La bienheureuse provocation d'Alain Minc
En réclamant que les «vieux riches» paient pour vivre plus longtemps, l'économiste fait, non sans perversité, œuvre utile.
- -
Le corps a parfois ses raisons que la raison ignore. Il n'est ainsi pas rare que de farouches partisans de la jungle ultra-libérale découvrent, à l'occasion d'une hospitalisation dans un service public, toutes les vertus du système français de sécurité sociale. Ce fut notamment le cas, il y a quelques années du journaliste économique Jean-Marc Sylvestre. C'est aujourd'hui indirectement le cas d'Alain Minc. Invité de l'émission de l'émission Parlons Net, l'économiste a évoqué le cas de son père âgé de 102 ans récemment hospitalisé durant quinze jours dans un «service de pointe».
Pragmatique, Jean-Marc Sylvestre -après d'autres journalistes- a fait un livre de sa très longue hospitalisation et dit son émerveillement (à dire vrai quelque peu infantile) devant les soins et la prise en charge de sa très coûteuse hospitalisation. Alain Minc a quant à lui tiré des leçons toutes personnelles de l'hospitalisation, non moins coûteuse, de son père; des leçons d'une toute autre amplitude alimentant depuis quelques jours une polémique qui, fort heureusement, ne cesse d'enfler.
Dans un premier temps cette polémique s'était cristallisée sur une grosse bévue: l'erreur commise (volontairement ou non) par ce célèbre économiste présenté tour à tour comme un «proche conseiller» ou comme un «ami» de Nicolas Sarkozy. Alain Minc avait alors expliqué que l'hospitalisation de son père avait coûté 100.000 euros à la collectivité nationale. Et il qualifiait d' «aberrant» le fait que «l'Etat» (sic) lui ait «fait ce cadeau à l'œil» (re sic). Fort de cet exemple personnel il formulait une proposition provocatrice qu'il qualifiait de «progressiste» et qui selon lui devrait figurer dans le programme de réformes du Parti socialiste: en substance faire que tout ou partie des dépenses des soins des personnes très âgées et très riches soient imputées à leur patrimoine ou à leurs ayants droits. Emotion garantie.
Grosse erreur de chiffre
Et émotion d'autant plus vive qu'après de rapides calculs les spécialistes des questions d'économie de santé conclurent à une erreur magistrale: aujourd'hui en France, aucune hospitalisation de deux semaines ne peut coûter 100.000 euros à la collectivité. L'affaire fut parfaitement démontrée sur le blog du Dr Jean-Daniel Flaysakier, journaliste en charge des questions de santé à France 2 puis sur celui de LibéOrléans, Alain Minc en convint d'ailleurs volontiers. Contacté par Libération il expliqua: «Écoutez, c'était illustratif. Ce montant est sans doute plus élevé que la réalité. (...) Seize jours de service de pointe, ça doit être 20.000 ou 25.000 euros (...). J'ai délibérément pris un chiffre qui frappe; le montant que j'imaginais qu'on puisse me réclamer.» Comment mieux témoigner publiquement, (dans ce qui apparaît comme une absolue candeur) de ses stratégies médiatiques, de son fonctionnement intellectuel, de ses fantasmes personnels?
Ces deux blogs réunissent la somme grandissante des réactions allergiques et hostiles à cette proposition; une proposition selon nous nettement plus perverse que «progressiste». Sous couvert de populisme (après tout pourquoi les très vieux riches ne mettraient-ils pas les premiers la main à la poche pour vivre un plus longtemps encore?) Alain Minc réinvente la bonne stratégie du cheval de Troie. Il aborde ainsi les murailles de la Sécurité sociale et les douves des mutuelles en exposant au grand jour le cas des «malades très vieux et très riches», ces parias paradoxaux. Postulat populiste: ceux-là ont suffisamment joui de la vie pour que le prix du prolongement de leur existence terrestre n'incombe pas à la collectivité des plus jeunes et des plus pauvres. On ne pourrait qu'applaudir s'il ne s'agissait là de la première lézarde irréversible dans le principe de l'égalité à l'accès et à la prise en charge des soins médicaux, l'un des derniers ciments encore solides de l'identité de la collectivité nationale française.
Et les soins des fumeurs?
