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Loin du Tour de France, l'échappée de coureurs professionnels en bikepacking

Temps de lecture : 5 min

Sur la Grande Boucle, les coureurs filent devant les paysages sans les voir. Alors, certains d'entre eux reviennent à l'essence du cyclisme: voyager en toute autonomie en s'enfonçant dans la nature.

Lachlan David Morton, coureur de l'équipe EF Education-Nippo, a fait son Tour de France en autonomie, derrière le peloton. | Valentine Chapuis / AFP
Lachlan David Morton, coureur de l'équipe EF Education-Nippo, a fait son Tour de France en autonomie, derrière le peloton. | Valentine Chapuis / AFP

C'était pendant la première semaine du Tour de France 2021, le 28 juin. Alors que les coureurs reliaient Lorient à Pontivy, je pédalais de Grenoble à Lyon. Mon aventure à moi, le nez au vent, longeant l'Isère avant de traverser les collines qui barrent l'accès à la vallée du Rhône. En chemin, à Saint-Quentin-en-Isère, au pied du massif de la Chartreuse, je suis tombé sur une pancarte annonçant le passage du peloton du Tour de France dans cette localité le 6 juillet.

Je me suis dit que Tadej Pogacar, le maillot jaune, y passerait sûrement deux fois plus vite que mon allure de cyclotouriste. Mais lui n'aurait pas la liberté de s'arrêter à la délicieuse boulangerie nichée sur les hauteurs du village, ni de choisir par quel pont il traverserait la rivière. C'est tout le plaisir de la randonnée à vélo ou du bikepacking, pour reprendre un terme anglophone à la mode qui désigne un périple effectué en toute autonomie sur un vélo grâce à des sacoches installées sur le cadre.

Très éloigné du cyclisme en compétition, où les coureurs sont assistés de A à Z et surtout pressés sans cesse par le chronomètre, le bikepacking est pourtant prisé par une poignée de coureurs professionnels. Pendant ce mois de juillet, Lachlan David Morton, un coureur membre de l'équipe EF Education-Nippo, a parcouru l'intégralité du parcours du Tour de France à la pédale et en autonomie.

Non retenu par son écurie pour prendre le départ de l'épreuve, Morton a en effet décidé de partir tout de même, avec ses bagages en bandoulière. L'Australien a même été au bout de la logique d'autonomie, en reliant également à vélo les départs d'étapes que les coureurs rejoignent en bus. Morton a donc parcouru 5.510 kilomètres jusqu'au Champs-Élysées, contre seulement 3.383km pour les chanceux du Tour de France.

Revenir aux origines du cyclisme

Morton s'est élancé chaque jour pour son périple une heure derrière les coureurs du Tour de France. Dans les colonnes du journal britannique The Guardian, il expliquait que le «plus grand challenge est de porter tout son matériel [soi]-même»: «J'ai besoin de vêtements, d'une tente, d'un duvet, d'un réchaud pour cuisiner.» Mais l'essence même du cyclisme se cache derrière ce défi. «Je gère ma nutrition et mes bivouacs et cela va me permettre d'être bien plus en interaction avec mon environnement. Évidemment, en tant que coureur professionnel, j'ai beaucoup roulé en France, mais tu n'as jamais la même interaction avec le pays si tu cours dans le peloton.»

Dans un sport où des coureurs débutants ou confirmés jettent l'éponge, dégoûtés par les cadences infernales de l'entraînement et par le soupesage de chaque recoin de leur quotidien, de l'alimentation au sommeil, cette échappée belle ressemble à un cadeau divin.

Le Français Jérôme Cousin a lui déjà participé au Tour de France, notamment en 2020. Membre de l'équipe Total-Direct-Energie, il n'a pas été sélectionné pour l'épreuve cet été. Il s'entraîne actuellement pour les prochaines courses de la saison, avec peut-être la Vuelta au programme. Coureur de talent, il a déjà gagné une étape de Paris-Nice en 2018, une épreuve d'une semaine très réputée.

