Culture

Les vaches sont LA tendance ciné de l'été

Temps de lecture : 7 min

Cet été, trois films centrés autour d'une vache occupent l'écran. Les cinéastes ont d'abord pour objectif de sensibiliser le public à ces êtres vivants plutôt que de se positionner en tant que militants.

Dans First Cow, l'alchimie entre l'acteur John Magaro et la vache Evie, créditée au générique, crève l'écran. | Capture d'écran A24 via YouTube
Dans First Cow, l'alchimie entre l'acteur John Magaro et la vache Evie, créditée au générique, crève l'écran. | Capture d'écran A24 via YouTube

Elles s'appellent Vedette, Luma, Evie, elles ont quatre pattes, un gros museau, et elles sont stars de cinéma. En juillet, pas moins de trois films ayant une vache (oui, une vache) comme protagoniste sortent sur nos écrans.

Il y a Vedette et Cow, présentés au festival de Cannes 2021, mais aussi First Cow, disponible sur la plateforme MUBI (le film sortira également en salles le 27 octobre). Tout semble indiquer que les vaches seront LA tendance ciné de l'été.

Du poil de la bête

Dans First Cow, doux western de la réalisatrice Kelly Reichardt, on suit l'amitié de deux hommes au XIXe siècle, qui décident de se lancer dans la vente de pâtisseries. Pour se démarquer de la concurrence et ajouter un précieux ingrédient secret à leur recette, ils se mettent à traire clandestinement l'unique vache présente sur le territoire américain. L'alchimie entre l'acteur John Magaro et la vache Evie, créditée au générique, crève l'écran.

Coïncidence, au même moment à Cannes, sont présentés deux documentaires sur la vie d'une vache, dont Vedette, projeté à l'ACID. Cette vache au nom décidément prophétique a été filmée pendant plusieurs années par Claudine Bories et Patrice Chagnard, couple de cinéastes installés à mi-temps dans les Alpes. Vedette appartient à une race de vaches combattantes, qui s'affrontent tous les ans dans des combats ultraviolents, à l'issue desquels la gagnante se voit intronisée «reine» des vaches. La star du film a gardé ce titre pendant longtemps, mais elle commence à vieillir et ses éleveuses craignent qu'elle ne se fasse massacrer au prochain combat. Elles décident donc de lui offrir une petite retraite et de la confier aux cinéastes, qui vivent dans la maison d'en face.

Démarre alors un lent, et parfois laborieux, processus d'apprivoisement. «Parle-moi, Vedette», plaide Claudine Bories, qui passe une bonne partie du film à se faire ghoster par la vache –il faut dire que lui lire un livre qui parle de côtelettes d'agneau n'était peut-être pas la meilleure approche. Déterminée, la cinéaste s'installe régulièrement dans l'étable et lui lit ensuite du Descartes, du Kundera, ou encore lui fait écouter des airs de Carmen, ce qui nous pousse à nous demander si on ne devrait pas tout quitter pour devenir une vache de cinéma.

Si Vedette n'a, au départ, pas l'air très réceptive à cette introduction au programme de première L, une communication s'établira enfin au fil du documentaire: «J'ai compris avec toi qu'on pouvait être l'ami d'une vache», se confie Claudine Bories. En retour, Vedette lâche un lourd jet d'urine, en fixant sa nouvelle amie.

«Il fallait qu'elle devienne un personnage de cinéma»

L'objectif de Vedette, tel que le décrit Patrice Chagnard, était de «montrer que chaque vache était unique, et que chaque vache était, non pas une personne, mais quelqu'un. À chaque fois que je me mettais à la filmer, j'avais vraiment le sentiment de ne pas filmer qu'un animal. Et pour prouver ça, il fallait qu'elle devienne un personnage de cinéma.» Et ça marche: alors qu'on a du mal à distinguer les vaches au début du film, Vedette apparaît de plus en plus singulière à force de passer du temps avec elle.

L'autre documentaire bovin présenté au festival de Cannes, c'est Cow, nouveau projet d'Andrea Arnold (American Honey, Fish Tank ou Red Road), dont la projection à Cannes a suscité de fortes réactions. Le documentaire est centré sur le quotidien d'une vache laitière britannique nommée Luma. Sans interview, ni voix off, le film prend le parti de nous placer au plus près des animaux. Après une séquence d'ouverture saisissante sur un vêlage filmé d'extrêmement près, on se retrouve confronté à une multitude de très gros plans: sur les pis en pleine traite, les veaux en pleine tétée, les sabots en plein nettoyage et, surtout, les yeux de la bête. «Dans les yeux, on peut apercevoir l'âme, nous explique la cinéaste. J'ai choisi dès le départ de filmer sa tête et ses yeux, et de rester avec elle autant que possible pour que l'on puisse sentir une connexion avec elle.»

