Culture

L'influence insoupçonnée de «Dirty Dancing» sur Amy Winehouse

Temps de lecture : 9 min

L'histoire d'un amour impossible bercée par une esthétique et une bande-son tout droit sorties des années 1960... Ce film, c'est tout ce qu'elle aimait.

La chanteuse Amy Winehouse, au festival de Glastonbury, le 28 juin 2008. | Ben Stansall / AFP
La chanteuse Amy Winehouse, au festival de Glastonbury, le 28 juin 2008. | Ben Stansall / AFP

Dix ans qu'Amy Winehouse est morte. Le 23 juillet 2011, un samedi, son garde du corps Andrew Morris découvrait la chanteuse éteinte dans son lit, seule avec son spleen et trois bouteilles de vodka vides. Amy rejoignait le triste «club des 27» et laissait derrière elle un héritage musical incomparable.

En termes de références, il y en a une qu'on cite rarement quand on parle d'Amy Winehouse, c'est Dirty Dancing. Et pourtant. Amy a vu le jour au nord de Londres en septembre 1983 et comme beaucoup de petites filles des années 1980, elle a grandi avec ce film, sorti en 1987, devenu l'une de ses influences cultes. Si vous ne l'avez jamais vu et l'imaginez comme une bluette kitsch, le pitch ne vous donne pas complètement tort.

La voix off de l'héroïne ouvre la première scène: «C'était le plein été 1963. Tout le monde m'appelait Bébé, et à cette époque ça m'amusait. C'était avant l'assassinat du président Kennedy, avant l'avènement des Beatles, j'étais fan du mouvement pour la paix et mon père était l'homme le plus formidable du monde. Nous allions passer les vacances à la pension Kellerman...»

Évidemment, une fois sur place, «Bébé», intello gauche et mal dégrossie de 17 ans (Jennifer Grey), tombe amoureuse du très sexy et sensible prof de danse du club (Patrick Swayze) plutôt que du trop pédant fils du patron, avec qui son père juif et médecin tente un temps de la caser. Le résultat est plus subtil et progressiste qu'on ne pourrait le croire (le film questionne le sexisme, le droit à l'avortement, le mépris de classe et fait la part belle à la sororité), mais surtout, il y a un point qui met tout le monde d'accord à propos de Dirty Dancing: la qualité de sa bande originale.

«Be my Baby» par The Ronettes, «These arms of mine» et «Love man» de Otis Redding, «Will you still love me tomorrow?» des Shirelles, une reprise de «You don't own me» par The Blow Monkeys, Solomon Burke et son «Cry to me», The Contours avec «Do you love me (now that I can dance)», The Drifters et «Some kind of wondeful»... Les classiques de jukebox des années 1960 rythment cette romance musicale, des chansons dans lesquelles l'amour ne laisse de place à rien d'autre. Mélodies et paroles résonnent fort chez la jeune Amy, qui use la VHS avec ses copines depuis le quartier juif de Londres.

Le temps des premières fois

À la maison, la fille de Janis (préparatrice en pharmacie) et Mitchell (chauffeur de taxi) Winehouse entend du jazz en boucle toute son enfance. Son père est fan de Sinatra, qu'il fredonne du matin au soir. C'est de famille: Cynthia Winehouse, la grand-mère adorée d'Amy, chantait déjà dans les clubs de jazz de Soho dans sa jeunesse (elle a même eu une aventure avec le saxophoniste Ronnie Scott). Avec eux, Amy découvre les répertoires de Dinah Washington, Sarah Vaughan, Tony Bennett… Avec ses copines, elle écoute aussi Michael Jackson, Salt-N-Pepper, TLC, Mos Def et les Beastie Boys.

Dans les boums des années 1990, quand vient le quart d'heure des slows, on reconnaît dès les premières notes la chanson finale de Dirty Dancing, «(I've had) The Time of my Life». Pour une partie de cette génération d'ados, cette cassette audio symbolise la bande-son des premiers émois, des premières pelles et/ou des premières mains au cul. Les plus téméraires tentent depuis 1987 de rejouer la scène du porté, en essayant de ne rien se casser.

