peuvent s'installer à l'âge adulte sans que les médecins ne puissent vraiment en déterminer la cause. Souvent, les symptômes sont ancrés depuis des années, soit par défaut soit par échec partiel ou total des soins. Il donne l'exemple de cas où la pathologie a pu surgir après un accouchement.

«C'est souvent le travail qui fait tenir ces malades. Mais, faute d'activité, ils risquent de décompenser, ce qui peut conduire tout droit vers la rechute.»
Dr Bruno Rocher, psychiatre

«Chez ces personnes, explique le psychiatre, le trouble est devenu chronique. Ces dernières ont parfois une plus grande facilité à en parler et se cachent moins derrière le déni que les ados. Mais elles sont plus exposées au risque de subir des séquelles physiques durables.»

Les adultes atteints de TCA semblent se trouver en situation de grand isolement social –alors que les ados gardent un tant soit peu de contact avec les autres, dès lors qu'ils vivent chez leurs parents: «Cette maladie entraîne une désocialisation. Parce que ces personnes sont dans l'évitement: de sortir ou de faire des repas entre amis au restau; d'aller chez le médecin par crainte de se déshabiller. C'est l'une des causes de la rupture avec le suivi médical. C'est souvent le travail qui les fait tenir. Mais, faute d'activité, elles risquent de décompenser, ce qui peut conduire tout droit vers la rechute», constate le Dr Bruno Rocher.

Réduire les risques

Il existe une prise en charge pour les malades qui souhaitent s'en sortir. Le psychiatre en détaille les modalités: «Il convient de faire des évaluations. Du point de vue psychologique autant que du physique. Il faut déterminer le projet de soin en tenant compte des attentes du patient.» Mickael Ehrminger a eu le déclic qui l'a poussé à consulter: «J'ai bénéficié d'une hospitalisation d'évaluation dans un service dédié. Pendant deux jours, j'ai subi un certain nombre d'examens: psychologiques, physiologiques, diététiques, psychiatriques. À terme, on a défini selon quels critères planifier ma prise en charge.»

Le Dr Bruno Rocher précise: les résultats dans le cas des TCA durables ne sont pas synonymes de changements rapides et radicaux: «C'est une maladie chronique. On essaie d'être ambitieux, mais pas trop. Il ne serait pas raisonnable d'espérer provoquer une transformation profonde. Tenter de bousculer des troubles si bien ancrés et un mode de vie à ce point structuré ne reviendrait qu'à perturber nos patients. Notre objectif, c'est la réduction des risques.»

«Quand j'explique à mes amis par quoi je suis passé, je reçois en retour énormément de bienveillance.»
Mickael Ehrminger, chercheur en santé publique et producteur de podcast

En attendant d'être hospitalisé en milieu fermé pour sevrage boulimique, Mickael Ehrminger essaye de gérer son trouble tout seul: «Maintenant, quand je fais une crise, je me dis: “T'as fait une crise, bah! C'est comme ça.” Moins on y accorde d'importance, moins ces crises sont intenses. Dorénavant, j'ai aussi réduit leur fréquence, à deux ou trois fois par semaine.» Il s'efforce par ailleurs de renouer le lien social. En allant au restau avec ses amis. En parlant avec eux de ses difficultés. Il souhaite ainsi diminuer le sentiment de honte. «Le fait de m'accepter, d'accepter la situation et d'en parler, ça ouvre un peu les yeux de mes proches. Ils arrivent enfin à mettre des mots sur ce qu'ils observaient sans savoir comment réagir. Quand je leur explique par quoi je suis passé, je reçois en retour énormément de bienveillance.» Aujourd'hui, Mickael reprend du poids. Il a passé la barre des 60 kilos.

C'est tout un chemin à faire que de renoncer à ces habitudes. Il n'existe qu'un nombre limité de services destinés aux adultes souffrant de troubles alimentaires.

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