Société

Dans les lettres de motivation pour Parcoursup, où est l'égalité des chances?

Temps de lecture : 8 min

L'aide apportée par la famille ou le milieu social de l'étudiant peut largement faire pencher la balance.

Sur Parcoursup, tous les candidats doivent intégrer une lettre de motivation pour chaque vœu formulé. | Glenn Carstens-Peters via Unsplash
Sur Parcoursup, tous les candidats doivent intégrer une lettre de motivation pour chaque vœu formulé. | Glenn Carstens-Peters via Unsplash

Cette année, ils ont préparé le bac, mais pas que. Les élèves de terminale ont aussi passé des heures sur la page web de Parcoursup, qui gère les vœux d'affectation des futurs étudiants de l'enseignement supérieur français. Et depuis le basculement d'APB à cette nouvelle plateforme en 2018, tous les candidats doivent constituer un dossier composé d'un CV, d'une «fiche avenir» et d'une lettre de motivation pour chaque vœu formulé. Quels que soient la formation et l'établissement visés, ils ont donc tous dû se prêter à cet exercice de rédaction… Avec plus ou moins d'aisance, et plus ou moins d'aide.

«Madame, Monsieur, j'aimerais intégrer votre formation de brevet de technicien supérieur option mode dans le but de me spécialiser dans la couture et la mode, qui sont deux de mes passions», écrit Clotilde au début de sa lettre de motivation. Cette jeune Strasbourgeoise souhaite intégrer un BTS Métiers de la mode-Vêtements, et développe de bons arguments: «Ce qui me plaît le plus dans cette formation est le fait de découvrir de nouvelles façons de créer, et surtout d'apprendre à faire. Le patronage m'intéresse autant que la couture. Le dessin m'a toujours attirée, et je pense que cette formation pourra approfondir les bases déjà acquises». Elle termine sa lettre sur une note plus personnelle: «Depuis petite, la mode et la couture m'ont toujours passionnée grâce à ma grand-mère, une couturière de métier.»

Lyes, originaire de Dijon, souhaite quant à lui rejoindre un BUT Métiers du multimédia et de l'internet. Il l'explique dans sa lettre de motivation: «Ce BUT semble être le cursus post-bac le plus en accord avec mon ambition professionnelle. Plus tard, j'aimerais devenir webdesigner et votre formation en 3 ans, plus particulièrement le parcours “création numérique”, me semble le plus adapté pour mener à bien mon projet. En effet, j'ai toujours été attiré par le numérique et les possibilités qu'il offre pour communiquer (réseaux sociaux, jeux vidéo).»

Il argumente son choix en montrant qu'il possède déjà des compétences correspondant à ce parcours: «Je m'intéresse surtout au milieu du design graphique notamment avec des logiciels comme Photoshop, AfterEffect ou encore C4D que je commence à utiliser pour des projets personnels afin de les maîtriser rapidement…»

Comme Clotilde et Lyes, les candidats ont navigué entre formules de politesse et expression de leur souhait dans ces lettres de motivation. L'enjeu était pour eux d'exprimer leurs appétences et de valoriser leurs compétences. Mais pour ce faire, encore faut-il réussir à écrire de la sorte. Et avoir des savoir-faire!

«Redoubler les verdicts scolaires»

Pour écrire ces lettres, on ne part en effet pas tous du même point. La sociologue Leïla Frouillou, maîtresse de conférence à l'Université Paris-Nanterre et spécialiste des systèmes d'affectation dans le domaine scolaire, nous explique que ces lettres de motivation pourraient valoriser des élèves qui ont déjà de bons résultats: «Dans l'enseignement supérieur, on trouve des inégalités dans le rapport à l'écrit […]. Et statistiquement, plus vous avez des bonnes notes, mieux vous écrivez. Donc les lettres de motivation doivent en toute hypothèse redoubler les notes qui sont inscrites dans le dossier Parcoursup.»

