Société / Culture

Pour savoir ce qu'était vraiment la Shoah, il suffit d'ouvrir un livre

Temps de lecture : 9 min

Quelques ouvrages à lire, relire ou offrir aux personnes qui ont oublié leurs cours d'histoire.

Une liste de lecture pour entrevoir l'horreur de la Shoah. | Couvertures de Si c'est un homme, Primo Levi / Un sac de billes, Joseph Joffo / Le choix de Sophie, William Styron / La mort est mon métier, Robert Merle / Journal, Anne Frank (Montage Slate.fr)
Une liste de lecture pour entrevoir l'horreur de la Shoah. | Couvertures de Si c'est un homme, Primo Levi / Un sac de billes, Joseph Joffo / Le choix de Sophie, William Styron / La mort est mon métier, Robert Merle / Journal, Anne Frank (Montage Slate.fr)

En France, au XXIe siècle, malgré treize années de scolarité obligatoire et l'étude de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah au collège et au lycée, il est possible de croiser des citoyens tellement mal informés, à la culture historique et sociale si lacunaire, qu'ils sont capables de comparer l'imposition du pass sanitaire dans les lieux et transports publics au port de l'étoile jaune et aux camps d'extermination.

Raconter l'horreur absolue des mesures antijuives prises en France à partir de 1940, la stigmatisation, les rafles, la séparation des enfants de leurs mères, la persécution, l'extermination, la survie dans la clandestinité, la faim, le froid, la peur, l'horreur, les dénonciations et les menaces, les chantages et la misère, l'angoisse et le désespoir, la torture et la mort quotidiennes dans les camps, tout cela ne peut se faire par un seul et unique récit.

Il faut, pendant qu'on le peut encore, écouter les survivants. Il faut aussi regarder les documentaires. Il faut échanger des souvenirs de famille, des récits passés de génération en génération, parfois tronqués, modifiés ou livrés à regret. Il faut apprendre à l'école les mécanismes officiels et la grande histoire qui ont engendré ces tragédies et parfois, ces périples héroïques. Il faut regarder des fictions, qui donnent un aperçu d'une période qui s'éloigne de nous à toute vitesse. Il faut visiter les lieux de mémoire devenus musées pour transmettre et garder vivante l'étincelle de vie de ceux qui ont subi ces persécutions. Et il faut lire, piocher sans discrimination aucune dans la foule de témoignages et de récits qui nous sont parvenus; autobiographies, témoignages et fictions, si l'on veut non seulement ne pas oublier, mais aussi éduquer ceux qui confondent inconfort personnel et tragédie sans nom.

C'est vrai, la Seconde Guerre mondiale et ses horreurs s'éloignent de nous et ne seront bientôt plus qu'un souvenir dont plus personne ne pourra témoigner. Encore une ou deux générations, et la distance mentale qui nous en séparera sera comparable à celle qui nous fait regarder la Révolution française ou la Commune avec une perspective qui confine à la fiction. Ainsi va l'histoire humaine, qui oublie et fait se succéder les massacres sans en tirer la moindre leçon.

Il n'a jamais été aussi pertinent de se plonger dans ces sources dont nous disposons, si nous voulons que cette mémoire s'efface un peu moins vite. Le déplorable spectacle offert par les manifestants arborant des étoiles jaunes en guise de stigmate anti-vaccination, ou l'image du portail du camp d'extermination d'Auschwitz portant l'inscription «Le pass sanitaire rend libre» au lieu de «Arbeit macht frei» montre que, pour certains, il est déjà trop tard.

Mais pour ceux dont la bonne volonté reste intacte et dont la curiosité historique est encore en éveil, pour ceux qui ne savent pas, ou pas vraiment, mais qui veulent bien apprendre, pour ceux dont les enfants et les adolescents ont encore à découvrir qu'il y a moins d'un siècle, des jeunes de leur âge traversèrent d'indicibles épreuves et vécurent une des plus grandes misères de l'histoire humaine, nous proposons une liste de lecture de vacances qui n'a rien d'exhaustif mais qui donne un aperçu d'une réalité historique trop douloureusement récente pour qu'on se paie le luxe de la détourner dans le cadre de comparaisons dont la bêtise n'a d'égale que la profonde absence de culture.

Pour les jeunes

Un sac de billes, Joseph Joffo. Autobiographie romancée, à partir de 9-10 ans.

En 1941, Joseph, 10 ans, et son frère Maurice, 12 ans, habitent dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Un soir, leur père leur annonce qu'ils vont devoir partir tous les deux, tout seuls, traverser la France et rejoindre leur grand frère en zone libre. Il leur faudra se débrouiller pour passer la ligne de démarcation avec leur sac en bandoulière et leur petit pécule et surtout ne jamais, jamais avouer qu'ils sont juifs.

