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Sport: Pourquoi nous aimons les perdants

Daniel Engber, mis à jour le 14.05.2010 à 8 h 43

Dans une société inégalitaire, la victoire d'un outsider est précieuse. Elle nous permet de croire en nos chances.

Ces derniers mois, les amateurs d'outsiders ont été à la fête. En février, en football américain, les New Orleans Saints ont remporté leur premier Super Bowl en battant les invincibles Indianapolis Colts à la surprise générale. Début avril, l'équipe de Butler University, une petite fac du Midwest, est arrivée en finale du championnat NCAA de basket-ball, se mesurant alors aux perfides Blue Devils de Duke. (Lorsque l'équipe de Butler finit par s'incliner, les journaux qualifièrent immédiatement cet échec de  «triomphe dans la défaite».)

Au fond, nous savons bien que cette série d'improbable victoires doit prendre fin - si les outsiders sont des outsiders, c'est bien parce qu'ils ont tendance à perdre. Je n'étais pas le seul à avoir le cœur serré lorsque le dernier tir de Butler a fini sa course sur le cercle du panier. C'est ainsi qu'elles nous enchantent (ce qui est rare) ou qu'elles nous navrent (ce qui est beaucoup plus fréquent), nous avons tous un faible pour les causes perdues.

Et de fait, j'ai soutenu Butler, l'outsider, l'équipe classée 5ème de sa région, face aux numéros 1 de Duke. Mais quelques jours auparavant, lorsque les Butler Bulldogs s'étaient mesurés aux Michigan State Spartans (une autre équipe classée 5ème), je n'avais pas pu déterminer lesquels étaient les outsiders. Seule solution: soutenir l'équipe menée aux points. En seconde période, les Spartans étaient complètement dépassés; j'ai donc choisi de les encourager. Ils se sont réveillés vers la fin du match, et sont même revenus à un point des Bulldogs dans les dernières minutes; ma déception était, hélas, garantie. (Si Michigan State avait fini par dominer au score, j'aurais soutenu Butler). A la fin du match, la déprime m'envahit.

«Tu t'attendais à quoi?», me demanda ma petite amie, plus tard dans la soirée. En Amérique, on adore soutenir les plus faibles, répondit-je. Horatio Alger, Rocky Balboa, le «Miracle sur glace»... La nature humaine est ainsi faite.

Cela ne répondait pas vraiment à sa question. Comment expliquer ce faible pour les outsiders? Pourquoi les amateurs de sport choisissent-ils la souffrance?

En 1992, Edward Hirt, professeur à l'Université de l'Indiana, mena une étude demeurée célèbre sur la psychologie des amateurs de sport. On invita cent soixante-sept étudiants de licence dans son laboratoire, et on leur diffusa la retransmission d'un match des Indiana Hoosiers. On leur demanda ensuite de lancer des balles en velcro sur une cible, de résoudre des anagrammes, et d'évaluer leurs chances de séduire des membres du sexe opposé.

Hirt a démontré qu'en modifiant l'issue du match de basket, il pouvait influencer les résultats de l'étude. La prestation des Hoosiers n'affectait généralement pas le score des étudiants lors du test; en revanche, le résultat final du match devenait déterminant lorsqu'on leur demandait d'évaluer leurs propres performances. Les supporters acharnés de l'équipe de l'Indiana avaient plus confiance en eux-mêmes après une victoire de leurs joueurs favoris: ils étaient sûrs de pouvoir viser juste, et se disaient plus désirables. Lorsque les Hoosiers perdaient, c'est l'inverse qui se produisait: les étudiants se sentaient déprimés, et manquaient d'amour-propre. Le fait d'être supporter était donc loin d'être anodin - une défaite sur le terrain était vécue comme un échec personnel.

Au fil de leurs travaux, les chercheurs sont donc parvenus à prouver ce qui nous apparaît comme une évidence: dans le monde du sport, les gagnants sont attirants. Certes, d'autres facteurs (votre lieu de naissance, vos amis) entrent en ligne de compte lorsque vous choisissez de soutenir telle ou telle équipe. Mais «les bonnes performances de l'équipe, c'est la cerise sur le gâteau», comme le dit Daniel Wann, psychologue à l'université de Murray State, qui s'intéresse aux fans de sport (tant au plan des causes que des conséquences).