Ce n'est pas Marie-Paule Couto, sociologue à l'Université Paris 8, qui la contredira. Des lettres de motivation, elle en a lues des centaines. Elle écrit, avec sa collègue Marion Valarcher, un article scientifique sur les projets de formation motivés, à paraître dans quelques mois. «Ces projets viennent redoubler les verdicts strictement scolaires, dans la mesure où ce savoir de mise en scène de soi est plutôt caractéristique des bons élèves, qui sont plus initiés au jeu des images que professeurs et lycéens s'échangent», explique la sociologue. Quelqu'un de très motivé qui écrit sa lettre en espérant faire pencher la balance en sa faveur se voit donc avantagé –ou pas– par son niveau scolaire.

«Ce qui va être valorisé à l'entrée de l'enseignement supérieur, c'est ce qu'on appelle des loisirs “scolairement rentables”.»
Marie-Paule Couto, sociologue

Mais ça ne s'arrête pas là. «Par ailleurs, ces projets de formation motivés servent aussi à mettre en avant des dispositions qu'on considère comme “extrascolaires”, qui tiennent aux loisirs, poursuit Marie-Paule Couto. Mais ce qui va être valorisé à l'entrée de l'enseignement supérieur, c'est ce qu'on appelle des loisirs “scolairement rentables”.»

Elle donne alors l'exemple d'une pratique musicale au conservatoire, car le mode d'enseignement y est très proche de celui qu'on retrouve à l'école. «Cela va donc être plutôt valorisé… Mais pour mettre en avant ces pratiques qui sont reconnues, il faut les avoir. Or, c'est plutôt le cas chez les familles de classe supérieure.» Si les lettres de motivation sont l'occasion pour les élèves favorisés de tirer profit de leurs avantages, on commence à voir s'éloigner l'égalité des chances…

Leïla Frouillou fait donc l'hypothèse que ces projets de formation motivés valoriseront des élèves qui maîtrisent les codes de la mise en scène de soi, ou qui peuvent se faire aider par des personnes qui les ont. «Ça peut se faire par les parents, par les professeurs principaux qui parfois passent des heures et des heures à corriger des projets motivés, ou alors il y a des agences de coaching Parcoursup spécialisées, qui vous aident pour des tarifs importants.» Être aidé ou ne pas l'être: telle est la question.

L'écrire seul ou accompagné?

Clotilde avait envie de l'écrire seule, cette lettre. Elle a juste «cherché quelques petits tips sur internet», et demandé à l'une de ses professeurs de la relire, «mais sinon, je n'ai pas forcément demandé d'aide», déclare-t-elle. Lyes, lui, a préféré se faire aider par sa grande sœur. Il faut dire qu'elle est diplômée d'un Institut d'Études Politiques, et travaille aujourd'hui dans le domaine de la culture. «Je pense clairement que son aide m'a permis d'améliorer ma lettre. Elle est beaucoup plus à l'aise que moi dans ce milieu-là et m'a surtout aidé à trouver des bons arguments.»

«J'avais seize lettres de motivation à faire, mon père m'a soulagée en écrivant la plupart d'entre elles.»
Abigaïl, étudiante en licence Information-Communication

Abigaïl, qui vit en Essonne et intégrera la licence Information-Communication de l'Université Sorbonne Nouvelle en septembre, a écrit ses lettres avec son père. «Il a reformulé, corrigé mes fautes d'orthographe et donc amélioré ma lettre de motivation. Son aide a été précieuse car j'ai pu me concentrer davantage sur les cours, avec moins de stress. J'avais seize lettres de motivation à faire, mon père m'a soulagée en écrivant la plupart d'entre elles.» Abigaïl en a bien conscience: être aidée par ses proches, ça peut changer une lettre de motivation.

Là encore, il existe des disparités entre les élèves, notamment en fonction de leur milieu social: «Des éléments issus de l'enquête de l'Observatoire national de la vie étudiante (OVE) sur la transition du secondaire au supérieur montrent que 64% des enfants de classe populaire ont pu mobiliser leurs proches dans la rédaction du projet d'orientation motivé, contre 80% des élèves de classe supérieure», nous fait savoir Marie-Paule Couto. Tout est dit. Si tous n'avait pas tous les mêmes armes pour écrire ces lettres, tous n'avait pas non plus la même équipe.

