Culture

Le sexe dans «Benedetta» est tout sauf gratuit

Temps de lecture : 4 min

Loin du brûlot voyeuriste décrit par certains, le film de Paul Verhoeven utilise les scènes de sexe comme vecteur d'un propos plus profond.

Virginie Efira et Daphné Patakia, dans Benedetta, de Paul Verhoeven. | Capture d'écran Pathé via YouTube
Virginie Efira et Daphné Patakia, dans Benedetta, de Paul Verhoeven. | Capture d'écran Pathé via YouTube

C'est sans doute ce que le grand public retiendra de Benedetta: une histoire d'amour et de sexe entre deux nonnes lesbiennes –et sans doute, l'utilisation d'une vierge Marie comme sex-toy. Mais si les scènes de sexe du film de Paul Verhoeven sont bel et bien subversives, ce n'est pas forcément de la manière que l'on croit.

Benedetta, présenté au Festival de Cannes 2021, s'attaque à un sujet en apparence sulfureux. Adapté du récit historique Sœur Benedetta, entre sainte et lesbienne, il raconte la passion interdite entre deux nonnes au XVIIe siècle, et le destin de sœur Benedetta, qui fut arrêtée et jugée pour saphisme. Dans le film, cette dernière est incarnée à la perfection par Virginie Efira. Nonne dévouée, elle se met à avoir des hallucinations sexuelles sur Jésus, et se retrouve troublée par sa rencontre avec sœur Bartolomea (Daphné Patakia), qui lui fait tout de suite du rentre-dedans. Ponctué de scènes de sexe entre les deux actrices, souvent nues à l'écran, le film a été qualifié par certains de «navet libidineux» et de «brûlot outrancier».

Depuis le mouvement #MeToo, et la remise en question d'un système patriarcal et sexiste dans l'industrie du cinéma, la question du regard des cinéastes est aussi fréquente que nécessaire. S'agit-il de male gaze, ce regard masculin qui traverse une grande partie du cinéma? Les femmes sont-elles objectifiées, voire rabaissées par la caméra? Les conditions de tournage ont-elles été respectueuses?

Sexe «blasphématoire»

À Cannes, le débat s'est particulièrement cristallisé ces dernières années, à travers des propositions de cinéma très fortes qui illustrent parfaitement ces enjeux. En 2019, on avait pu voir deux films situés aux extrémités du spectre: le regard féminin, égalitaire et révolutionnaire de Portrait de la jeune fille en feu, et le regard masculin lubrique de Mektoub My Love: Intermezzo.

Alors forcément, lorsqu'il s'agit du nouveau film de Paul Verhoeven, réalisateur de Basic Instinct ou Showgirls et provocateur en chef, la méfiance règne. Son précédent film, Elle, avait été accusé dans une tribune de glorifier la culture du viol: violée au début du film, l'héroïne incarnée par Isabelle Huppert se lance dans un jeu du chat et de la souris très dérangeant avec son agresseur.

Ni male gaze, ni female gaze, Paul Verhoeven et Jeanne Lapoirie présentent plutôt un regard neutre.

Lors de la traditionnelle conférence de presse, le lendemain de la projection de Benedetta, la majorité des questions des journalistes tournaient autour de la nudité et des scènes de sexe supposément «blasphématoires». Le réalisateur, qui a fièrement brandi le livre de Judith C. Brown dès le début de la conférence, s'était clairement préparé à une telle réception. Pour justifier son approche des scènes de sexe dans le film, il en a lu un passage, dans lequel Bartolomea relate en détail la quantité de ses rapports avec Benedetta. Autrement dit, la sexualité dans le film n'est pas un caprice de réalisateur libidineux; elle n'est qu'un reflet de l'œuvre d'origine et de la réalité historique.

Un symbole de liberté

S'il est évidemment crucial de s'interroger sur la manière dont les cinéastes filment le corps et la sexualité, il serait trop facile d'accuser Benedetta de faire dans le voyeurisme, sous prétexte que son réalisateur est un homme octogénaire. Au contraire, la mise en scène n'a rien de lubrique, et ces scènes n'ont rien de gratuit. Dans les passages érotiques du film, le réalisateur n'abuse pas des gros plans, et la caméra reste à bonne distance, ne s'attardant jamais avec lourdeur sur l'anatomie des actrices. Leur nudité, loin d'être malaisante, semble plutôt symboliser la liberté des deux femmes, débarrassées de l'habit de nonne.

Ni male gaze, ni female gaze, Paul Verhoeven et sa cheffe opératrice Jeanne Lapoirie présentent plutôt ici un regard neutre. Les scènes intimes ne sont ni libidineuses, ni voyeuristes, elles sont factuelles –ce qui ne les empêche pas d'être parfois sensuelles ou amusantes. La scène où Bartolomea pénètre Benedetta avec une vierge Marie, par exemple, n'est pas outrancièrement érotisée, et semble plutôt s'intéresser au mouvement du bras, cru et presque mécanique, de Bartolomea.

Au-delà des scènes de sexe

La progression des scènes de sexe dans le film est aussi un outil permettant de comprendre l'évolution des personnages dans le récit: au début, Benedetta se laisse séduire par Bartolomea, plus jeune qu'elle mais beaucoup plus entreprenante. Plus tard dans le film, la nonne semble de plus en plus ivre de pouvoir, et prend aussi le dessus dans les moments d'intimité, notamment celui où elle se masturbe furieusement devant une Bartolomea énervée et effrayée. Tout au long du film, il est moins question d'exciter le spectateur que d'observer la mécanique de pouvoir et d'attraction entre les deux personnages, qui finiront, un bref instant, libres et à égalité.

Contrairement à ce que l'image sulfureuse du film pourrait laisser croire, le sexe n'est pas le propos central, il est seulement un vecteur. En satirisant les manigances cupides et hypocrites de l'Église, Verhoeven nous parle avant tout de politique et de luttes de pouvoir. C'est un combat sans fin entre Benedetta, la révérende mère, et le nonce. Le film propose aussi, évidemment, une réflexion sur la foi. Pas seulement celle en Dieu ou en Jésus, mais aussi celle que l'on place dans les récits des autres.

En ce sens, il rappelle le sublime épisode final de la série The Leftovers, dans lequel l'héroïne Nora Durst livre un récit invraisemblable face à Kevin, l'homme qu'elle aime. On ne sait jamais si Nora a menti ou pas; la seule chose qui compte, c'est que Kevin lui dit qu'il la croit. De la même manière, on ne saura jamais si Benedetta a réellement eu des visions divines, ou si elle a menti pour gagner en influence. Le film choisit jusqu'au bout de ne pas prendre position. Le mystère reste entier, et c'est sur nous, spectateurs, que l'œuvre place la responsabilité de croire, ou non.

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