Ce qui nous amène à une situation particulière, bien connue dans l'univers du basket-ball universitaire : parfois, la cerise est si grosse qu'elle finit par écraser le gâteau. En 1991, Jimmy Frazier et Eldon Snyder, deux chercheurs de la Bowling Green State University, publièrent un article consacré au «concept d'outsider dans le sport» [«the underdog concept in sport»]. Les chercheurs avaient interrogé plus d'une centaine d'étudiants, leur posant la même question hypothétique : deux équipes, A et B, s'opposent lors d'un best-of-seven playoff [système «au meilleur des sept». plusieurs matchs ont lieu, la première équipe qui en remporte quatre a gagné] ; la discipline n'est pas spécifiée. L'équipe A est la «grande favorite». Quelle équipe les étudiants choisiraient-ils de soutenir? Dans 81% des cas, ils optèrent pour l'outsider.

On demanda ensuite aux étudiants d'imaginer que l'équipe B avait réussi, d'une façon ou d'une autre, à gagner les trois premiers matchs de la série. Les sujets choisiraient-ils d'encourager ce parcours sans-faute, ou décideraient-ils de retourner leurs vestes pour soutenir le favori? La moitié de ceux qui avaient commencé par choisir le Petit Poucet se prononcèrent en faveur de l'équipe A. Une inconstance absurde, et familière: j'avais réagit de la même façon en regardant le match Butler-Michigan State. La même volonté de soutenir les perdants, encore et toujours, quoi qu'il arrive, quoi qu'il en coûte.

 

Mais si le fait d'assister à la défaite de nos équipes favorites nous met le moral dans les chaussettes, pourquoi sommes-nous attirés par les perdants ? Frazier et Snyder ont tenté de répondre à cette question en ayant recours à l'économie émotionnelle. Selon eux, l'amateur de sport pourrait bien agir en animal hédoniste - prêt à tout pour combler son besoin d'excitation. Tant qu'il n'est pas attaché à une équipe pour raisons sentimentales (un fan de toujours des Royals, par exemple), il choisira toujours l'équipe à soutenir en se basant sur un calcul des coûts et des bénéfices potentiels.

Un match serré est toujours plus amusant à regarder qu'un affrontement inégal, et le spectateur motivé par son seul intérêt personnel pourrait donc choisir de soutenir l'équipe étant  menée au score. Je n'ai pas réagit autrement durant le Final Four [finale à quatre du championnat NCAA] : au lieu de choisir une équipe et de me tenir à ce choix, je croisais les doigts pour que le match aille en troisième prolongation.

Mais cette stratégie a un défaut de poids: l'équipe que l'on soutient ne gagne jamais. Il serait donc plus logique d'investir ses émotions dans l'équipe qui a le plus de chance de remporter une excitante victoire - et qui a le moins de chance de vous déchirer le cœur. Selon Frazier et Snyder, c'est pour cela que nous parions sur l'outsider: s'il gagne, vous éprouvez une joie sans pareille. Et s'il perd, pas de panique; vous saviez déjà que cela risquait fort d'arriver. La même logique peut s'appliquer dans l'autre sens: si vous roulez pour le favori, et que celui-ci perd, la défaite en sera d'autant plus cuisante ; s'il gagne, vous obtiendrez simplement ce à quoi vous vous attendiez. «On pourrait donc affirmer que le modèle utilitariste prédit l'effet outsider», comme l'observent les deux auteurs.

Regardons tout cela de plus près. Frazier et Snyder disent que l'espérance mathématique d'un pari sur l'outsider - le bénéfice moyen qu'il nous rapportera en termes d'excitation pure et virile - sera toujours plus élevée que l'espérance mathématique d'un pari sur le favori. On peut le dire autrement : si vous multipliiez les chances d'une victoire de l'outsider par la quantité de plaisir qu'elle vous apporterait, vous obtiendriez un chiffre plus élevé. Disons que vous souteniez les Giants contre les Patriots lors du Super Bowl XLII. Les Giants étaient donnés perdants à environ quatre contre un: pour les parieurs, les chances de la Nouvelle-Angleterre étaient quatre fois supérieures à celles de New York. Maintenant, imaginez que l'incroyable victoire des Giants fut quatre fois plus satisfaisante pour leurs fans qu'une victoire équivalente ne l'aurait été pour les supporters des Patriots. (Je me souviens de ce match. Et de fait, je peux vous dire que c'était sacrément bon.) Si ce calcul est juste, les deux espérances mathématiques auraient été les mêmes. En termes d'économie émotionnelle, le choix de l'équipe n'aurait donc aucune espèce d'importance: quelle que soit l'issue du match, le bénéfice sera le même.

