Société

Michel Onfray, l'ami athée des catholiques identitaires

Temps de lecture : 6 min

En décidant de défendre la messe en latin et en s'opposant au pape François, le philosophe s'inscrit dans la tradition historique des «catholiques athées».

Michel Onfray lors d'un shooting photo le 8 octobre 2018 à Paris. | Joël Saget / AFP
Michel Onfray lors d'un shooting photo le 8 octobre 2018 à Paris. | Joël Saget / AFP

La messe en latin s'est trouvée un drôle d'allié. Dimanche 18 juillet, le philosophe médiatique Michel Onfray a publié sur le FigaroVox, plateforme d'idées du quotidien de référence de la droite, une tribune au vitriol contre la dernière décision du pape François.

Parue deux jours plus tôt et intitulée Traditionis custodes («Gardiens de la tradition» en latin), cette lettre apostolique instaure une régulation plus stricte de la forme extraordinaire du rite romain. La liturgie vieille de cinq siècles, réformée par le concile Vatican II à la fin des années 1960, avait été libéralisée en 2007 par Benoît XVI afin d'apaiser les courants traditionalistes.

Dans Traditionis custodes, l'évêque de Rome estime que la magnanimité de son prédécesseur a été «exploitée pour creuser les écarts, renforcer les divergences, et encourager les désaccords qui nuisent à l'Église, lui barrent la route et l'exposent au péril de la division». Partant de ce constat, il invite les évêques à vérifier que les messes dites tridentines ne forment pas le terreau d'une remise en cause de Vatican II, et interdit la création de «nouveaux groupes» traditionalistes.

Les «deux papes»

Bien qu'athée, Michel Onfray se fait le défenseur d'une tradition catholique qui «donne le pouls de notre civilisation judéo-chrétienne bien mal en point» et donc du «patrimoine liturgique» de la messe en latin. Si ce texte n'était truffé d'inexactitudes –sur le chant grégorien ou le «schisme avec les traditionalistes»–, on pourrait se croire sur La Porte latine ou Le Salon beige –deux sites internet traditionalistes très critiques du pape François.

Reprenant à son compte la thèse des «deux papes», Onfray tresse des couronnes de lauriers à Benoît XVI, «pape philosophe», qu'il oppose à son successeur, jésuite au faible niveau théologique, défenseur des migrants, «icône triomphante de Vatican II qui congédie tout sacré et toute transcendance au profit d'une moraline tartinée de façon planétaire comme une gourmandise de scout».

Il paraphrase l'argumentaire traditionaliste: «Les vocations chutent avec Vatican II. Mais les religieux qui conservent le rite latin ne connaissent pas la désaffection, mieux, ils remplissent les séminaires.»

«Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques.»
Michel Onfray, dans son livre Traité d'athéologie en 2005

Ceux qui ont découvert Michel Onfray il y a quinze ans ne pourront que s'étonner de le voir rejoindre avec tant de dévotion la croisade acharnée que mène la frange la plus droitière de l'Église catholique contre son pape. Encore en 2017, dans Décadence, deuxième volet de sa trilogie Brève encyclopédie du monde, il prédisait la mort prochaine de la «civilisation judéo-chrétienne». Il faut dire que les écrits du fondateur de l'université populaire de Caen comprenaient jusqu'alors une constante: les monothéismes, et le christianisme en particulier, étaient érigés en source par excellence des maux contemporains de nos sociétés.

Sa pensée sur la question était résumée dès 2005, dans son ouvrage le plus connu, Traité d'athéologie: «Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques: haine de la raison et de l'intelligence; haine de la liberté; haine de tous les livres au nom d'un seul; haine de la vie; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir; haine du féminin; haine des corps, des désirs, des pulsions.»

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La dérive droitière de l'écrivain autoproclamé «libertaire», soulignée par nombre d'observateurs, n'a jamais eu raison de ce discours. Ralliant petit à petit la démagogie identitaire ambiante, il est toujours resté fidèle à son athéisme. Du moins en surface, car Onfray n'est pas tout à fait athée. Il confiait en 2018 à L'Express que son «sacré» était «païen». Dans Cosmos, premier volet de sa trilogie publié en 2015, il invitait déjà à puiser dans les sagesses antiques afin de rapprocher l'homme de la nature et du cosmos.

«Catholiques athées»

Alors, comment un crypto-athée paganisant a-t-il pu se retrouver à faire cause commune avec ce que le traditionalisme catholique compte de plus réactionnaire? En réalité, cette attitude est loin d'être inédite et s'inscrit dans la lignée idéologique d'autres penseurs, et non des moindres. En 2016, alors que le pape François essuyait les crachats de l'extrême droite pour avoir rappelé que le fondamentalisme existait dans toutes les religions, y compris chez les catholiques, le journaliste et essayiste Jean-Claude Guillebaud leur donnait dans une chronique publiée dans La Vie un nom, celui de «catholiques athées».

