Culture

«Nous n'oublierons pas»: comment se transmet la mémoire de la Shoah au sein des familles de survivants

Temps de lecture : 14 min

L'éditeur David Moscovici publie dans un nouveau format «910 jours à Auschwitz», le témoignage de son grand-oncle Lazar Moscovici, seul survivant de sa famille déportée au camp.

Photo de déportés derrière les barbelés prise en 1945 au moment de la libération du camp de concentration d'Auschwitz en Pologne, où des millions de juifs furent exterminés par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. | AFP
Photo de déportés derrière les barbelés prise en 1945 au moment de la libération du camp de concentration d'Auschwitz en Pologne, où des millions de juifs furent exterminés par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. | AFP

«Sans transmission, il n'y a pas d'histoire.» Ainsi, David Moscovici résume-t-il sa décision de publier une nouvelle fois 910 jours à Auschwitz (Éditions du Retour, 2021), le témoignage brut que son grand-oncle Lazar Moscovici écrivit quelques semaines après son retour des camps. Après l'avoir publié une première fois en 2011 dans l'ouvrage 1942, Convoi n°8 aux côtés d'autres témoignages de médecins déportés, David décide en 2016 d'isoler le récit en l'accompagnant d'archives. À l'historien Michel Laffitte, il confie l'appareil critique qui encadre le texte afin d'en faire un outil pédagogique facilement accessible pour enseignants et lycéens.

C'est cette version de 910 jours à Auschwitz qui fait aujourd'hui l'objet d'une nouvelle publication enrichie en documentation, fruit de son travail d'éditeur, mais aussi d'une démarche filiale. «Personne n'aurait publié ce texte si mon fils ne l'avait pas fait», résume Jean-Claude Moscovici, père de David et neveu de Lazar.

Comme son père Ephraïm et ses oncles Léon et Lazar, Jean-Claude Moscovici est devenu médecin. «Je ne voyais pas autre chose, explique-t-il. Je prenais la suite d'eux trois. La pédiatrie s'est imposée pendant mes études, c'était ma planète.» La médecine comme héritage se lit douloureusement dans les pages de Voyage à Pitchipoï, le livre dans lequel Jean-Claude raconte son histoire à hauteur d'enfant. «Je faisais tout ce que je pouvais pour remplacer mes parents auprès de ma petite sœur, y écrit-il. Je l'aidais à manger, j'essayais de la laver, de faire tenir ses vêtements, de la défendre, de la protéger de mon mieux dans cet univers hostile.» «L'univers hostile», euphémisme pour désigner Drancy en 1942. Jean-Claude a alors 6 ans. Sa petite sœur, elle, vient de fêter son deuxième anniversaire.

Avant 1942, Jean-Claude et sa sœur connaissent une vie heureuse dans une famille unie, «protégés […] par le rempart familial». Puis, en quelques heures, tout bascule. Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1942, les trois frères Moscovici, Ephraïm, Léon et Lazar sont arrêtés. Déportés à Auschwitz, ils sont, en tant que médecins, affectés tous les trois à des blocks différents. Dans 910 jours, Lazar écrit: «Avec mes frères, accompagnant les malades à l'infirmerie, nous nous voyions ainsi régulièrement et, sans nous le dire, nous assistions chacun aux changements et à la déchéance physique de l'autre.» La nuit du 1er au 2 septembre 1942, c'est au tour de Louise, l'épouse d'Ephraïm, d'être arrêtée avec Jean-Claude et Liliane, leurs deux jeunes enfants, ses parents et son frère. Louise parvient à s'enfuir, sachant ses enfants confiés à des voisins et amis. Mais un mois plus tard, Jean-Claude et Liliane sont arrêtés par des gendarmes français. Internés à Drancy pendant quelques semaines, ils échappent de peu à leur départ pour Auschwitz, grâce à leur oncle maternel rencontré fortuitement dans le camp, et sont transférés dans une maison d'accueil de l'Union Générale des Israélites de France (UGIF), fondée sous injonction des Allemands. Des membres parisiens de leur famille, avertis de leur présence à l'asile pour enfants, viennent alors les chercher. Grâce à la résistante Odette Bergoffen, Jean-Claude et Liliane retrouvent par la suite leur mère et tous trois vivent cachés, sous un autre nom, dans un village proche de leur domicile.