Journal, Anne Frank. Journal intime, à partir de 12-13 ans.

Anne Frank, cachée à Amsterdam dans un petit appartement surpeuplé pendant deux ans avant d'être dénoncée, déportée et assassinée (elle mourra du typhus à Bergen-Belsen), avait une plume particulièrement habile et franche et un esprit d'analyse peu commun. Les plus âgés auront lu une version expurgée par son père, Otto, seul survivant de sa famille, qui avait choisi de débarrasser le journal de sa fille morte des paragraphes qu'il jugeait trop crus. Les nouvelles éditions réintègrent ces passages.

Mon ami Frédéric, Hans Peter Richter. Roman, à partir de 9-10 ans.

Dans l'Allemagne des années 1930, deux jeunes garçons se lient d'amitié. Mais Frédéric est juif, et le narrateur assiste, impuissant, aux persécutions dont son copain est victime, jusqu'à la mort. L'Allemagne soumise à la férule nazie et à la puissante machine à écraser hitlérienne est décrite ici à travers l'expérience de l'enfance et de l'adolescence.

J'avais deux camarades, Hans Peter Richter. Autobiographie, à partir de 12 ans.

Hans, Heinz et Gunther vivent la montée du nazisme en Allemagne dans le cadre exaltant des Jeunesses hitlériennes, dans une société violemment antisémite qui les écrase et les façonne en les plaçant par défaut du mauvais côté de l'histoire.

L'ami retrouvé, Fred Uhlman. Roman autobiographique, à partir de 13 ans.

Dans l'Allemagne hitlérienne, l'amitié de Hans, juif, et de Conrad, à la famille farouchement antisémite, ne résistera pas à la montée du nazisme. À l'âge où l'on se construit une personnalité, les élans de l'adolescence sont douloureusement soumis au carcan du patriotisme, de l'injustice et, trop tard, à la rédemption.

Lectures adultes

Maus, Art Spiegelman. Roman graphique biographique. À partir de 15 ans.

Art Spiegelman relate l'histoire de ses parents juifs polonais pendant la Shoah, grâce aux souvenirs racontés par son père dans les années 1970. La grande originalité de son ouvrage est qu'il a dessiné ce récit en donnant aux personnages des visages d'animaux. Ce procédé orwellien n'enlève rien à l'horreur des événements décrits et donne un caractère universel et intemporel à la barbarie.

Le choix de Sophie, William Styron. Roman.

Sophie est une juive polonaise qui s'est réfugiée aux États-Unis après la guerre. Traumatisée par son internement dans un camp d'extermination où elle a vécu ce qu'aucun humain ne peut supporter sans y perdre une partie de son âme, elle tente une nouvelle vie à New York et suit le destin de Nathan, génial mythomane bipolaire qui la tient sous son emprise.

«“Un jour je finirai par comprendre Auschwitz.” Propos optimiste mais d'une absurdité débile. Personne ne comprendra jamais Auschwitz.»

Si c'est un homme, Primo Levi. Témoignage autobiographique.

Primo Levi est un chimiste italien qui fut détenu un an à Auschwitz. Son témoignage, l'un des piliers de la littérature concentrationnaire, est une description presque sociologique de l'enfer quotidien et de la déshumanisation systématique régnant dans les camps nazis.

«Si je pouvais résumer tout le mal de notre temps en une seule image, je choisirais cette vision qui m'est familière: un homme décharné, le front courbé et les épaules voûtées, dont le visage et les yeux ne reflètent nulle trace de pensée.»

La nuit, Elie Wiesel. Récit autobiographique.

Elie Wiesel fut déporté à 16 ans à Auschwitz, puis à Birkenau. Séparé pour toujours de sa mère et de sa sœur, il y vit mourir son père. Le récit d'une fin d'enfance plongée dans la nuit de l'espérance et de la raison. «Jamais je n'oublierai ce silence nocturne qui m'a privé pour l'éternité du désir de vivre. Jamais je n'oublierai ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme, et mes rêves qui prirent le visage du désert. Jamais je n'oublierai cela, même si j'étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais

Journal, Hélène Berr. Journal intime.

Hélène Berr, étudiante parisienne en anglais interdite d'agrégation parce que juive, commence la rédaction de son journal après avoir obtenu une dédicace de Paul Valéry. Elle y décrit son quotidien de plus en plus difficile jusqu'à sa déportation à Drancy. Les derniers mots de son journal, prémonitoires, sont inspirés de Macbeth: «Horror! Horror! Horror!» Elle meurt à Bergen-Belsen, atteinte du typhus et battue à mort par une gardienne.

