Culture

«Suprêmes», «BAC Nord», «Mon Légionnaire»: à Cannes, la France est en guerre

Temps de lecture : 4 min

Une bonne partie des films français présentés sur la Croisette ont montré un pays plongé dans la violence.

BAC Nord, de Cédric Jimenez, a créé la polémique à Cannes en raison de sa représentation des quartiers marseillais. | Capture d'écran STUDIOCANAL via YouTube
BAC Nord, de Cédric Jimenez, a créé la polémique à Cannes en raison de sa représentation des quartiers marseillais. | Capture d'écran STUDIOCANAL via YouTube

S'il est une vision qui a été beaucoup partagée par les cinéastes français présents au festival de Cannes 2021, c'est celle de la France comme un pays en guerre. Dans le scénario comme dans la mise en scène, plusieurs films français représentant notre pays ont donné l'image d'une nation attaquée, suffocante ou en état de siège.

Présenté en séance de minuit, le film Suprêmes est une fiction basée sur les débuts de l'iconique groupe de rap français NTM. La question de la violence policière dans les banlieues, et en particulier à Saint-Denis, d'où est originaire le groupe, est évoquée largement et se présente même comme le décor et l'inspiration de l'énergie et de la colère de NTM. Le film joue de façon maligne avec ses images d'archives, et inclut également des manifestations contre les violences policières et en soutien aux victimes plus récentes que l'histoire.

Dans La Fracture, solide concurrent de la Compétition officielle, Catherine Corsini choisit de raconter la nuit d'un service des urgences hospitalières à bout de souffle, en grève et assiégé par les forces de l'ordre en chasse contre des «gilets jaunes» venus manifester à Paris. Bien que le film soit souvent drôle, grâce au talent de ses actrices et acteurs, il provoque aussi des frissons d'horreur quand il nous emmène au cœur de la manifestation.

Le débordement des violences policières est aussi évoqué à travers le personnage de Pio Marmaï, «gilet jaune» blessé à la jambe par un éclat de grenade de désencerclement. Pour ses images de manifestation, la cinéaste adopte un point de vue de reporter de guerre, au plus près de l'action. Le spectateur ne peut qu'en être glacé.

Coût humain et zones de non-droit

La réalisatrice Rachel Lang choisit, pour son film Mon Légionnaire, présenté en clôture de la Quinzaine des Réalisateurs, de raconter la France en guerre d'une manière originale: à travers le quotidien des femmes de légionnaires restées en France, et spécifiquement en Corse, alors que leurs compagnons, maris, pères de leurs enfants enchaînent les missions au Mali.

Le film évoque le sujet de la légitimité de l'armée française à tenir sa position au Mali, mais préfère mettre l'accent sur l'humain et le sentiment de frustration des soldats envoyés sur place. D'autant plus que le bilan est lourd, et que certains ne reviennent pas indemnes de leurs mois en mission –quand ils reviennent. Le long-métrage de Rachel Lang laisse un goût amer dans la bouche, en dépeignant le quotidien de femmes et d'hommes déconnectés du monde, et dont le seul but est de participer au rayonnement de l'État français malgré les sacrifices que cela peut représenter.

BAC Nord, présenté en sélection Hors Compétition, a créé l'événement à l'occasion de sa conférence de presse. Un journaliste de l'AFP, Fiachra Gibbons, a profité de ce moment pour interpeller l'équipe: «J'ai vu ça et je me dis: peut-être que je vais voter Le Pen après ça. Les gens des cités ne sont que... que des bêtes, quoi, en fait. C'est une vision qu'on a toujours dans les médias français: les zones où on ne peut pas passer, les zones hors de la civilisation, les zones où il faut réimposer la loi française. Le film est super, mais il y a un problème, là. On est dans une année d'élection. Et j'étais gêné. Vraiment gêné. Et je n'étais pas le seul.»

Il signale par là que le film de Cédric Jimenez, adoptant le point de vue d'une équipe de la BAC du Nord de Marseille, dépeint les quartiers de la cité phocéenne comme des zones de non-droit. BAC Nord est inspiré de l'histoire vraie de la mise en examen de dix-huit policiers de la brigade anti-criminalité pour trafic de stupéfiants et racket en 2012. À l'époque, les pressions politiques et hiérarchiques avaient justifié aux yeux de certains policiers de prendre des libertés avec la loi pour faciliter l'arrestation d'un dealer et de sa clique. Cédric Jimenez filme les quartiers marseillais sans complaisance, et ne cache rien de la tension qui y règne entre les jeunes et les forces de l'ordre.

Mais BAC Nord se veut être un divertissement, un polar musclé conduit par un casting de choc. Rien d'étonnant donc à ce que certaines scènes se démarquent par leur violence. Le film n'est pas vraiment une publicité pour le Rassemblement national –qu'est ce que ce parti ferait de plus contre le problème?– et offre un propos fort contre le manque de déontologie au sein de la police, l'instrumentalisation des affaires par les hommes politiques de tous bords, ou encore la réponse inadaptée aux problèmes de drogue et de violence aujourd'hui solidement ancrés dans les quartiers.

En guerre, mais contre qui?

Hors du festival de Cannes –oui, il y a bien une vie après Cannes–, le film La troisième guerre de Giovanni Aloi raconte lui aussi une France en guerre, en suivant le quotidien d'une brigade militaire en mission Sentinelle. Les militaires arpentent les rues de Paris et de sa banlieue à la recherche de situations inhabituelles et de potentielles attaques terroristes. Malgré une fin un peu décevante, le film oppose le climat de tension et de paranoïa de la brigade au quotidien des Parisiens, peu à peu habitués à voir déambuler dans les rues des militaires patibulaires et lourdement armés. Ce film singulier sera à découvrir dans les salles dès le 8 septembre prochain.

Quelle image les festivaliers internationaux garderont-ils de la France à travers son cinéma de 2021? C'est une question qui revient souvent. Cette année, il est certain que les cinéastes n'ont rien caché des tensions qui font trop souvent l'actualité, et qu'un véritable engagement politique a pris une place importante dans les films présentés par notre pays.

Certains ont voulu adopter un point de vue constructif et réflexif, d'autres ont choisi l'outrance de la satire. D'autres cinéastes encore ont choisi de choquer les spectateurs avec de véritables scènes de guerre de notre histoire contemporaine. En mars 2020, le président Macron glissait, dans son discours à propos de la pandémie de Covid-19, cette phrase: «Nous sommes en guerre.» Un an plus tard, les films cités plus haut semblent poser la question suivante: «Mais en guerre contre qui?»

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