À la Libération, seul Lazar revient de déportation. «Sans qu'on me le dise, j'ai compris très vite que mon père, mes autres oncles et mes grands-parents ne reviendraient pas», explique Jean-Claude. Lazar et Louise se marient, une alliance qui permet à la famille mutilée de se reconstruire. «C'eût été très difficile si ça avait été quelqu'un d'autre. Il n'y a pas eu de rupture, on a refait une famille. Mon oncle était vraiment comme mon père. Et on est restés dans la maison où tout s'était passé, avec nos souvenirs.»

«Mon intérêt pour l'édition, au fond, est né du livre de mon père.»
David Moscovici, fondateur des Éditions du Retour

De son grand-père Lazar, David conserve le souvenir d'un homme optimiste, joyeux, et plein d'humour. «Je n'ai jamais su de manière solennelle qu'il n'était pas mon grand-père. Je me rendais bien compte que mon père et sa sœur l'appelaient “tonton”, mais comme il était marié à grand-mère, il n'y avait pour moi pas d'ambiguïté: il a toujours été mon grand-père paternel.» À la fois petit-fils et fils de survivants de la Shoah, David Moscovici se retrouve à l'âge adulte confronté au problème de la transmission de l'histoire familiale: «Dans cette lignée, je suis le premier à ne rien avoir vécu du tout.»

Lorsque, à 30 ans, il lance sa propre maison d'édition, il se consacre très vite aux livres d'histoire et de sciences humaines, sa spécialité. Ainsi naissent les Éditions du Retour, un nom éloquent pour cette mission qui s'impose «d'un retour au sens, pour ne surtout pas oublier». De fait, le retour aux sources et aux siens est inévitable, incessant, comme en attestent 1942, Convoi n°8 et la double publication de 910 jours à Auschwitz. Un retour sur le passé plus que jamais nécessaire, estime David, face à la remontée glaçante de l'antisémitisme en France. Et de se joindre donc au devoir de mémoire entretenu par son père au fil des années.

La mémoire en héritage

«Nous, les déportés, considérons de notre devoir, sinon de dire l'indicible, au moins de faire que ce que nous avons à dire soit transmis et fasse réfléchir.» Ces mots écrits par Lazar Moscovici préfigurent le cheminement de Jean-Claude vers l'écriture et la transmission. Les années de fac de médecine se passent dans le silence. Puis un jour, sans prévenir, la nécessité d'écrire son histoire surgit. «Je me suis longtemps demandé quel événement avait pu provoquer l'écriture, raconte-t-il. J'avais lu un article de Jorge Semprún qui disait exactement la même chose. Déporté à Buchenwald, il n'en avait parlé à personne et puis, tout d'un coup, il s'était mis à écrire son témoignage. Comme ça, sans explication.»

Il se lance alors dans la recherche d'archives, qui depuis ne cessent de lui parvenir: «La liste des médecins d'Auschwitz, par exemple, c'est une Canadienne qui me l'a envoyée après avoir lu Voyage à Pitchipoï. Elle travaillait sur le sujet car son père médecin y avait été déporté.»

Liste du personnel du block 20 d'Auschwitz. | Éditions du Retour

Parmi ces documents éloquents figure la lettre de délation adressée au ministère de la Santé, trois mois après la loi du 2 juin 1941 prescrivant le recensement des Juifs, élément de plus qui conduisit à l'arrestation des frères Moscovici ainsi que le courrier du maire mettant tout son honneur à informer le préfet de l'arrestation des deux jeunes enfants. «J'ai beaucoup d'archives terribles. Et ces archives, c'est vraiment l'histoire de France», poursuit Jean-Claude. La nouvelle édition de 910 jours à Auschwitz met en valeur ce travail de recherche essentiel et minutieux mené par le père et le fils «pour se faire une idée de la déportation, de la France sous l'Occupation et du rouage de son administration».

Courrier du maire informant le préfet de l'arrestation de Jean-Claude et Liliane Moscovici, alors enfants. | Éditions du Retour

La publication de Voyage à Pitchipoï n'est ensuite que le fruit du hasard, affirme Jean-Claude, qui reste discret quant aux circonstances qui l'ont finalement poussé à l'envoyer à quelques éditeurs. «Je n'avais au départ pas l'intention de le faire», résume-t-il. Beaucoup ne lui ont pas répondu. D'autres se permettent des critiques, lui réclament de «romancer» son récit ou le jugent insuffisamment violent. «Une autre m'a dit que j'aurais dû l'écrire en sortant du camp. À 6 ans! Donc j'ai laissé tomber.» Deux ans plus tard, l'éditrice Geneviève Brisac l'appelle pour lui annoncer que L'école des loisirs souhaite publier son témoignage.