Il n'y aurait donc aucune raison pour que le supporter hédoniste choisisse de soutenir l'outsider - à moins, bien évidemment, que ce calcul ne soit à côté de la plaque; à moins que la joie qu'il retire d'une victoire inattendue ne se base pas uniquement sur la cote de l'équipe. Imaginez maintenant que les Giants ont quatre fois moins de chance de gagner que les Patriots, mais qu'une victoire inattendue des premier soit dix fois plus satisfaisante. Vu sous cet angle, plus de doute: mieux vaut opter pour le Petit Poucet. (Dans ces conditions, même les fans de Boston pourraient se mettre à soutenir New York). Mais si l'on part du principe que cette victoire inattendue nous apporte une joie immense et disproportionnée, une autre question se pose: qu'est-ce qui, au juste, rend l'outsider si exceptionnel?

Voici une alternative au modèle utilitariste de Frazier et Snyder. Imaginons que le plaisir apporté par une victoire inattendue est exactement proportionnel à la cote: si Butler avait deux fois moins de chance de remporter le NCAA Championship, sa victoire serait deux fois plus satisfaisante. Maintenant, imaginez que, pour une raison ou pour une autre, nous nous sommes tous convaincu du fait que Butler détenait un avantage caché, qui n'est pas entré en ligne de compte chez les parieurs de Vegas. L'indomptable courage de l'équipe, peut-être, ou son coach plein d'abnégation. Si nous établissons notre propre cote en surévaluant les chances de l'outsider, sans changer pour autant le degré de satisfaction obtenue, alors si serait parfaitement logique de parier sur le Petit Poucet. Le choix de soutenir Butler deviendrait un investissement émotionnel tout à fait rationnel.

Des chercheurs ont commencé à prouver l'existence d'un tel phénomène (le «favorite-long-shot-bias», tendance qu'ont les parieurs à surévaluer l'outsider et à sous-évaluer le favori) dans le monde des paris hippiques. Une étude récente a compilé les statistiques de quelque six millions de courses de chevaux américaines; elle constate une chute des bénéfices liés aux paris gagnants, la cote de ces derniers étant en baisse. En d'autres termes, les parieurs misent de plus en plus sur les outsiders et de moins en moins sur les favoris. Non que le fait de parier à un contre cent nous apporte un plaisir particulier; selon les auteurs, nous avons tout simplement tendance à surévaluer les chances du Petit Poucet.

Pour mieux comprendre cette tendance, il pourrait être intéressant de se pencher sur ce concept que les économistes comportementalistes dénomment l'«heuristique de disponibilité»: notre conception des probabilités dépend directement de ce qui nous vient le plus facilement à l'esprit. Ce sont les exemples dont on se souvient qui influencent notre vision du monde. Si vous venez de regarder des heures de reportages consacrés au 11 septembre 2001, par exemple, vous penserez avoir plus de chances de mourir dans un attentat que dans un accident de la circulation.

Il est donc facile de comprendre pourquoi l'heuristique de disponibilité nous amène à favoriser l'outsider. Lorsqu'on vous parle de courses de chevaux, à quoi pensez-vous en premier: à l'incroyable victoire de Seabiscuit au Pimlico Special de 1938, ou à la médiocre performance de Cool Coal Man au Kentucky Derby de 2008? Si vous pensez à Seabiscuit en allant parier au guichet de l'hippodrome, vous aurez plus tendance à miser sur l'outsider. Et cela se vérifie quel que soit le sport. Les Butler Bulldogs, simples tête de série numéro 5, et parvenus jusqu'en finale: nous nous en souviendrons pendant longtemps. Mais qu'en est-il des joueurs de Temple et de Texas A&M, équipes de classement similaire éliminées dès le premier week-end du championnat? Pensez à tous ces outsiders qui peuplent notre culture - ils sont dans la Bible, dans la littérature. Ils sont dans tous les films de sports de l'histoire. Ce n'est pas un hasard si nous nous souvenons des Titans. [référence au film «Remember the Titans», «Le Plus beau des combats» en français]

