Lula: le bon, la brute et le terrible

Le président brésilien a un bilan économique remarquable, mais il soutient les dictateurs et ne s'offusque pas vraiment de la corruption.

 

Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad et son homologue brésilien Luiz Inacio Lula da Silva ont insisté dimanche 16 mai sur le renforcement de leurs relations bilatérales, selon un compte-rendu officiel iranien de leur première rencontre. Il ne mentionne pas la question du programme nucléaire de la République islamique. Seule allusion voilée à ce dossier censé être au centre de la visite de Lula à Téhéran, M. Ahmadinejad a «remercié le président brésilien pour son soutien aux droits de la nation iranienne et ses positions pour réformer l'ordre mondial».

 

 

Le magazine Time vient d'élever le président brésilien, Luis Ignacio Lula da Silva, au rang des personnalités les plus influentes du monde. Il ne fait pas de doute que l'action de ce chef d'Etat a influé sur la vie de millions de personnes et, dans le cas de ses compatriotes, de façon très positive. Mais Lula ne mérite pas seulement nos applaudissements et notre admiration. Certains aspects de son comportement sont honteux. Zoom sur cet homme politique aux trois visages.

Le bon

Entre 2004 et 2008, 10 millions de Brésiliens sont passés dans la classe moyenne. La pauvreté au Brésil a chuté: elle frappait 46% de la population en 1990; en 2008, seulement 16% des Brésiliens étaient considérés comme pauvres. Les inégalités en matière de répartition des richesses se sont réduites. L'hyperinflation est désormais un cauchemar que tout le monde a oublié. La dette extérieure du Brésil se situe à 4% de son PIB (Produit intérieur brut), un taux ô combien enviable. En seulement vingt ans, les exportations ont été multipliées par cinq. Et si cela vous semble insuffisant, figurez-vous qu'au cours des dix prochaines années, le Brésil pourrait devenir une grande puissance pétrolière.

Grâce à son succès et à sa taille, ce pays est aujourd'hui un acteur de premier plan dans les négociations internationales sur le climat, l'énergie, le commerce, les finances, le développement, la prolifération nucléaire et les autres défis auxquels le monde est confronté. Lula a définitivement décrédibilisé la demi-plaisanterie selon laquelle le Brésil est le pays du futur et continuera de l'être éternellement. Non, le Brésil est un pays qui réussit. Un pays qui a réalisé une large part de son potentiel. A ce titre, Lula mérite bien sûr qu'on lui accorde une certaine reconnaissance.

La brute

Lula n'est pas un homme très généreux. Il devrait partager le mérite du succès de son pays avec son prédécesseur, Fernando Henrique Cardoso. L'actuel président brésilien a en effet hérité d'une économie réformée, de politiques sociales d'avant-garde et d'une base solide sur laquelle il a pu renforcer la libéralisation et la dérégulation économique qui expliquent la réussite du Brésil. Finalement, Lula a pour seul mérite d'avoir maintenu, étendu et défendu ces politiques qui sont pourtant en contradiction avec une idéologie qu'il s'est donné des années durant.

En effet, Lula a été le fer de lance de l'opposition aux réformes qui lui valent aujourd'hui les félicitations du monde entier. Dans les sommets «révolutionnaires» aux côtés des Chavez, Castro, Ortega et autres dirigeants de gauche du paysage politique international, Lula chante lui aussi les louanges du socialisme. Dans ses décisions de politique intérieure, en revanche, le socialisme brille par son absence. Lula est un des présidents les plus favorables à l'économie de marché, au secteur privé et aux investisseurs étrangers que le Brésil ait jamais eu. Il aime à dire que ses politiques libérales servent en fait à jeter les bases du socialisme. C'est un prétexte, et il le sait bien.

Malheureusement, Lula n'a pas pu (ou voulu) endiguer la corruption dans ses cercles les plus proches - une corruption décidément endémique à tous les gouvernements d'Amérique latine. Que ce soit le cours normal des choses dans cette région ne justifie en rien l'inaction. Or la lutte anti-corruption n'a jamais figuré parmi les priorités de Lula.

Le terrible

Les politiques du président Lula ont très largement bénéficié aux Brésiliens. Et très largement nui à des millions de personnes dans les pays voisins. Les despotes qui ont la chance d'être amis avec le chef d'Etat brésilien et qui mènent leur pays à la ruine pendant le Brésil prospère savent qu'ils peuvent compter sur son énorme soutien et son silence complice. Le soutien public inconditionnel de Lula leur confère une très précieuse légitimité vis-à-vis de la communauté internationale, pour pouvoir agir en toute impunité dans leur pays respectif.

Il serait naïf d'espérer que Lula soit le gardien de la démocratie et des droits de l'homme dans la région. En revanche, il est de l'ordre du concevable que Lula mette fin à ce silence complaisant et ces accolades fraternelles qu'il donne à des gens méprisables - qui bafouent systématiquement les droits fondamentaux - dans les sommets internationaux. Ne serait-il pas souhaitable que les militants de la démocratie aujourd'hui sous les verrous dans des pays latino-américains sachent que Lula est leur allié et non l'allié de ceux qui les ont faits prisonniers? La liste des contradictions, paradoxes et principes moraux ambivalents de Lula est hélas bien longue!

Et il ne se passe pas une semaine sans que cette liste ne s'étoffe. Dernier exemple en date: Lula a exigé qu'on annule l'invitation du nouveau président du Honduras, Porfirio Lobo, au sommet UE-Amérique latine et Caraïbes, qui se tiendra à Madrid ce mois-ci. Selon Rio, Lobo (qui, précisons-le, a remporté les élections sans avoir eu recours aux fraudes habituelles dans la région, dont sont d'ailleurs soupçonnés Chavez et Ortega), manque de crédibilité démocratique pour participer à cette réunion. Cette justification nous vient d'un président (Lula) qui expliquait au monde entier que Mahmoud Ahmadinejad a remporté les élections iranienne dans les règles et que les milliers de manifestants iraniens qui sont descendus dans les rues se sont comportés comme des supporters d'une équipe de foot qui deviennent violents après une défaite. Au même moment, le dirigeant iranien ordonnait que certains des manifestants soient condamnés à la peine de mort.

Alors Lula entrera dans l'histoire. En tant qu'excellent dirigeant, qui a fait du bien à son peuple. Mais aussi en tant que mauvais voisin, qui a porté atteinte à la démocratie et à la liberté.

Moíses Naím

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Image de Une: Luis Ignacio Lula da Silva, Président du Brésil, Ricardo Moraes / Reuters


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