Les pièces du puzzle

«Mon intérêt pour l'édition, au fond, est né du livre de mon père», explique David. Quand Voyage à Pitchipoï est publié, David a une quinzaine d'années mais le travail d'écriture de Jean-Claude a commencé neuf ans plus tôt. Ainsi, l'histoire familiale s'est-elle révélée à lui en plusieurs étapes, sans violence brusque, mais dans une sorte d'immersion permanente. Il y a d'abord le souvenir du tatouage sur l'avant-bras gauche de son grand-père Lazar. «Il est décédé lorsque j'avais 8 ans, nous étions très proches. Je passais beaucoup de temps chez mes grands-parents, car ils habitaient juste à côté de chez nous. Ses amis étaient nombreux, l'été, à venir à la campagne. Comme lui, ils avaient été déportés à Auschwitz et je voyais leurs tatouages. Cela avait donc pour moi quelque chose de naturel. Quand j'étais petit, je m'en dessinais même un parfois avec un crayon parce que je trouvais ça beau. Après, évidemment, j'ai compris que ça avait un lien avec son histoire personnelle. Mais je me rends compte aujourd'hui que je n'ai vraiment pris conscience de l'histoire qu'après sa mort, même si j'avais bien sûr quelques éléments. Je savais par exemple que mon père avait été interné dans un camp similaire à une prison et j'avais conscience qu'il s'était passé quelque chose de grave.»

Puis, ce sont des bribes de conversation que David absorbe progressivement. À la maison de campagne, là où tout a basculé, les réminiscences affluent. Un jouet du petit David déclenche un souvenir de Jean-Claude qui souhaite retrouver sa babiole d'enfance pour l'offrir à son fils. «Ma grand-mère intervenait alors pour lui dire: “Tu sais très bien que ça a été pris par les Allemands”.» Quand son petit-fils, avide d'histoires, lui réclame des récits plus détaillés, Louise lui répond parfois: «Je pourrais te raconter une histoire très, très longue, mais il faut que j'attende un petit peu. C'est l'histoire de ta famille et de comment ton grand-père a disparu.» Et quand l'enfant pose des questions sur ce grand-père inconnu, son père lui répond «d'une façon très énigmatique, “c'était le frère de tonton”. On ne me disait pas tout mais on m'en disait déjà énormément», conclut David.

David a 11 ans lorsqu'un jour son père, en revenant de Roissy, décide soudainement de passer par Drancy.

David a 11 ans lorsqu'un jour son père, en revenant de l'aéroport de Roissy, décide soudainement de passer par Drancy. Dans la cour du camp, il l'écoute lui pointer les changements de peintures et de couleurs. «C'est étrange, se souvient David, parce que c'était très doux –c'était le printemps, il faisait beau. En même temps, il me disait des choses extrêmement dures, par exemple lorsqu'il m'a montré le préau où les gens tombaient quand ils se suicidaient.» Lorsque son père termine une première version de Pitchipoï, il la donne à son fils. Jean-Claude se souvient que David, âgé d'une dizaine d'années, ne parvient pas à le lire en entier. «Mais, grâce à ce livre, nous dit David, j'ai pu reconstituer les pièces du puzzle et j'ai commencé à en parler avec mon père, ma tante et ma grand-mère.»

Quelque temps après la publication de Voyage à Pitchipoï, un autre événement vient cimenter la libération de la parole, lorsque Jean-Claude et David Moscovici se rendent à la maison de presse du village et tombent sur un petit livre retraçant l'histoire d'une abbaye. «Mon père a immédiatement reconnu le nom de l'auteur comme celui du médecin qui les avait dénoncés. Le fait de pouvoir personnifier la source de tout le mal qui avait été fait à notre famille a été une étape cruciale.» Jean-Claude raconte: «Ce médecin, sachant qu'on était juifs et condamnés, s'est dit qu'il y avait une place à prendre et a fait écrire la lettre de dénonciation par son beau-frère, avocat à Paris. Quand je suis tombé sur son nom et son adresse, je lui ai envoyé Voyage à Pitchipoï avec une dédicace qui disait “Pour M. Maurice O., un des responsables de ce voyage dont une seule personne sur six est revenue.” Il ne m'a pas répondu.»