Mais quelle est l'ampleur de ce parti pris? Il y a quelques années, un étudiant du nom de Nadav Goldschmied décida d'en avoir le cœur net. Goldschmied - aujourd'hui professeur de psychologie à l'Université de San Diego - demanda à plusieurs étudiants de lire une fausse coupure de journal parlant d'un match de rugby à venir. Selon l'article, les parieurs avaient estimé que l'une des équipes n'avait que 30% de chances de l'emporter. Lorsqu'on leur demanda d'établir leurs propres pronostics, les étudiants firent preuve de plus d'optimisme: l'équipe avait selon eux environ 41% de chances de l'emporter. Lorsque l'article qualifiait cette équipe d'«outsider», la confiance montait d'un cran, et les estimations de victoire atteignaient les 44%.

Goldschmied répéta deux fois l'expérience, remplaçant les équipes de rugby par des candidats à la mairie de la ville, puis par deux entreprises en concurrence pour l'obtention d'un contrat. Le résultat fut à chaque fois le même: dès que l'un des camps étaient qualifié d'«outsider», les étudiants pensaient qu'il avait plus de chances de l'emporter.

 

Pour autant, Goldschmied n'est pas satisfait de cette théorie purement économique; c'est également le cas de son ancien mentor, Joseph Vandello, de l'University of South Florida. Leur travail démontre que notre amour des faibles n'est pas seulement un investissement émotionnel; ce que nous pensons d'eux pèse également dans la balance. Une étude a montré que deux tiers des électeurs des présidentielles américaines de 2004 qualifiaient leur candidat favori d'«outsider». Quatre ans plus tard, les chercheurs découvrirent que les candidats à la présidentielle nous paraissaient plus sympathiques lorsque l'on entendait quelqu'un les qualifier «d'outsiders». L'un des derniers travaux de recherche de Vandello laisse penser que le fait d'être présenté comme un outsider peut amener les gens à revaloriser vos actes et la beauté de votre visage.

Mais pourquoi les outsiders sont-ils si attirants? Leur détermination sans faille y est sans doute pour beaucoup. Lors d'une autre expérience, Vandello a demandé à plusieurs personnes de regarder un extrait de match de basket-ball opposant deux équipes internationales dans le cadre d'un prétendu championnat. L'une des équipes fut décrite comme étant la favorite à neuf contre un, ayant remporté les quinze derniers matchs de playoff. A la fin de l'extrait (dans lequel on voit deux équipes au coude à coude), on demanda aux étudiants de noter les joueurs en fonction de leurs capacités et de leurs efforts.

En général, les outsiders furent jugés moins «talentueux» et «intelligents» que les favoris, mais plus «énergiques» et plus «courageux». Même lorsque l'on inversait les rôles des deux équipes, les résultats restaient inchangés. Ce qui se passait à l'écran (qui sautait le plus haut, qui plongeait pour rattraper la balle) importait peu. Pour les sujets, c'est toujours l'équipe qualifiée d'«outsider» qui produisait le plus d'efforts.

Voilà donc une théorie de plus pour expliquer l'effet outsider: nous aimons voir les gens faire du mieux qu'ils peuvent. Une équipe médiocre mais pleine de «courage» nous paraîtra toujours plus sympathique - et donc plus à même de mériter notre soutien - qu'un groupe de superstars peu motivées.

Un problème se pose, cependant: dans les compétitions, les outsiders ne font pas particulièrement preuve de plus de détermination que les grands favoris. D'ailleurs, de récents travaux laissent entendre que les outsiders ne se donnent pas complètement à fond.

