Société

Le port de l'étoile jaune ou le comble de l'abjection

Temps de lecture : 2 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] À des fins partisanes, s'arroger un destin qui s'acheva dans l'horreur d'un camp d'extermination représente la pire des ignominies.

Que ceux qui ces jours-ci brandissent à tort et à travers les symboles de la monstruosité nazie prennent conscience de l'insupportable légèreté de leur comparaison. | Sébastien Salom-Gomis / AFP
Que ceux qui ces jours-ci brandissent à tort et à travers les symboles de la monstruosité nazie prennent conscience de l'insupportable légèreté de leur comparaison. | Sébastien Salom-Gomis / AFP

Au mois de juin 1942, un officier allemand s'avance vers un jeune homme et lui dit: «Pardon, monsieur, où se trouve la place de l'Étoile?» Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. (La place de l'étoile, Patrick Modiano, 1968)

On ne va pas tourner autour du pot: ce qui s'est passé ce samedi 17 juillet dans certaines villes de France –cette étoile jaune arborée par une poignée de manifestants sans que personne autour ne trouve à y redire, ces références nauséabondes à la Shoah, ces détournements d'images teintés de révisionnisme– a constitué un sommet d'imbécilité et de monstruosité, un spectacle si grotesque qu'on ne saurait trouver les mots justes pour qualifier notre dégoût.

Chacun a le droit de manifester et d'exprimer une opinion, aussi baroque soit-elle. Chacun peut dire sa colère face à des mesures considérées à tort ou à raison comme liberticides. Chacun est libre de scander des slogans pour mieux clamer sa désapprobation face au pass sanitaire et ses conséquences à venir. Mais personne, je dis bien personne, n'a le droit de s'approprier une mémoire qui n'entretient aucune espèce de rapport avec la situation actuelle.

Quiconque ose comparer sa situation de réfractaire au vaccin à celle d'un Juif sommé de porter l'étoile jaune dans les rues de Berlin, de Varsovie ou de Paris, au plus fort de la folie nazie, par l'interdiction qui leur était faite de fréquenter certains établissements, celui-là est non seulement un imbécile notoire, c'est aussi une personne dont les agissements se situent tellement au-delà de ce qui est permis ou toléré qu'elle ne peut plus prétendre appartenir à la communauté nationale.

Par là, elle rejoint la vaste cohorte de ceux qui pendant la guerre veillaient à la disparition du peuple juif et d'autres minorités du continent européen. Ni plus, ni moins. S'arroger à sa convenance personnelle un destin qui s'acheva dans l'abjection d'une chambre à gaz ou d'un four crématoire représente la pire des ignominies, un forfait d'une telle ampleur qu'elle appelle de l'État non seulement une réprobation sans équivoque mais l'ajout d'un arsenal législatif visant à punir pareille appropriation.

On ne peut pas laisser la mémoire génocidaire être ainsi bafouée ou détournée. Par respect pour la mémoire de ceux qui eurent à subir des atrocités dont nul ne sera jamais en mesure de restituer l'indicible cruauté, il nous appartient de veiller à ce que leur douleur ne puisse jamais être récupérée à des fins mercantiles ou idéologiques. Ou, autrement dit, il nous faut sanctuariser à la fois les lieux où se produisirent l'impensable tragédie mais aussi son imaginaire, mots comme symboles, qui l'incarnèrent.

L'utilisation de la référence à l'étoile jaune ou au sort des déportés doit devenir l'interdit absolu, le tabou le plus ultime, l'infranchissable devant lequel s'inclinent les passions humaines.

Si jamais on fermait les yeux face à une telle désinvolture, un sans-gêne aussi monstrueux, alors d'une certaine manière, on réduirait le crime nazi à un fait divers de l'histoire, une simple péripétie dont chacun serait libre d'user à son gré des symboles et du vocabulaire. Ce serait lui enlever son caractère de mal absolu, le banaliser au point où il cesserait d'apparaître comme le moment de bascule de l'histoire occidentale, rendant dès lors possible sa répétition.

Que ceux qui ces jours-ci brandissent à tort et à travers les symboles de la monstruosité nazie prennent conscience de l'insupportable légèreté de leur comparaison, c'est la seule chose qu'on peut souhaiter. Qu'ils réalisent que de porter l'étoile jaune était non pas tant l'interdiction de pénétrer dans telle ou telle boutique, mais bien la certitude de monter tôt ou tard à bord d'un train dont les destinations finales se nommaient Treblinka, Auschwitz-Birkenau, Sobibór, Majdanek, Belzec, Chelmno...

À bien y réfléchir, ce n'est pas la vaccination qui devrait être obligatoire mais la visite de ces antichambres de l'enfer.

Histoire de saisir une bonne fois pour toutes ce qui est admissible et ce qui ne le sera jamais.

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