Lettre de délation du Dr Maurice O. envoyée au ministère de la Santé et qui conduisit à l'arrestation des frères Ephraïm et Léon Moscovici. | Éditions du Retour

Le «bain» permanent dont parle David ne se trouve ainsi pas seulement dans la parole et les témoignages familiaux. Il est aussi dans cette maison qui voit grandir Jean-Claude et sa sœur, transformée en maison de campagne pour les vacances de la génération suivante; dans le côtoiement de ces quelques meubles que «quelques gens formidables, des fidèles» donnèrent à la famille Moscovici après la Libération. Dans le hasard aussi, qui ne cesse de faire ressurgir l'ombre du médecin destructeur. Comme ce jour où un bouquiniste, discutant avec Jean-Claude et son épouse Jacqueline, décida de leur offrir une thèse de médecine qui se révéla être la sienne. Proposition, bien sûr, déclinée –«Je regrette, dit aujourd'hui Jean-Claude. J'aurais dû la prendre et la jeter dans la Seine.» Ou bien cette autre fois où, interrogeant une maman sur la vaccination déficiente de ses enfants, le pédiatre découvre que le médecin coupable exerce toujours. Dixit la patiente, «c'est un vieux monsieur très gentil qui n'aime pas piquer les enfants».

Le récit de l'enfance

Dans Voyage à Pitchipoï, Jean-Claude Moscovici ne donne aucun nom. «Certains me l'ont reproché, raconte-t-il. Mais moi, je trouve ça très bien. Car cette histoire est arrivée à plein d'autres enfants qui eux sont restés à Auschwitz.» On pense aux mots de Lazar dans 910 jours qui décrit les files de landaus entrant et sortant des chambres à gaz: «Je ne crois pas qu'il puisse exister une image plus saisissante de la monstruosité nazie que cette triste caravane de petites voitures d'enfants vides.» Quand Voyage à Pitchipoï est publié, un habitant du village envoie une lettre à Jean-Claude dressant l'inventaire de tous les protagonistes de son livre, «le maire, le notaire, le médecin, le curé, la receveuse de la Poste… il avait tout bon. Je l'ai gardée, la liste. La campagne, c'est une espèce de microcosme, il y avait des gens formidables et des gens terribles.» Dans son livre, Jean-Claude le résume simplement: «Dans le village, il y avait beaucoup de gens qui étaient gentils avec nous, et quelques autres qui espéraient que les Allemands viendraient aussi nous chercher.»

Il y raconte comment la postière, que les Moscovici connaissaient pourtant bien, refusa de laisser sa mère appeler un médecin lorsque Jean-Claude, âgé de 6 ans, fit une hémorragie sévère après avoir été opéré des amygdales. Comment, lors de sa fuite, Louise trouva porte close chez un couple voisin, des intimes qui travaillaient chez eux et dont le fils jouait souvent avec lui. «Quelques mètres plus loin, d'autres lui ont ouvert tout de suite, sans qu'un mot ait été prononcé. C'était comme ça. Il fallait immédiatement pouvoir juger la personne à qui on avait affaire, si elle était capable de nous aider ou bien de nous dénoncer.»

Jean-Claude complète ce qu'il savait déjà en interrogeant ses parents et les quelques personnes qui leur étaient, à l'époque, venues en aide.

Le pile ou face est systématique: d'un côté, les gendarmes venus arrêter ses oncles et «qui auraient très bien pu dire qu'ils n'étaient pas là», de l'autre ceux qui turent la présence cachée de Louise et de ses enfants dans les locaux d'une école. Ici le curé antisémite du village, là celui de la bourgade voisine qui orchestra un faux baptême pour Jean-Claude et Liliane.

Les détails de l'histoire de sa mère et du rôle joué par certains villageois, il les découvre au fil de son travail d'écriture. Comme le puzzle familial se reconstituant pièce par pièce pour David, Jean-Claude complète ce qu'il savait déjà en interrogeant ses parents et les quelques personnes qui leur étaient, à l'époque, venues en aide. Par l'instituteur chez qui ils vécurent quelque temps dans la clandestinité, Jean-Claude découvre que les soldats allemands qu'il croisa enfant, lors d'une promenade au bord d'une rivière, étaient ceux de la division Waffen SS Das Reich, responsable des massacres de Tulle et d'Oradour-sur-Glane.

