Culture

«Kaamelott» est le parfait condensé de l'humour à la française

Temps de lecture : 6 min

Alors que sort en salles le long-métrage d'Alexandre Astier, retour sur les nombreux clins d'œil de la série à Astérix, De Funès, Fernandel...

Il y a, dans Kaamelott, un certain goût de la gaudriole, de la bonne franquette, un amour des grincheux... | Capture d'écran Geek Daddy via YouTube
Il y a, dans Kaamelott, un certain goût de la gaudriole, de la bonne franquette, un amour des grincheux... | Capture d'écran Geek Daddy via YouTube

Dans l'épisode 43 du livre III de Kaamelott, nommé «Stargate», le personnage de Perceval franchit une porte dimensionnelle et se retrouve sur une planète tournant autour de deux soleils avant de revenir sur Terre avec un sabre laser. Le clin d'œil à Star Wars est évident, et souligne presque à lui seul les nombreuses références faites à la pop culture par la série d'Alexandre Astier, diffusée sur M6 de janvier 2005 à octobre 2009.

Sur internet, on trouve d'ailleurs plusieurs vidéos expliquant les emprunts du réalisateur-scénariste-acteur français aux classiques du cinéma américain: le face-à-face entre Arthur et Lancelot, semblable à celui de De Niro et Al Pacino dans Heat; cet épisode nommé d'après un des films des frères Coen, O'Brother; ou encore ce clin d'œil à Steven Spielberg dans un épisode nommé en référence à un de ses films (Always), dans lequel Arthur, à l'image d'Holly Hunter, croit entendre la voix de Perceval, supposément mort au combat. Les exemples ne manquent pas.

Un humour defunessien

Il est en revanche plus rare que l'on fasse mention de ce qui constitue la véritable essence de Kaamelott, ses emprunts à la comédie française. On pourrait, c'est vrai, préciser qu'Alexandre Astier n'a jamais caché son admiration pour Louis de Funès, ce comédien dont il regardait en boucle les films étant petit, décortiquant sa gestuelle, ses mimiques et son rythme de jeu si particulier aux côtés de ses parents, également acteurs (Lionnel Astier en tant que Léodagan, Joëlle Sevilla en tant que Dame Séli).

L'influence est telle que la série est entièrement dédiée à de Funès: Kaamelott se conclut par quelques notes de musique empruntées au thème de Jo, sorti en 1971, et Alexandre Astier a fait du roi Arthur une sorte de version héroïque des personnages de Louis de Funès. Il y a chez lui la même nervosité, les mêmes gestes fous, la même rupture dans le langage, le même visage parfois exagéré, la même façon d'écouter ses partenaires de jeu, avec un mélange d'énervement et de bienveillance, comme s'il avait compris bien avant eux la fin de leur histoire, souvent sans queue ni tête, mais qu'il était finalement trop bon pour leur couper la parole.

«Je n'ai jamais caché être inspiré par la rythmique et la justesse de Louis de Funès, raconte Alexandre Astier. J'ai d'ailleurs toujours été très admiratif du duo qu'il formait avec Claude Gensac. Ensemble, ils jouaient une partition très différente. Ce n'était pas du tout les mêmes tonalités. Sauf que ces dissonances rendaient leurs dialogues fascinants. Pour Kaamelott, j'ai souhaité recréer ces frottements avec Anne Girouard, qui joue la reine Guenièvre. À l'écran, on voit qu'il y a quelque chose entre nous qui fait que l'on ne peut pas se comprendre, et pourtant, il se dégage quelque chose de très harmonieux dans nos échanges.»

Alexandre Astier met le doigt ici sur un des grands atouts de Kaamelott, portée par plusieurs duos d'acteurs et actrices qui font tout le sel de la série. Là encore, cet ancrage est propre à une conception française de la comédie: de Funès-Bourvil, Pierre Richard-Gérard Depardieu, Christian Clavier-Jean Reno, Éric et Ramzy, on ne compte plus le nombre de duos qui ont marqué l'imaginaire populaire, permettant une autre forme de récit, un humour avant tout engendré par la confrontation de deux personnalités fondamentalement différentes.

Dans Kaamelott, on retrouve la même ambition. C'est bien la musicalité des échanges entre Karadoc et Perceval, le roi Arthur et Léodagan, le roi Loth et le seigneur Dagonet qui rendent les dialogues si drôles, si succulents. Avec, toujours, cette veine purement burlesque, facilitée par les expressions faciales, le jeu des corps et cette incompréhension permanente entre les personnages.

«Quand vous vous intéressez à la rythmique, explique Alexandre Astier, le duo est forcément un atout majeur. Même si Kaamelott m'a habitué à écrire des textes pour six, sept ou huit gars autour d'une table ronde, la base de mon écriture est ailleurs. Elle est dans un film comme Garde à vue de Claude Miller, où on comprend que, pour faire un bon film, on n'a besoin de rien d'autre que d'une table, deux mecs et un troisième larron qui assiste presque éberlué à la scène. Tout est là.»