Dans le cadre d'une étude (publiée en janvier dernier), les chercheurs Nathan Pettit et Robert Lount ont demandé à plusieurs étudiants de licence de se soumettre à un simple test cognitif: énumérer les utilisations possibles d'un couteau. Ils dirent à une partie des sujets qu'on comparerait leurs scores avec ceux des étudiants d'une université plus prestigieuse; d'autres pensaient rivaliser avec une fac moins bien cotée que la leur.

Au final, les sujets pensant se mesurer à plus forts qu'eux obtinrent de plus mauvais résultats que les autres. Le fait d'être placé dans le rôle de l'outsider semble avoir sérieusement affaibli leur motivation. De la même manière, le groupe pensant être en compétition avec une université de niveau inférieur semble avoir produit plus d'efforts.

Un autre article de recherche publié par l'économiste Jennifer Brown se base sur des centaines de résultats de tournois du PGA tour (circuit de golf masculin); ses conclusions sont similaires. Elle s'est demandée si les performances des golfeurs professionnels changeaient lorsqu'ils se mesuraient à Tiger Woods. Après avoir ajusté ses résultats en fonction de divers facteurs (météo, parcours...), elle a découvert que les concurrents de Woods avaient en moyenne un coup de retard sur leurs performances habituelles lorsque le champion participait au tournoi. (La qualité du jeu de Tiger avait elle aussi son importance: lorsqu'il avait le vent en poupe, ses adversaires étaient d'autant plus pénalisés). Brown appelle ceci l'«effet indésirable de la superstar»: lorsqu'ils doivent se mesurer à un adversaire de niveau supérieur, la motivation des golfeurs professionnels baisse.

Mais l'important n'est pas de savoir si les outsiders se démènent plus que les autres ou non; au final, c'est notre façon de les percevoir qui est déterminante. Et pour une raison ou pour une autre, nous avons tendance à trouver des qualités aux équipes et aux joueurs les plus désavantagés. On retrouve ce phénomène partout; c'est en partie ce qui le rend si remarquable.  Vandello estime qu'il touche entre deux tiers et trois quarts de la population, tous genres, orientations politiques et types de personnalité confondus. Et on le retrouve dans des domaines très divers, comme le sport, les relations internationales, la création de marques, et le marché des rencontres. Un groupe a même noté une préférence pour les peintres paysagistes «outsiders».

Même Frazier et Snyder, qui ont élaboré le modèle d'économie émotionnelle, se demandent si leurs découvertes pourraient refléter une aspiration humaine de nature plus noble. Et si notre amour de l'outsider dépassait la simple courbe coût-bénéfice? Les raisons de notre attirance pourraient être plus profondes; elles pourraient être liées à une soif primitive de justice. Cette ancienne émotion que nous inspire l'histoire de David et Goliath: nous voulons simplement que David puisse tenter son coup (et le réussir).

Ce désir d'égalité (ou cette aversion pour l'inégalité, pour reprendre la formule la plus couramment utilisée) pourrait expliquer cet étrange affection pour les perdants. Les économistes ont démontré que les gens sont près à sacrifier leur intérêt propre pour corriger un déséquilibre. Pour preuve, la célèbre expérience du «jeu de l'ultimatum». On donne de l'argent aux deux joueurs; le premier propose à l'autre de partager la somme (disons, de faire 60/40). Le second joueur peut accepter l'offre ou la refuser. S'il refuse, aucun des deux joueurs ne recevra d'argent. On pourrait s'attendre à ce que personne n'opte pour le refus; quel intérêt y aurait-il à se priver de quelque chose s'il n'y a rien à gagner? Mais en pratique, la simple idée d'une récompense inégale peut s'avérer insupportable. Autant se priver l'un et l'autre de l'argent.

On pourrait appliquer ce concept aux supporters. Les rapports de force inégaux nous mettent mal à l'aise; ils nous paraissent injustes. L'effet outsider aurait donc pour but de rééquilibrer les choses. Lorsque nous sommes dans la tribune, nous pouvons tenter d'influencer directement l'issue du match - en criant pendant le snap count [signaux codés échangés par les joueurs de football américain], ou en agitant des bâtons de supporter devant un joueur de basket en plein lancer franc. Et lorsque nous sommes derrière notre télé, nous pouvons avoir recours à la pensée magique : «si je croise les doigts à ce moment précis...». Notre dégoût de l'inégalité pourrait expliquer notre sympathie pour les équipes qui semblent produire le plus d'efforts sur le terrain. Le talent inné est injuste; c'est une simple question de chance. En revanche, si c'est l'effort qui décide de l'issue d'un match, les compteurs sont remis à zéro. Nous savons que les Bulldogs sont sans doute moins doués, moins malins et moins bien entraînés que les Blue Devils - et nous nous prenons à espérer qu'avec un peu d'huile de coude, ils pourront surmonter tous ces handicaps.