Ne plus faire prendre en charge les soins médicaux des «personnes très âgées et très riches» et prélever le coût de ces soins sur leur patrimoine ou sur les revenus de leurs héritiers? Il faudrait alors commencer à définir les critères d'«âge» et de «richesse» qui conduiraient de manière irrévocable à cette exclusion du champ de la solidarité. Il faudrait ensuite en fonder les bases législatives et réglementaires. Une logique populiste autant qu'économiste conduirait immanquablement à élargir l'assiette des exclus en abaissant progressivement l'âge et le niveau de richesse, seule méthode pour parvenir à résorber le faramineux déficit du régime maladie de la sécurité sociale. Sous couvert de bon sens ce serait la mort programmée de la solidarité nationale et l'émergence de la jungle libérale dans l'un des derniers champs qui -pour partie- lui résiste, celui de la prise en charge de la maladie et de la lutte contre les morts prématurées.
À cette aune et dans une telle logique pourquoi faudrait-il que la collectivité prenne en charge les soins des fumeurs atteints d'un cancer broncho-pulmonaire, les greffes de foie des cirrhotiques alcooliques, les allocations versées aux parents d'enfants trisomiques qui, après dépistage gratuitement offert, auraient refusé l'avortement qui leur était gracieusement offert par la collectivité?
Pour autant on ne peut-être que reconnaissant à Alain Minc de dire que l'on n'évoque jamais (ou rarement) les effets de «l'allongement de l'espérance de vie sur la hausse des dépenses d'assurance-maladie et la manière dont on va le financer». Et on ne saurait à ce titre lui vouloir d'exprimer en quelques phrases l'impensable: qualifier de «luxe extraordinaire, immense» le fait que la collectivité française dépense 100.000 euros pour un homme de 102 ans (son père) afin de lui offrir quelques mois ou (espère-t-il) quelques années de vie supplémentaires. Un luxe qu'il aurait bien évidemment pu offrir de ses deniers à son géniteur. Comment ne pas percevoir la monstruosité moderne inhérente à de telles propositions? A quand les abaques (élaborées par quelles administrations, par quels assureurs) qui croiseront les «sommes dépensées» et les «gains de vie humaine»? Avec pour immanquable et tragique conséquence le retour sur la scène (non plus juridique cette fois mais bien économique) du dévastateur concept de «la vie qui vaut encore -ou qui ne vaut plus- d'être vécue».
Argent collectif et mort individuelle
Il n'en reste pas moins vrai que personne ou presque (à la différence de la question des retraites) n'ose aborder publiquement la somme des questions inhérentes au poids croissant de l'allongement de l'espérance de vie sur les équilibres des comptes de la sécurité sociale. Pour une raison essentielle: soulever ces questions conduit immanquablement à s'intéresser au prix du prolongement -grâce à la médecine- de la vie humaine; un prix jusqu'ici partagé au nom de la solidarité. Dans le même temps, de très nombreux indicateurs médicaux et économiques établissent que ce sont bien souvent les «dernières maladies» qui «coûtent le plus», que les derniers jours dans les services de réanimation intensive atteignent des sommes pouvant être perçues comme d'autant plus considérables qu'ils n'ont d'autre issue que la mort ou la prolongation d'une vie lourdement handicapée et à ce titre source de nouveaux coûts pour la collectivité...
Et tous ceux, médecins ou pas, qui sont professionnellement directement confrontés à ces questions savent précisément, même si c'est souvent de manière parcellaire, de quoi il retourne. Sur quelles bases, à quel titre, accorder tel ou tel prix de remboursement à un médicament anticancéreux qui offre un prolongement «médian» de vie de quelques jours, de quelques semaines? Quand «débrancher»? Serait-ce bien «raisonnable»? Argent collectif et mort individuelle: l'affaire est trop douloureuse pour être abordée sous cet angle dans la récente et remarquable loi Leonetti sur la fin de vie. Laisser les professionnels en débattre dans l'ombre n'est peut être pas la moins mauvaise des solutions. Encore faudrait-il que nous y soyons majoritairement favorables. A ce titre nous pourrions bientôt être tous redevables à Alain Minc de ses propos provocateurs.
Jean-Yves Nau
Image de une: REUTERS
Mis à jour le 13/05/2010 à 14h06










































Le meilleur des mondes selon Minc!
Bévue de chiffres ou pas, monsieur Minc qui devrait rapidement se rendre compte qu'il est malaisé de faire le tri entre qui est un vieux riche et qui est un vieux pas riche; quel est celui qui a assez vécu et celui à qui on peut encore laisser un peu de temps; quel est celui qui coûtera trop cher à la Sécu et celui qui sera plus économe en soins; monsieur Minc, disais-je, va ainsi nous mener tout droit à la situation décrite dans "Soleil vert", le film de Richard Fleischer, où on euthanasiait les vieillards au son de la sixième symphonie de Beethoven (il faut ce qu'il faut), leurs restes étant utilisés à la fabrication de ce fameux aliment le "Soleil vert". Cet aspect de la question devrait séduire l'économiste qu'est monsieur Minc : rien ne se perd, tout se transforme.