De son côté, Jean-Christophe Hembert, interprète de Karadoc et directeur artistique de la série, confirme: «Un des ingrédients de Kaamelott, c'est quand même de pouvoir mettre deux personnes sur un tabouret et de rendre la série hilarante. Tout simplement parce qu'Alexandre a ce sens de l'écriture qui fait que les scènes les plus fortes sont parfois juste celles portées par deux personnes qui discutent entre elles.»

Il y a bien évidemment une question économique derrière tout ça, Astier confessant que les scènes au lit avec la reine Guenièvre étaient de loin les moins chères de la série, «sans compter qu'on pouvait les enchaîner sur une même journée de tournage». Mais ce goût pour les dialogues ciselés trouve également sa source dans les films de Michel Audiard. «Tous les films de ce dernier nous ont marqués, poursuit Jean-Christophe Hembert. Je pense que ça a fait comprendre à Alex que l'important dans un dialogue, ce n'est pas le sens, mais la façon dont ça sonne. Un dialogue n'a pas forcément à être intelligent, sinon, autant aller à une conférence. Un dialogue se doit au contraire d'être percutant, de sonner. Et c'est là que la façon d'écrire d'Alexandre, très musicale, toujours en fonction de l'acteur qui va l'interpréter, parle d'elle-même.»

Ils sont fous ces Français!

À regarder Kaamelott, on pourrait bien évidemment citer d'autres références: cet hommage à Cuisine et dépendances d'Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri dans un épisode du livre III, où les personnages passent toute la nuit dans les cuisines du château; ce clin d'œil à Alain Corneau, dont le célèbre long-métrage (Tous les matins du monde) donne son titre au double épisode qui ouvre la saison 4; ce look de Perceval et du roi Arthur, déguisés en paysans afin de tendre un piège à des bandits, qui fait illico penser à celui de Fernandel dans L'auberge rouge; ou encore ces multiples hommages à Astérix, dont Alexandre Astier a réalisé deux adaptations cinématographiques.

D'abord, dans la façon qu'à Merlin de prononcer «Môssieur» à la manière d'Obélix, puis à travers les personnages de Guethenoc et Roparzh, qui, à l'instar de Cétautomatix et Ordralfabétix, passent leur temps à s'engueuler. Enfin, il y a cette réplique, toujours prononcée par Merlin, extraite du livre IV et visiblement adressée à Panoramix: «Alors que le druide gaulois, si vous voulez, vous allez être sur du druide qui sera plus versé dans la potion.»

«La politique de l'autruche, c'est une politique qui court vite, une politique qui fait des gros œufs, c'est tout.»
Karadoc

Pourtant, c'est bel et bien à Audiard que fait le plus penser Kaamelott, ne serait-ce que dans ce goût de la gaudriole, de la bonne franquette, de cet amour des grincheux et du vocabulaire employé, parfois graveleux et toujours similaire à celui utilisé par le réalisateur des Barbouzes ou des Tontons flingueurs«se prendre une avoine», «qu'est-ce que vous maquillez?», «faire dans le feutrer», «magnez-vous le tronc», etc.

Comme Audiard, nombre des répliques de Kaamelott sont passées dans le langage populaire («On en a gros!»), ou ont donné à certaines expressions une toute autre connotation («C'est pas faux!»). Sans doute est-ce pour cela qu'il faut considérer Astier comme un dialoguiste d'exception, qui a hissé la gouaille de Franck Pitiot, Lionnel Astier, François Rollin ou même Alain Chabat à son sommet. Avec, une fois n'est pas coutume, cette faculté à mettre en images des scènes rocambolesques, similaires à celles d'un théâtre de l'absurde dont les répliques de Karadoc et Perceval incarnent une forme de Saint-Graal.

«Les dialogues sont écrits comme s'il s'agissait d'enfants, pas du tout comme des imbéciles, justifie Astier, trop conscient que les naïfs méritent d'être systématiquement récompensés dans les comédies françaises. Ce qui me plaît dans les dialogues entre ces deux personnages, c'est leur enthousiasme. Ils ne baissent jamais les bras. Même quand ils ont un mur de 25 mètres de haut devant eux, ils ont toujours une méthode pour le franchir, qui n'appartient qu'à eux. C'est très agréable d'écrire pour des personnages qui savent ce qu'ils sont: Perceval et Karadoc ont l'intelligence de savoir qu'ils ne le sont pas, le roi Loth a un langage qui est systématiquement expliquant et affirme clairement être un traître. Il est même étonné que certains puissent encore en douter.»

Ce que permet cette myriade de personnages, c'est aussi un travail sur les mots, les jeux de langage, les singularités vernaculaires, les phrasés et accents divers (de celui du tavernier à celui Guethenoc, en passant par l'accent anglo-saxon de Sting dans le long-métrage, Kaamelott brasse large), qui s'enracinent dans une certaine tradition française, tout en se jouant de ses expressions populaires. Autant d'éléments que la série s'amuse à détourner («La chaleur est un plat qui se mange froid»), à malaxer («La politique de l'autruche, c'est une politique qui court vite, une politique qui fait des gros œufs, c'est tout») et à se réapproprier avec un certain mordant. Car, comme le résume très bien Karadoc, dans une verve digne d'un Bernard Blier: «On n'est pas né chez les cagots. Y a du style, vous voyez.»

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