Ces affolements juvéniles laissent des souvenirs, alors, de temps en temps, des années plus tard, on se refait «juste la dernière scène», pour écraser une larme dans un frisson et se dire que tout est possible avec du travail et de l'amour. On parle de Dirty Dancing comme d'un film fondateur, on loue l'alchimie et la tension érotique entre les acteurs (les images de leur audition parlent d'elles-mêmes, alors qu'en réalité le duo Grey-Swayze s'exaspérait dans la vie!), et les chorégraphies extraordinaires signées Kenny Ortega (qui a ensuite travaillé avec Cher, Michael Jackson, Madonna). Puis il y a cette fameuse réplique, déclinée depuis sur tous supports: «On laisse pas Bébé dans un coin.» [«Nobody puts Baby in a corner» en VO.]

Nobody puts Amy in a corner

En 2002, Amy a 18 ans et signe son premier contrat pour écrire un album. C'est l'heure de l'indépendance, de la fête, de l'alcool, de la weed et de la musique à toute heure. Elle s'installe en coloc avec sa meilleure amie, Juliette Ashby, et quelques mois plus tard, elle prépare la sortie de Frank (intitulé en hommage à Sinatra, l'idole de son père donc). Pour le portrait de couverture de l'album, elle rencontre le photographe Charles Moriarty, qui la shoote dans Londres. La jeune prodige cherche encore mais affine doucement son style, de plus en plus marqué par l'influence des girls groups des sixties. Les robes rétro et fleuries, le trait d'eyeliner qui s'épaissit et, plus tard, l'immense choucroute crêpée –un hommage notamment à Ronnie Spector, la leadeuse vocale des Ronettes. Ils rappellent aussi le stylisme et les costumes de Dirty Dancing. Quand elle n'est pas perchée sur une paire d'escarpins, Amy porte des ballerines, des chaussures de danseuse…

À l'été 2003, elle s'envole pour les États-Unis, finaliser ce premier opus. Une séance photo est prévue avec Charles dans les rues de New York, mais il tombe des cordes. Alors, le shooting se fait dans les couloirs et l'ascenseur de la Ritz Tower, qui héberge leur hôtel. Amy prend la pose simplement avec sa guitare et un tee-shirt imprimé d'un portrait de Patrick Swayze, ou plutôt Johnny Castle, son personnage dans le film.

Ni au début de sa carrière ni plus tard, personne n'a jamais dicté à la diva ce qu'elle devait porter. Enfiler ce tee-shirt (et uniquement ce tee-shirt) à ce moment-là était un choix. Charles Moriarty a confié à Dazed à propos de cette séance: «Je crois que sur ces photos, Amy est à la fois la fille et l'icône. Sur certaines on voit sa jeunesse, son côté fun, et soudain, on voit Amy Winehouse et la jeune fille a disparu. Je pense que ces images sont extrêmement intimes, elle est vraiment elle-même. C'est de l'honnêteté brute.»

Début 2004, Frank est nommé aux Brit Awards, le grand public découvre Amy et sa voix venue d'un autre temps. Elle reçoit dans son nouvel appartement de Camden le photographe Mark Okoh pour un sujet «les stars et leur intérieur».

Le sien est tapissé de photos vintage de ses parents, de clichés de son enfance et de ses chats. Au pied de la cheminée traîne le mégot d'un vieux pétard. Dans sa bibliothèque, la VHS de Dirty Dancing trône quelque part entre celles de Tony Bennett et La Chatte sur un toit brûlant.

Le même jour, Amy pose pour Mark sur son canapé, en serrant contre elle un coussin recouvert de ce fameux imprimé Patrick Swayze-Johnny Castle. Cela en devient presque une revendication. Quand elle reçoit des journalistes du Guardian peu après, eux aussi relèvent la présence dans le décor de ce coussin Dirty Dancing aux allures de doudou.

Dans une interview de la même époque à l'Independent, on demande à Amy quels sont ses films cultes. Réponse «La vie est belle, Vertigo d'Hitchcock, Dirty Dancing, Tant qu'il y aura des hommes… Pourquoi j'aime ces films? Combien de temps vous avez? J'étudierais le cinéma si je pouvais. Je serais capable d'écrire une thèse sur ces films!» Elle enregistre aussi cette année-là une reprise du tube des Shirelles entendu dans le film, «Will you still love me tomorrow?», pour figurer sur la B.O. de Bridget Jones, l'âge de raison.

Une quête d'émancipation

La musique et les chorégraphies de Dirty Dancing accompagnent une histoire d'amour, une histoire de sexe, une histoire d'émancipation. On assiste à la métamorphose de Bébé, qui débarque à la pension de vacances comme une girl next door virginale engoncée dans un corps qui l'encombre et marche soigneusement derrière son père qu'elle adule. À la fin du film, elle est devenue une jeune femme libérée, assumée, sexualisée, qui danse le mambo sur scène avec son amant, sous les yeux ébahis mais fiers de ses parents. La chrysalide, le papillon, tout ça.