Vandello et Goldschmied ont mis au point une expérience afin d'explorer cette hypothèse. Ils ont commencé par soumettre à leurs sujets un scénario d'outsider classique: deux équipes, A et B, sont sur le point de disputer un match important; l'équipe A est favorite, donnée vainqueur à sept contre trois. Ils compliquèrent ensuite les choses: les étudiants devaient imaginer que les joueurs de l'équipe A étaient moins bien payés que ceux de l'équipe B (respectivement 35 et 100 millions de dollars). Quelle serait l'équipe d'élection des étudiants? Le favori au budget modeste, ou la riche équipe donnée perdante?

Deux tiers d'entre eux choisirent de soutenir les favoris de l'équipe A. Lorsque deux types d'outsiders se retrouvaient en confrontation directe, les étudiants se prononçaient en faveur des joueurs les mieux cotés et les moins bien payés. Les auteurs de l'étude en concluent que c'est l'aversion pour l'inégalité qui domine dans l'effet outsider, «bien plus» que l'égoïste quête d'émotions fortes.

Vandello pense en effet que le sentiment de justice pourrait être une caractéristique acquise au fil de notre évolution, et qui dépasserait le cadre de notre espèce. Il cite une étude de 2003 publiée dans Nature, qui démontre que les capucins bruns refusent les récompenses inégales après avoir effectué un même tour: lorsqu'un singe recevait un morceau de concombre, et que l'on offrait une délicieuse grappe de raisin au second, le premier devenait peu coopératif. En 2008, le même phénomène fut observé chez des sujets canins: si l'on offrait une saucisse à un chien ayant donné la patte et que le second ne recevait pas la même récompense, il refusait parfois d'exécuter le geste. Ces animaux réagissaient comme les participants du jeu de l'ultimatum: plutôt refuser la récompense que de subir l'injustice.

Ces études sur la perception animale de l'inégalité ne font certes pas l'unanimité dans le monde de la recherche. Mais si Vandello est dans le vrai, les chimpanzés, les orangs-outangs et les capucins partagent notre amour des plus faibles. Et même les toutous semblent penser que les outsiders ont du chien.

L'étude ayant utilisé le match des Hoosiers démontre que nous avons plus confiance en nous lorsque notre équipe gagne; que la victoire nous donne de l'espoir. C'est peut-être pour cela que nous penchons pour les Petits Poucets. On se dit, «je suis plus comme Butler que comme Duke; s'ils sont capables de gagner, j'en suis capable aussi.»

Cette théorie permettrait d'expliquer pourquoi les Américains aiment tant les Petits Poucets. Lorsque vous vivez dans une société inégalitaire, la victoire d'un outsider est précieuse, car elle vous permet de croire qu'il est toujours possible de surmonter les malheurs de la vie. (Il est donc possible de faire une critique marxiste du basket universitaire : ce dernier émousse la colère de la classe ouvrière). L'Américain moyen soutien l'outsider sportif parce qu'il est outsider lui-même. Mais qu'en est-il du reste de la planète? Vandello affirme que les singes et les chimpanzés partagent notre propension à soutenir les Petits Poucets. Peut-on en dire autant des Français et des Chinois?

A première vue, l'effet outsider est très répandu. En 2004, par exemple, une jument alezane maigrichonne du nom de Haru-urara est devenue une véritable héroïne nationale au Japon après avoir perdu 113 courses consécutives - un record. Mais ils sont peu nombreux à avoir tenté une approche méthodique de la question.