Leur représentant le plus connu, d'après le journaliste, fut le royaliste Charles Maurras. L'écrivain, qui a perdu la foi à l'adolescence, a eu un rapport compliqué et mouvant à la spiritualité, résumé dans la thèse de doctorat de Julien Cohen sur la poésie de Maurras comme la «position d'un agnostique qui admire l'ordre».

Lui-même aurait affirmé, d'après Guillebaud: «Je suis athée, mais catholique.» Ce qui ne l'empêcha guère de cofonder l'Action française, qui demeure encore aujourd'hui l'un des principaux bastions du catholicisme identitaire. Avant Maurras, un autre grand théoricien du nationalisme français, Maurice Barrès, proche du premier, se définissait en 1906 comme «catholique-athée».

Nouvelle Droite

Après la Seconde Guerre mondiale surgit un autre courant précurseur de l'extrême droite moderne: la Nouvelle Droite. Comme le raconte l'historien des idées et politologue Stéphane François, ce courant, né en 1969 au sein du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (GRECE), a réhabilité les spiritualités païennes au service d'un nationalisme paneuropéen. Contrairement à Barrès et Maurras, la Nouvelle Droite rejette viscéralement le christianisme, perçu comme religion juive, donc étrangère aux racines de notre civilisation.

Cette posture antichrétienne n'a pas empêché des figures néo-droitières, comme Pierre Vial ou Jean-Yves Le Gallou, de rejoindre le Front national de Jean-Marie Le Pen aux côtés de catholiques traditionalistes, à l'image de Bernard Antony, malgré quelques tensions. Si ces courants ont perdu en influence dans le parti sous la présidence de Marine Le Pen, ils continuent de coexister au sein des franges plus radicales de l'extrême droite, comme chez Génération identitaire –officiellement dissoute en mars dernier– qui, bien qu'indirectement issue de la Nouvelle Droite, compte parmi ses fondateurs Julien Langella, un jeune catholique traditionaliste passé par l'Action française, auteur d'un livre intitulé Catholiques et identitaires.

La fraternisation de courants spirituels que tout devrait opposer était assez bien expliquée par le politologue Jean-Yves Camus, commentant le suicide en 2013 de Dominique Venner, un des fondateurs du GRECE, devant le maître-autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Païen assumé, le militant fustigeait un catholicisme par nature «universaliste». «Son choix est cohérent: pour lui comme désormais pour nombre de militants de sa mouvance, le catholicisme n'est pas affaire de croyance mais de culture et les églises sont l'expression du génie européen», analysait le chercheur. À l'époque, Michel Onfray avait d'ailleurs jugé ce geste «pathétique».

Le pape François, ennemi commun

La mue récente du philosophe vis-à-vis du christianisme se situe donc quelque part entre l'héritage maurrassien et celui de la Nouvelle Droite. Abhorrant toujours autant le christianisme, Michel Onfray ne défend pas la tradition catholique par amour de l'Évangile mais par volonté identitaire de préservation de la «civilisation judéo-chrétienne».

Cette civilisation, dont il contemplait le déclin avec délectation il y a quelques années encore, est d'ailleurs au cœur des idées défendues dans sa revue Front populaire, qui compte parmi ses signatures des figures de la droite catholique comme Eugénie Bastié ou Philippe de Villiers. Au sein du Figaro, c'est d'ailleurs Vincent Trémolet de Villers, responsable des pages «Débats et opinions» du quotidien mais aussi fils de l'ancien responsable du mouvement traditionaliste Ichtus, qui l'a défendu et lui a donné la parole depuis plusieurs années.

Dans ce mariage de la carpe et du lapin, Onfray et ses nouveaux amis traditionalistes se sont trouvé un ennemi commun, ciment d'une alliance contre-nature: le pape François, «dont je dirais, si j'étais chrétien, qu'il est l'Antéchrist», osait le philosophe l'an dernier sur son site personnel. En mars 2021, dissertant sur la politique de Jorge Mario Bergoglio avec Éric Zemmour, il qualifiait de «Yalta spirituel» la volonté supposée du pape de répandre le christianisme en Afrique et en Chine pour laisser l'Europe à l'islam.

On comprend mieux, alors, les raisons profondes du ralliement d'Onfray à la croisade contre le pape François, vu comme un agent de l'islamisation de l'Occident. Son admiration pour Benoît XVI se comprend en miroir: dans sa tribune pour le FigaroVox, il loue son discours de Ratisbonne en 2006, où il «a fait son travail de pape en estimant que le christianisme et l'islam entretiennent par les textes une relation antinomique, notamment sur l'articulation entre foi et raison, mais également sur la question de la violence en général et sur celle du djihad en particulier».

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