France

La bienheureuse provocation d'Alain Minc

Jean-Yves Nau, mis à jour le 13.05.2010 à 14 h 06

En réclamant que les «vieux riches» paient pour vivre plus longtemps, l'économiste fait, non sans perversité, œuvre utile.

Le corps a parfois ses raisons que la raison ignore. Il n'est ainsi pas rare que de farouches partisans de la jungle ultra-libérale découvrent, à l'occasion d'une hospitalisation dans un service public, toutes les vertus du système français de sécurité sociale. Ce fut notamment le cas, il y a quelques années du journaliste économique Jean-Marc Sylvestre. C'est aujourd'hui indirectement le cas d'Alain Minc. Invité de l'émission de l'émission Parlons Net, l'économiste a évoqué le cas de son père âgé de 102 ans récemment hospitalisé durant quinze jours dans un «service de pointe».

Pragmatique, Jean-Marc Sylvestre -après d'autres journalistes- a fait un livre de sa très longue hospitalisation et dit son émerveillement (à dire vrai quelque peu infantile) devant les soins et la prise en charge de sa très coûteuse hospitalisation. Alain Minc a quant à lui tiré des leçons toutes personnelles de l'hospitalisation, non moins coûteuse, de son père; des leçons d'une toute autre amplitude alimentant depuis quelques jours une polémique qui, fort heureusement, ne cesse d'enfler.

Dans un premier temps cette polémique s'était cristallisée sur une grosse bévue: l'erreur commise (volontairement ou non)  par ce célèbre économiste présenté tour à tour comme un «proche conseiller» ou comme un «ami» de Nicolas Sarkozy. Alain Minc avait alors expliqué que l'hospitalisation de son père avait coûté 100.000 euros à la collectivité nationale. Et il qualifiait d' «aberrant» le fait que «l'Etat» (sic) lui ait «fait ce cadeau à l'œil» (re sic). Fort de cet exemple personnel il formulait une proposition provocatrice qu'il qualifiait de «progressiste» et qui selon lui devrait figurer dans le programme de réformes du Parti socialiste: en substance faire que tout ou partie des dépenses des soins des personnes très âgées et très riches soient imputées à leur patrimoine ou à leurs ayants droits. Emotion garantie.

Grosse erreur de chiffre

Et émotion d'autant plus vive qu'après de rapides calculs les spécialistes des questions d'économie de santé conclurent à une erreur magistrale: aujourd'hui en France, aucune hospitalisation de deux semaines ne peut coûter 100.000 euros à la collectivité. L'affaire fut parfaitement démontrée sur le blog du Dr Jean-Daniel Flaysakier, journaliste en charge des questions de santé à France 2  puis sur celui de LibéOrléans, Alain Minc en convint d'ailleurs volontiers. Contacté par Libération il expliqua: «Écoutez, c'était illustratif. Ce montant est sans doute plus élevé que la réalité. (...) Seize jours de service de pointe, ça doit être 20.000 ou 25.000 euros (...). J'ai délibérément pris un chiffre qui frappe; le montant que j'imaginais qu'on puisse me réclamer.» Comment mieux témoigner publiquement, (dans ce qui apparaît comme une absolue candeur) de ses stratégies médiatiques, de son fonctionnement intellectuel, de ses fantasmes personnels?

Ces deux blogs réunissent la somme grandissante des réactions allergiques et hostiles à cette proposition; une proposition selon nous nettement plus perverse que «progressiste». Sous couvert de populisme (après tout pourquoi les très vieux riches ne mettraient-ils pas les premiers la main à la poche pour vivre un plus longtemps encore?) Alain Minc réinvente la bonne stratégie du cheval de Troie. Il aborde ainsi les murailles de la Sécurité sociale et les douves des mutuelles en exposant au grand jour le cas des «malades très vieux et très riches», ces parias paradoxaux. Postulat populiste: ceux-là ont suffisamment joui de la vie pour que le prix du prolongement de leur existence terrestre n'incombe pas à la collectivité des plus jeunes et des plus pauvres. On ne pourrait qu'applaudir s'il ne s'agissait là de la première lézarde irréversible dans le principe de l'égalité à l'accès et à la prise en charge des soins médicaux, l'un des derniers ciments encore solides de l'identité de la collectivité nationale française.