Ceux qui savent

Selon Marie-Paule Couto, il existe des inégalités dans l'accompagnement des élèves sur la rédaction de ces lettres dans l'investissement –parce que tous les parents ne se sentent pas également légitimes– mais aussi dans la nature des conseils donnés: «Ces projets nécessitent d'avoir une familiarité avec les codes universitaires, et un certain nombre d'informations sur l'enseignement supérieur», admet-elle. L'élève dont les parents ont eux-mêmes réalisé des études supérieures, et possèdent donc ces informations, sera là encore avantagé.

Paul, jeune Parisien, vient d'un milieu très privilégié. Ses deux parents sont d'ailleurs dotés d'un capital scolaire important. Il nous raconte que son père l'a aidé à rédiger sa lettre de motivation pour la double licence de sciences politiques et d'économie de La Sorbonne. «Il a corrigé des tournures maladroites et donné une allure un peu moins conventionnelle à la lettre, pour essayer de la faire sortir du lot», nous explique-t-il.

C'est vrai qu'il est agréable à lire, ce projet de formation motivé. En quelques phrases, on perçoit l'intérêt de l'élève pour ces matières: «L'Économie fait appel à des notions de mathématiques, de sociologie, d'histoire. Mais c'est son lien avec les sciences politiques qui me semble le plus intéressant à exploiter et qui rend votre cursus particulièrement attrayant. Les interactions entre l'économique et le politique sont permanentes. À titre d'exemple, parmi de nombreux autres, l'affrontement entre la Chine et les États-Unis est d'abord économique, mais il a des répercussions politiques et géopolitiques majeures.» Plutôt convaincant.

Quels effets sur l'affectation des candidats?

Si certains élèves sont avantagés dans la rédaction de leurs lettres de motivation, on ne peut pas faire de lien direct avec l'obtention d'un vœu sur Parcoursup. D'autant plus que les critères d'évaluation de ces lettres peuvent changer d'une formation à une autre. Difficile, donc, de savoir quel impact ont les projets motivés, d'autant plus qu'on ne sait pas toujours s'ils sont lus. Romane, originaire de Bretagne, est de ces élèves qui en doutent. Et pour cause!

Son statut de sportive de haut niveau devait lui garantir une place dans un IUT GEA. Alors qu'elle avait bien expliqué la spécificité de son parcours dans sa lettre, elle s'est vu refuser l'accès à la formation. «Ça prouve bien qu'ils ne regardent pas du tout les lettres de motivation!», s'exclame-t-elle. Il lui a en effet suffi de passer un appel pour que l'IUT en question examine son dossier et l'accepte dans la formation. «Le lendemain, j'ai été prise», raconte l'étudiante.

La sociologue Leïla Frouillou nous le concède: «Effectivement, ces lettres ne sont pas toujours lues, et les candidats ont donc raison de se demander à quoi ça sert. Elles ne sont pas lues dans plusieurs cas: quand il y a énormément de candidatures et que c'est surtout les notes qui comptent, les lettres de motivation ne permettent pas de faire des différences entre les candidats. Ça arrive.»

Mais si le système reste encore opaque –même pour les sociologues–, la chercheuse nous éclaire un peu plus sur le rôle de ces lettres: «Les premiers résultats de nos recherches, c'est que dans la plupart des formations, le système de tri des candidatures se fait en deux temps: d'abord, on utilise les notes pour faire des paquets de dossiers. Dans ces paquets, il y a les dossiers très bons, dans lesquels on ne va pas lire les lettres de motivation parce que les notes sont si bonnes que ce n'est pas forcément utile. C'est pareil pour les dossiers très mauvais: on ne va pas forcément lire les lettres de motivation parce qu'on estime qu'ils n'ont pas le niveau pour réussir dans cette formation. Ils sont classés tout à la fin. Dans les commissions pédagogiques où on a commencé à enquêter, les lettres de motivation sont plutôt lues pour le paquet intermédiaire, pour lequel on n'est pas sûr, ou alors pour les dossiers où il y a des données incomplètes (élèves en réorientation, en reprise d'étude, etc.).» Pas question, donc, d'écrire ces lettres à la va-vite: elles pourraient bel et bien être utiles.

Rappelons que si certains élèves sont avantagés dans la rédaction, l'expression d'un grand intérêt pour la formation et d'une vraie motivation restent les critères affichés sur la plateforme Parcoursup.

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