Au nom de tous les miens, Martin Gray (et Max Gallo). Autobiographie romancée.

Adolescent, Martin Gray se livre habilement au marché noir pour survivre dans le ghetto de Varsovie, avant d'être déporté à Treblinka où il perdra toute sa famille. Ce survivant connaîtra une vie marquée par les drames (il perdra sa femme et ses enfants dans un incendie de forêt en 1970) et laissera une autobiographie dont l'authenticité de certains passages a été contestée mais qui n'en reste pas moins un témoignage poignant.

«Toute la journée, j'ai marché dans le ghetto. Des enfants fouillent dans les poubelles, une femme son bébé mort dans les bras mendie; un couple élégant, l'homme superbe, bras croisés, la femme maquillée, chantent au milieu de la chaussée. Là on vend des livres par paniers entiers, ici un homme est allongé sans connaissance: sans doute le froid et la faim. Tout va mal: la mort est partout.»

La mort est mon métier, Robert Merle. Roman.

Ces mémoires fictives du chef du camp de concentration d'Auschwitz font voir la machine à tuer par l'autre côté, celui du commandement. Rudolf Lang y est décrit comme un homme quasiment mécanique, qui exécute les ordres dans le plus grand respect de la hiérarchie et de l'ordre établi sans laisser de place à la morale ou au doute.

«-Êtes-vous toujours aussi convaincu qu'il était nécessaire d'exterminer les juifs?

-Non, je n'en suis plus si convaincu.

-Pourquoi?

-Parce que Himmler s'est suicidé.

Il me regarda d'un air étonné et je repris:

-Cela prouve qu'il n'était pas un vrai chef, et s'il n'était pas un vrai chef, il a pu très bien me mentir en me présentant l'extermination des juifs comme nécessaire.

Il reprit:

-Par conséquent, si c'était à refaire, vous ne le referiez pas?

Je dis vivement:

- Je le referais, si on m'en donnait l'ordre.»

L'aube à Birkenau, Simone Veil. Mémoires.

Adolescente, Simone Veil est restée treize mois dans les camps de concentration, avec sa sœur et sa mère (qui y mourut). Elle raconte avec une immense dignité les épreuves auxquelles elle et les siens furent soumis. «Nous vivions dans une parenthèse absolue. Depuis, il m'est arrivé d'entendre: “Cela fait penser aux camps…” Rien ne peut faire penser aux camps. Parfois, il me revient une vision, une perception sensorielle. Mais rien ne peut faire penser aux camps. Rien. Cette horreur absolue ne ressemble à rien de ce qu'on peut lire, de ce qu'on peut écrire.»

Le pianiste, Wladyslaw Szpilman. Récit autobiographique.

Une autobiographie qui se lit comme un roman d'épouvante, où le pianiste Wladyslaw Szpilman raconte comment, après trois ans de ghetto à Varsovie, il vit partir toute sa famille pour les camps de la mort et se retrouva seul dans la ville, à vivre comme un animal traqué, affamé et frigorifié, avant d'être finalement sauvé par un officier allemand.

«Des cadavres étaient allongés là. Des hommes surtout, mais on voyait aussi une jeune femme et deux petites filles, toutes les trois avec le crâne affreusement ouvert. Le mur qui les surplombait portait des traces de sang et de matière cervicale séchée. Celles-là avaient été assassinées selon une méthode chère aux occupants nazis: tenues par les jambes et projetées la tête la première contre les briques.»

Retour à Birkenau, Kolinka Ginette (avec Marion Ruggieri).

Ginette Kolinka a rencontré Simone Veil et Marceline Loridan-Ivens en déportation. Dernière survivante de ce trio, elle continue de raconter les supplices endurés, les proches assassinés, pour empêcher que la mémoire ne s'éteigne. À sa sortie des camps, Ginette Kolinka pesait 26 kilos. «Quand on me demande comment ça s'est passé là-bas, je réponds: “Si un jour, j'ai un enfant et que ça recommence, je l'étrangle de mes propres mains.” Et je le pense.»

Aucun de nous ne reviendra, Charlotte Delbo.

Un récit à la forme hachée restituant l'inimaginable cauchemar des camps sous forme de scènes d'un quotidien ponctué par la mort. Une écriture à la fois crue et poétique qui parvient à faire toucher du bout de l'âme un fragment de l'horreur inventée par les hommes.

«Et chaque morte est aussi légère et aussi lourde que les ombres de la nuit, légère tant elle est décharnée et lourde d'une somme de souffrances que personne ne partagera jamais.»

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