Et les soins des fumeurs?


Ne plus faire prendre en charge les soins médicaux des «personnes très âgées et très riches» et prélever le coût de ces soins sur leur patrimoine ou sur les revenus de leurs héritiers? Il faudrait alors commencer à définir les critères d'«âge» et de «richesse» qui conduiraient de manière irrévocable à cette exclusion du champ de la solidarité. Il faudrait ensuite en fonder les bases législatives et réglementaires. Une logique populiste autant qu'économiste conduirait immanquablement à élargir l'assiette des exclus en abaissant progressivement l'âge et le niveau de richesse, seule méthode pour parvenir à résorber le faramineux déficit du régime maladie de la sécurité sociale. Sous couvert de bon sens ce serait la mort programmée de la solidarité nationale et l'émergence de la jungle libérale dans l'un des derniers champs qui -pour partie- lui résiste, celui de la prise en charge de la maladie et de la lutte contre les morts prématurées.

À cette aune et dans une telle logique pourquoi faudrait-il que la collectivité prenne en charge les soins des fumeurs atteints d'un cancer broncho-pulmonaire, les greffes de foie des cirrhotiques alcooliques, les allocations versées aux parents d'enfants trisomiques qui, après dépistage gratuitement offert, auraient refusé l'avortement qui leur était gracieusement offert par la collectivité?

Pour autant on ne peut-être que reconnaissant à Alain Minc de dire que l'on n'évoque jamais (ou rarement) les effets de «l'allongement de l'espérance de vie sur la hausse des dépenses d'assurance-maladie et la manière dont on va le financer». Et on ne saurait à ce titre lui vouloir d'exprimer en quelques phrases l'impensable: qualifier de «luxe extraordinaire, immense» le fait que la collectivité française dépense 100.000 euros  pour un homme de 102 ans (son père) afin de lui offrir quelques mois ou (espère-t-il) quelques années de vie supplémentaires. Un luxe qu'il aurait bien évidemment pu offrir de ses deniers à son géniteur. Comment ne pas percevoir la monstruosité moderne inhérente à de telles propositions? A quand les abaques (élaborées par quelles administrations, par quels assureurs) qui croiseront les «sommes dépensées» et les «gains de vie humaine»? Avec pour immanquable et tragique conséquence le retour sur la scène (non plus juridique cette fois mais bien économique) du dévastateur concept de «la vie qui vaut encore -ou qui ne vaut plus- d'être vécue».

Argent collectif et mort individuelle

Il n'en reste pas moins vrai que personne ou presque (à la différence de la question des retraites) n'ose aborder publiquement la somme des questions inhérentes au poids croissant de l'allongement de l'espérance de vie sur les équilibres des comptes de la sécurité sociale. Pour une raison essentielle: soulever ces questions conduit immanquablement à s'intéresser au prix du prolongement -grâce à la médecine- de la  vie humaine; un prix jusqu'ici partagé au nom de la solidarité. Dans le même temps, de très nombreux indicateurs médicaux et économiques établissent que ce sont bien souvent les «dernières maladies» qui «coûtent le plus», que les  derniers jours dans les services de réanimation intensive atteignent des sommes pouvant être perçues comme d'autant plus considérables qu'ils n'ont d'autre issue que la mort ou la prolongation d'une vie lourdement handicapée et à ce titre source de nouveaux coûts pour la collectivité...

Et tous ceux, médecins ou pas, qui sont professionnellement directement confrontés à ces questions savent précisément, même si c'est souvent de manière parcellaire, de quoi il retourne. Sur quelles bases, à quel titre, accorder tel ou tel prix de remboursement à un médicament anticancéreux qui offre un prolongement «médian» de vie de quelques jours, de quelques semaines? Quand «débrancher»? Serait-ce bien «raisonnable»? Argent collectif et mort individuelle: l'affaire est trop douloureuse pour être abordée sous cet angle dans la récente et remarquable loi Leonetti sur la fin de vie. Laisser les professionnels en débattre dans l'ombre n'est peut être pas la moins mauvaise des solutions. Encore faudrait-il que nous y soyons majoritairement favorables. A ce titre nous pourrions bientôt être tous redevables à Alain Minc de ses propos provocateurs.

Jean-Yves Nau

Image de une: REUTERS

Jean-Yves Nau
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