Mais j'y pense, monsieur Minc lui-même n'est pas très éloigné de cette limite d'âge pour mourir sans créer trop de frais à la société !
...il doit être exécuté" (Guy Béart).
L'article de JY Nau a l'avantage d'aborder un tabou, comme il le dit lui-même. Mais j'ai l'impression qu'il caricature les propos d'Alain Minc. Minc dit que si on est vieux ET riche, alors il se peut qu'on doive payer soi-même tout ou partie de ses frais médicaux.
Si on enlève "vieux" et qu'on garde "riche", j'en connais plus d'un qui serait d'accord. Et, finalement, sauf à parler d'un égalitarisme béat et naïf, c'est bien ce qu'on fait déjà, non? Les cotisations sont proportionnelles aux revenus; les médicaments de confort ne sont pas remboursés, etc...
Là où le raisonnement s'arrête, c'est quant il s'agit de savoir où le prolongement de la vie touche au confort et cesse de devenir un droit. Bonne question qui mérite largement un débat public, et non pas "laisser les professionnels en débattre dans l'ombre", comme le suggère JYN. Cessons de prendre les citoyens pour des enfants.
Riche ou pas 2 cas:
Vous êtes hospitalisé pour une urgence ou une maladie chronique, et vous serez pris en charge quel que soit le cas.
Vous êtes âgé , atteint d'Alzheimer et en maison de retraite, la grande majorité de la somme sera prélevé sur vos revenus, votre capital ou sur celui de vos enfants.
Sachant que le coût facturé est de 1700 à 2300 euros par mois et que le revenu moyen des retraités est inférieur à cette fourchette, il semble évident que les "vieux" paient de leurs poches les "soins" qui leur sont prodigués.
Cette situation explique le débat en cours sur la création d'une nouvelle branche "sécu" pour la grande dépendance des personnes âgées.
Que A.Minc se rassure la réalité a déjà dépassé la fiction
Quel intérêt, quel taux d'intérêt? Avec l'expérience de la mort de mon propre père que la pose de stens dans les artères a probablement permis de rester en état stationnaire 5 années de plus que la date 'naturelle' de sa mort, je me suis souvent demandé s'il n'aurait pas voulu, sans s'oser le dire, disparaître plus vite au vu des souffrances physique et psychologique qu'il endurait et n'ont fait que le déprimer de plus en plus.
Subsidiairement, combien d'enfants du tiers-monde peut-on sauver contre un vieillard occidental qu'on fait 'vieillir' durant des années à coup de technologies et de médecins frais émoulus de nos universités?
De plus, le deuil est aussi une nécessité, un peu plus de stoïcisme face au fait que l'on a tous un cycle de vie qui doit bien un jour prendre fin ne pourrait faire de mal à nos sociétés occidentales 'obèses' de tout.
Le monde change puisque l' on va faire payer les riches. Mais en fin de vie seulement ! A l'approche de la mort. Là, plus de "niches, ni de boucliers" pour l'occasion... Ni de couvertures (sociales) somptuaires. C'est bien fini. Ni d'évasion (fiscale) devant la faucheuse.
Au fond une mort des riches moins aidée (économiquement) que celle des pauvres.
Les riches vont-ils aller du coup, mourir à l'étranger ? Fuite de capitaux peut-être ? Pertes de revenus collatéraux : les riches dépensent toujours beaucoup en toute circonstance. Pensez aux pharaons !
Interrompre brutalement le soutien national aux plus fortunés, est-ce vraiment une bonne idée ? Surtout en fin de vie. Ils pourraient voir là un coup bas au moment le plus crucial de l'existence. Se froisser.
" Pour être riche on n'en est pas moins homme. On n'a pas qu'un porte feuille (d'actions et d'obligations), on a aussi un coeur et sa fierté. Assez d'exclusion ! Oui, assez ou on s'en va pour de bon !" Pourrait nous dire d'une voix tremblante mais ferme, la vieillesse dorée des beaux quartiers...Et la jeunesse dorée à son tour, qui sait, solidarité intergénérationnelle aidant, pourrait suivre. Et là qu'est-ce qu'on fait ?
Attention ! N'effrayons pas les très vieux nantis par des mesures brutales. Assurons leur des fins de vie paisibles et dorées, sans rien changer à quoi que ce soit : une mort haut de gamme dans un luxe de soins gratuits uniques au monde, des niches et des boucliers fiscaux jusqu'au dernier soupir.