La question de cette transition aura trouvé écho chez Amy. Comme Bébé dans le film apprend à danser pour s'affranchir, Amy s'inscrit dans des écoles d'art et cherche dans la musique, la danse et le théâtre une libération, une façon d'exister mais aussi d'exorciser ses rapports aux hommes. Comme Bébé, Amy semble écartelée entre une quête permanente de reconnaissance paternelle et l'absolu idéalisé de ses relations amoureuses. C'est même inscrit dans sa peau: sur son épaule, la chanteuse a fait tatouer «Daddy's Girl» autour d'un fer à cheval. Sur son cœur, une poche de chemise brodée Blake's, pour son (ex-)mari Blake Fielder-Civil.

Amy avait 9 ans quand son père a quitté le foyer familial pour une autre femme. Elle l'a vécu comme un abandon, le traumatisme originel. Alors, très jeune, elle se scarifie, sèche l'école, boit, fume, se maquille, se fait tatouer. À 14 ans, on lui prescrit des antidépresseurs, mais elle ne les supporte pas. Elle jongle toute sa vie entre dépression, addictions et troubles du comportement alimentaire, tout en s'accrochant à un solide sens de l'humour. Réflexe British. Écrire des poèmes et de la musique, ce sera son exutoire. Et le chagrin, son matériau.

Une rupture, un album

Son premier album, Amy l'écrit après avoir rompu avec Chris Taylor, un journaliste plus âgé qu'elle. Il lui inspire «Stronger than me», où elle clame ce qu'elle attend d'un homme: «You should be stronger than me. You've been here seven years longer than me. Don't you know you're supposed to be the man, not pale in comparison to who you think I am?» [«Tu devrais être plus fort que moi. Tu es là depuis sept ans de plus que moi. Tu sais que tu es censé être l'homme, et pas pâle en comparaison avec celle que tu crois que je suis?»] Amy réclame un amoureux à l'ancienne, un prince charmant qui soit aussi un bad boy badass (en tout cas plus qu'elle), capable de la protéger et venir la libérer. Un genre de Johnny?

«J'ai reproduit tout ce que ma mère a détesté, je n'arrive pas à échapper à mon destin freudien.»
Amy Winehouse, dans la chanson «What is it about men?»

Dans «What is it about men?» sur le même album, elle fait référence à son bagage familial, la reproduction d'un schéma et une forme de malédiction freudienne dont elle serait victime. «Emulate all the shit my mother hated, I can't help but demonstrate my Freudian fate. My alibi for taking your guy: history repeats itself, it fails to die.» [«J'ai reproduit tout ce que ma mère a détesté, je n'arrive pas à échapper à mon destin freudien. Mon alibi pour avoir piqué ton mec: l'histoire se répète, jamais ne s'arrête.»] Pour justifier ses fautes, Amy s'identifie comme l'héritière des travers de son père.

Trois ans après Frank, c'est une autre rupture, avec Blake cette fois, qui lui inspire son deuxième album: Back to Black. Musicalement, son producteur Mark Ronson en dit qu'il «sonne comme tout droit sorti de 1963». Dans le texte, Amy court encore après un amour perdu, tout en restant la petite fille à son papa. Ainsi, quand rien ne va plus, c'est à lui, son père Mitch, qu'elle s'en remet. Et s'il estime qu'elle n'a pas besoin d'aller en cure de désintox, alors elle n'ira pas, chante-t-elle dans «Rehab»: «I ain't got the time, and if my daddy thinks i'm fine, just try to make me go to rehab but I won't go, go, go.» [«J'ai pas le temps, et si mon papa pense que tout va bien... essayez de me faire entrer en cure de désintox, mais je n'irais pas, pas, pas.»]

Depuis la mort de sa fille, Mitch Winehouse a plusieurs fois transformé en argument le fait que, s'il ne lui avait pas dit ça, alors ce tube et cet album n'auraient pas existé. Certes. Mais peut-être Amy aurait-elle été soignée, et sauvée? On ne le saura jamais. L'ironie du sort a voulu que Patrick Swayze, l'acteur qui a marqué une génération (au moins) avec son déhanché et son blouson de cuir dans Dirty Dancing, meure le 14 septembre 2009. Soit le jour du 26e anniversaire d'Amy. Elle ne le savait pas, mais c'était son avant-dernier.


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