Changer de regard

L'objectif des cinéastes est clair: nous faire changer de regard sur les vaches. «Au début, comme tout le monde, on voyait juste des vaches», explique Claudine Bories. Avec des cornes, des cloches, voilà, c'était des vaches.» «On était totalement incapables de distinguer une vache d'une autre», ajoute son partenaire. C'est en filmant Vedette que leur rapport à l'animal (et aux animaux) a évolué. Derrière sa caméra, Patrice Chagnard s'est même posé des questions d'ordre éthique: «J'ai réalisé que je n'avais pas son autorisation, et elle ne me l'a pas donnée. Mais le fait que la question me soit venue, c'est aussi le signe que j'étais en train de filmer quelqu'un.»

Andrea Arnold, avec ses gros plans, souhaite quant à elle sortir le spectateur de son point de vue habituel. Dans son documentaire, on aperçoit plusieurs plans de trains ou d'avions qui passent autour du champ; autant de rappels que c'est généralement depuis la fenêtre de ces engins que l'on observe les animaux.

Derrière un sujet en apparence plutôt amusant, se cachent des réflexions profondes pour les cinéastes. Andrea Arnold s'est montrée très émue lors de la projection de Cow, et a réitéré lors de notre interview à quel point le sujet était profond et sincère pour elle. Filmer avec attention les vaches, les transformer en personnages de cinéma, c'est aussi une manière d'apprécier leur rôle, que l'on a tendance à prendre pour acquis: dans First Cow, la vache est un objet d'admiration, et un symbole de pouvoir; celui qui la possède, ou qui peut utiliser son lait, devient instantanément l'un des hommes les plus privilégiés du pays.

Les risques du métier

Au-delà des considérations éthiques et philosophiques, se posent aussi des problèmes techniques: tourner avec une vache n'est pas sans difficultés. Au début de son documentaire, Claudine Bories est terrifiée par Vedette et elle mettra un bon bout de temps avant d'oser la toucher. Ce n'est que très lentement qu'elle apprendra à se laisser lécher la main (il faut dire que la langue de Vedette fait environ une tête de long).

«On ne peut plus continuer à considérer une vache comme une simple chose. Ce n'est plus possible.»
Claudine Bories et Patrice Chagnard, cinéastes

Andrea Arnold, elle, raconte avoir été très stressée pour Magda Kowalczyk, la talentueuse cheffe opératrice qui a tourné au plus près des vaches pendant de nombreux mois. «Elle n'avait peur de rien, elle était au contact en permanence, et je m'inquiétais parfois pour elle, je lui criais: “Magda, fais attention!”. Je crois qu'à la fin elle se prenait pour l'une d'elles.» La directrice de la photographie et la cinéaste ont même été pourchassées par un taureau alors qu'elles tentaient de filmer une scène d'accouplement. «J'étais dans la voiture, Magda était à l'arrière avec la caméra, et il a commencé à nous charger et à rentrer dans la voiture. Comme s'il voulait dire “t'es qui, et qu'est-ce que tu fais ici?”. J'ai dit à Magda: “Accroche-toi, on se tire d'ici.” (...) Ça paraissait très dangereux.»

Le matériel, lui aussi, a eu chaud. On le voit d'ailleurs directement dans Cow, où la caméra se prend plusieurs coups de sabots. «On a perdu quelques objectifs», admet Andrea Arnold. L'expérience est un peu moins violente dans Vedette. «Elle sentait bien ma présence et la présence de la caméra, qu'elle venait manger régulièrement, s'amuse Patrice Chagnard. Lécher l'objectif, ça, je ne sais pas combien de fois elle l'a fait. Elle adorait évidemment la boule de poils qui protège le micro et qui dépassait de la caméra.»

Sensibiliser plutôt que militer

Au cours de notre discussion, on apprend à Andrea Arnold qu'un autre documentaire focalisé sur une vache est diffusé à Cannes en même temps que le sien: «Oh mon dieu, j'y crois pas! (...) Parfois, des choses comme ça se retrouvent dans l'air du temps, n'est-ce pas? Avec tout ce qui se passe avec la nature en ce moment, je pense que les gens réfléchissent plus à ces sujets.» Pour autant, la cinéaste refuse de s'attarder sur la question de l'élevage massif ou de la consommation de viande: «Je pense qu'il est préférable que chacun entretienne sa propre relation avec le film.»

Claudine Bories et Patrice Chagnard, eux non plus, ne sont pas venus militer pour le végétarisme, et refusent l'idée que leur film porterait un «message moral». Ils s'avouent malgré tout transformés par l'expérience du tournage. «On n'est pas devenus végétariens comme ça, mais on se rend compte qu'on mange de moins en moins de viande. On est de plus en plus réticents à en manger. (...) On ne peut plus continuer à considérer un animal, une vache, comme une simple chose. Ce n'est plus possible.»

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