Deux groupes de recherches ont mené des études en Extrême-Orient; ils ont découvert que les populations de Singapour et de Corée du Sud aimaient les outsiders à peu près autant que les Américains. Nadav Goldschmied dispose de plus de données interculturelles: il a soumis des sujets israéliens, chinois et japonais au scénario utilisé lors du test américain. Au final, 72% des Japonais et 57% des Chinois choisirent de soutenir l'équipe désavantagée. Les Américains étaient à mi-chemin, avec 67%. Les sujets israéliens furent moins touchés par le phénomène, et ne choisirent l'outsider que dans 52% des cas. Difficile de savoir pourquoi l'effet outsider est moins déterminant en Israël. Le concept sociologique de «power distance index» (indice de distance du pouvoir) permet peut-être d'expliquer cet état de fait; celui d'Israël est l'un des plus faibles du monde. Cela signifie que sa population compte parmi les plus sensibles aux inégalités sociales.

Selon Goldschmied, cependant, les données démontrent que l'effet outsider se retrouve dans la plupart des cultures. C'est donc selon lui un phénomène mondial.

Et pourtant, en dépit de son caractère universel, notre amour des outsiders ne brille pas par sa constance. Certes, j'ai soutenu Butler. Mais je ne me souviens pas avoir un jour préféré un vaillant outsider confrontés aux Giants ou aux Knicks. Je sais bien que les victoires inattendues sont excitantes, mais... Allez les Mets! [Trois équipes de la ville de New York]

Scott Allison, professeur à l'University of Richmond, a sa propre théorie pour expliquer l'apparente légèreté des amateurs d'outsiders. Il appelle cela «l'effet Wal-Mart» [grande chaîne de supermarchés américains]. Lorsqu'un hypermarché discount s'installe dans votre quartier, vous décidez généralement de soutenir le commerce de proximité. Mais le jour où vous voulez acheter une télévision, vous optez pour le prix le plus bas. En règle générale, nous dit Allison, la boutique du quartier conserve toute votre affection - mais elle n'aura plus votre argent.

Pour vérifier la justesse de cette théorie, le laboratoire d'Allison a soumis un nouveau scénario d'outsider à plusieurs adultes. Deux sociétés étaient en compétitions pour obtenir un contrat de contrôle de la qualité de l'eau potable dans la lointaine ville de Boise, Idaho. L'une était une grande société, bien implantée, existant depuis trente ans; l'autre était une start-up particulièrement dynamique. Laquelle des deux entreprises les sujets choisiraient-ils?

Comme prévu, les personnes interrogées eurent tendance à privilégier l'outsider. Mais cette fois-ci, les scientifiques décidèrent de modifier quelques variables clés. Si l'on disait aux sujets que l'eau pouvait contenir des «taux de mercure cancérigènes», l'effet outsider s'évanouissait. Et s'ils pensaient que le contrôle de l'eau se ferait non pas à «Boise, Idaho», mais dans leur propre communauté, les résultats changeaient du tout au tout: les sujets commençaient alors à soutenir ouvertement le favori.

Les chercheurs en concluent que notre affinité pour l'équipe désavantagée est «très étendue, mais totalement superficielle». «Le fait de soutenir l'outsider nous donne peut-être bonne conscience, mais notre réaction positive est assez malléable.» Serait-ce possible? Si oui, alors peu importe que nous soutenions Butler pour assouvir quelque obscur désir d'excitation, ou parce que ses joueurs sont pleins de dynamisme et de courage. Peu importe si nous les encourageons par esprit d'équité, ou parce que nous faisons le parallèle entre notre histoire et la leur. Notre sympathie pour le Petit Poucet pourrait  bien ne rien signifier du tout.

Tout ceci explique sans doute pourquoi c'est dans le sport (univers futile s'il en est) que le concept d'outsider semble le plus à sa place. Lorsqu'il n'y a rien d'important en jeu, nous sommes libres d'espérer une victoire du plus faible. «Inconsciemment, nous ne prenons pas vraiment les outsiders au sérieux, résume Allison. Nous les aimons, mais c'est un amour des plus minces.»

Daniel Engber

Traduit par Jean-Clément Nau

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Image de Une: Supporters de l'équipe de Rugby de Clermont-Ferrand qui a disputé dix finales du championnat de France et les a toutes perdues REUTERS/Benoit Tessier

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