Les maux du passé

«Ma sœur, elle, se souvenait du retour, mais pas du tout du camp.» La petite fille de 2 ans avait su parler très tôt, mais elle est sortie de Drancy en ayant perdu la parole, couverte d'œdèmes, en proie à de terribles cauchemars. Dans Voyage à Pitchipoï, Jean-Claude raconte leur peur commune et tenace d'être renvoyés au camp et les jeux hantés de sa sœur jouant avec des soldats de plomb: «Elle imaginait qu'ils étaient dans un camp, et les en faisait sortir sur des civières, qui étaient des petites boîtes d'allumettes.» Toute sa vie, Liliane a eu «des réflexes “au cas où”», explique son frère, se souvenant des mêmes provisions qu'elle souhaitait systématiquement garder dans le réfrigérateur et du réservoir d'essence de la voiture qui devait toujours être plein.

Fiche de sortie de Drancy de Liliane et Jean-Claude Moscovici. | Éditions du Retour

La transmission se diffuse aussi dans ces gestes du quotidien qui trahissent l'angoisse du basculement. «Un jour, tout va bien, et le lendemain, c'est fini. Tout le monde a été arrêté dans la nuit et au réveil, il n'y a plus personne: cette idée, mon père me l'a transmise sans le vouloir, confie David. J'ai typiquement tous les symptômes de cette fameuse “troisième génération”, même si je suis aussi de la deuxième. Le départ sur un quai de gare me fait très peur.» «Je ne sais pas si Semprún a trouvé une explication, mais moi je crois que j'ai compris. J'ai commencé à écrire ce livre quand mon fils a eu l'âge que j'avais. Six ans», ajoute Jean-Claude au sujet de son processus d'écriture.

Jean-Claude avait dédié Voyage à Pitchipoï à son fils. Aujourd'hui, c'est à la fille de David que l'est 910 jours à Auschwitz. «Avec mes yeux d'enfant, j'ai vu Lazar tout dire à son neveu et à sa nièce, même la façon dont leur père est mort, afin que rien ne soit oublié, confie l'éditeur. Puis, j'ai vu la manière moins directe avec laquelle mon père s'y est pris avec moi, mais avec toujours une volonté très nette de ne jamais m'épargner. Je ne voudrais pas transmettre mes peurs névrotiques à ma fille, mais une chose est certaine: dès qu'elle le pourra, je lui parlerai de tout. Sans entrer dans des récits traumatisants, elle doit savoir d'où elle vient, l'histoire de sa famille, sans aucune forme d'angélisme. Je ne veux surtout pas lui dire que tout ça c'est du passé, que ça ne recommencera jamais. Parce que très honnêtement je n'en sais rien.»

«J'ai tous les symptômes de la fameuse “troisième génération”, même si je suis aussi de la deuxième. Le départ sur un quai de gare me fait très peur.»
David Moscovici, fondateur des Éditions du Retour

À la fin de 910 jours à Auschwitz, Lazar Moscovici écrit, quelques semaines à peine après son retour: «Nous savons aujourd'hui que certains conseillent aux déportés de ne pas faire trop d'agitation au sujet des camps. On a fait comprendre aux femmes rentrées de Ravensbrück qu'il n'était pas prudent de trop parler. N'est-ce pas la meilleure preuve que les dangers du nazisme ne sont pas complètement disparus? Si certains sont enclins à oublier, nous n'oublierons pas.» Lorsque la génération des survivants ne sera plus là pour témoigner, comment répondre à ceux qui estiment que la Shoah occupe trop de place dans nos programmes scolaires, qu'on la voit trop dans les pages de fictions et sur nos écrans? Comment faire face aux négationnistes et autres néonazis qui aujourd'hui s'affichent ouvertement en Europe comme outre-Atlantique?

Se retourner vers le passé, le regarder exactement pour ce qu'il est: voilà ce qu'ont entrepris en mémoire des leurs et pour la mémoire de tous, Jean-Claude et David Moscovici. Car l'histoire de la Shoah, de ses tragédies intimes à son horreur nationale, n'est rien d'autre que l'histoire de France. Comme dirait David, «l'histoire de tout le monde».

910 jours à Auschwitz

Lazar Moscovici

Éditions du Retour

Mai 2021

114 pages

19 euros

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