Ce cycliste à la longue chevelure est aussi connu pour ses grands voyages en autonomie. L'an passé, à la fin du confinement, il avait posté de nombreuses photos sur les réseaux sociaux d'un voyage à la pédale du nord au sud du Portugal, où habite sa copine. Il revient sur cette aventure au téléphone. «Il y a une sensation de liberté, d'aller là où l'on veut. On revient à l'essence même du cyclisme, qui est pour moi de se déplacer plus vite qu'à pied d'un point A à un point B. C'était vraiment un bon souvenir. J'ai fait 1.200 kilomètres avec ma copine, c'était en sortie de confinement. Un bonheur.»

L'ancien grimpeur David Moncoutié, vainqueur de deux étapes du Tour de France en 2004 et 2005, est aussi un adepte du bikepacking. Aujourd'hui consultant pour la chaîne Eurosport, il a pris sa retraite sportive en 2012. En 2015, il se lance dans son premier grand périple en autonomie avec quatre amis. «Pour notre premier voyage, on a relié la France à Malaga, en Espagne, avec des étapes de 250 kilomètres tous les jours. Depuis, tous les ans on choisit une destination différente en Europe. On est par exemple allé jusqu'au Monténégro en passant par la Suisse, l'Allemagne…», se rappelle-t-il.

«Il y a des chamois qui ont traversé devant nous»

Le cyclo-camping n'a évidemment rien à voir avec la compétition. Jérôme Cousin ne veut pas comparer. «Ce sont des choses complètement différentes. Sur une course, je suis complètement concentré sur ce qu'il se passe. Je ne pense pas à m'évader en bikepacking quand je vois tel ou tel paysage.»

Pour David Moncoutié, cette nouvelle façon d'aborder le vélo lui permet de mettre un pied dans un monde plus apaisé. «Il y a plus d'aventures. Là, on apprécie les paysages. On essaye de prendre les routes goudronnées les moins fréquentées par les voitures, de choisir les endroits les plus reculés qui sont accessibles pour un vélo de route. Je me souviens de ce jour où, lors de notre voyage vers Malaga, nous sommes arrivés en Aragon. D'un coup, nous avons quitté une route importante pour emprunter une toute petite route dans un univers presque hostile. Pendant une heure, nous n'avons pas croisé une seule voiture, et il y a même des chamois qui ont traversé devant nous. On se dit à ce moment-là qu'on vit un moment exceptionnel, seul avec la nature. On profite bien plus que lors d'un trajet en voiture. On sent les odeurs, le vent sur la figure.»

Un haut niveau d'entraînement ne fait pourtant pas de vous un Mike Horn. Jérôme Cousin avoue qu'il apprécie moins que sa copine faire du camping sauvage entre deux étapes. David Moncoutié confesse, lui, être un mécanicien médiocre. «Heureusement que nous sommes cinq lors de nos voyages, car je ne suis pas un très bon mécano. À chaque fois qu'on a eu des soucis, il y a toujours eu un magasin de cycle pas très loin. Mais parfois, je me demande ce qui se passerait si cela arrivait dans un coin vraiment désert», rigole t-il.

Peut-être plus que des victoires sur des courses professionnelles, les longues randonnées sur la selle permettent d'enrichir une vie. «Je me sens chanceux d'avoir mon équipe qui me soutient, parce qu'ils peuvent voir qu'il est utile d'interagir avec le monde d'une manière qui va au-delà de la simple obtention de résultats», glisse l'Australien Morton, qui a bouclé son Tour alternatif avec six jours d'avance sur le peloton, dans The Guardian.

Après une vilaine chute à cause d'un nid-de-poule et un orage sur un petit col au-dessus de Bourgoin-Jallieu, j'ai pour ma part réussi à atteindre Lyon après plus de six heures de vélo. Je suis fatigué, mais c'est une journée qui restera bien plus mémorable dans mes souvenirs que toutes les fois où j'ai fait le même trajet cinq fois plus vite en voiture ou en train. Et, dans ses vieux jours, Jérôme Cousin se souviendra-t-il davantage de sa victoire sur Paris-Nice, ou de sa traversée du Portugal en famille?

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