Politique / Société

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la liberté d'expression est une notion fragile en France

Temps de lecture : 5 min

[TRIBUNE] Selon une récente étude, ce n'est pas tant le principe de cette valeur fondamentale qui pose problème, mais sa mise en pratique.

Les valeurs fondamentales de la République, dont la liberté d'expression, demeurent parmi les idéaux les plus précieux. | couscouschocolat via Flickr
Les valeurs fondamentales de la République, dont la liberté d'expression, demeurent parmi les idéaux les plus précieux. | couscouschocolat via Flickr

En septembre 2020, Emmanuel Macron a plaidé avec force en faveur de la liberté d'expression , rappelant qu'elle est une valeur fondamentale de la société française: «Être français, c'est défendre le droit de faire rire, la liberté de railler, de moquer, de caricaturer, dont Voltaire soutenait qu'elle était la source de toutes les autres.»

Des idéaux respectables, à n'en pas douter. Mais les Français y sont-ils pour autant si attachés? Pas tant que ça, si l'on en croit la conclusion d'une nouvelle étude récemment publiée par mon organisation, le groupe de réflexion juridique Justitia, menée dans trente-trois pays pour savoir ce que pensent les populations de la liberté d'expression.

Au sein de notre classement, le Justitia Free Speech Index, la France vient occuper une place entre la Corée du Sud et le Mexique –non seulement bien après les pays scandinaves et les États-Unis, mais également les pays dans lesquels la liberté d'expression a reculé, comme la Hongrie, le Venezuela et la Pologne.

À première vue, la liberté d'expression emporte partout un taux d'adhésion très élevé, y compris en France. Sur l'importance de pouvoir s'exprimer sans craindre la censure officielle, le taux moyen de réponses considérant ce droit comme étant «très» ou «assez important», sur l'ensemble des pays sondés, atteint 94%. La tendance globale a même augmenté par rapport à l'enquête réalisée en 2015 par le Pew Research Center, sur notamment ces mêmes questions. L'adhésion autour de la liberté des médias et d'internet est également en hausse, malgré une inquiétude généralisée à l'égard de la désinformation et des discours haineux.

En France, le consensus est quasi général: 97% des individus plébiscitent le droit pour chacun de dire ce qu'il veut, tandis que 94% estiment qu'un média a le droit de diffuser les contenus de son choix et 93% que l'accès aux contenus d'internet ne doit faire l'objet aucune restriction.

La France de 2021 semble rester divisée sur l'endroit où tracer la frontière
entre liberté d'expression
et abus de cette liberté.

Comme souvent, ce n'est pas tant le principe qui pose problème que sa mise en pratique. Et l'histoire abonde en exemples éloquents. Voltaire lui-même était empreint de contradictions. Il dénonçait des écrivains à la police et les traînait devant les tribunaux quand il avait le sentiment que son honneur était bafoué. Lorsque la censure qui avait eu cours sous l'Ancien Régime a été abolie, la totalité des membres des États Généraux ont eu à cœur de restaurer la liberté de presse, mais sans réussir à se mettre d'accord sur l'endroit où placer le curseur, tant les agendas divergeaient: le clergé voulant se prémunir des attaques contre la religion, la noblesse sauvegarder l'honneur, et le tiers état la morale et les mœurs.

L'échec de la Convention nationale à définir ce qui, dans l'article 11 de la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen, constitue un «abus de cette liberté», a attisé la violence des divisions et la multiplication des persécutions politiques qui marquèrent une Révolution devenue hors de contrôle. Heureusement, le Comité de salut public n'est plus à craindre aujourd'hui. Pourtant, la France de 2021 semble rester divisée sur l'endroit où tracer la frontière entre liberté d'expression et abus de cette liberté.

Alors que 92% des Français cautionnent le droit de critiquer le gouvernement, le chiffre chute à 63% dès lors qu'il s'agit de propos visant les croyances ou la religion de chacun, et à 44% lorsqu'ils visent à stigmatiser une minorité. Même la tolérance aux critiques formulées contre le gouvernement est moins grande qu'au premier abord.

Une méthode permettant de poser les questions de façon indirecte a permis de révéler de nombreuses divergences entre discours et pensée. À cet égard, les Français ne font guère figure de cas isolé. Soumis à cette méthode du questionnement indirect, des pays tels que la Russie, l'Australie, le Royaume-Uni, ainsi que les pays à majorité musulmane (la Turquie en particulier) manifestent un plus grand sécularisme qu'il n'y paraît au premier abord.

C'est une bonne nouvelle pour les défenseurs de la liberté d'expression. Sauf qu'à l'inverse, la méthode permet de révéler que le seuil de tolérance à la critique du gouvernement est, dans de nombreux pays, plus bas qu'il n'y paraît.

56% des Français souhaitent même que le gouvernement prenne des mesures d'interdiction «d'insulter» le drapeau.

La France en est la parfaite illustration. Interrogés directement, 92% des Français répondent qu'il est important de pouvoir critiquer le gouvernement, mais seulement 70% y sont favorables lorsque la même question est posée de manière indirecte. Inférieur à celui recueilli dans la plupart des autres démocraties libérales, ce faible score trahit peut-être un scepticisme ou une angoisse profonde à l'égard du droit de critiquer le gouvernement. Il fait du reste écho au nombre très faible de personnes qui souscrivent au droit d'offenser le drapeau: 56% des Français souhaitent même que le gouvernement prenne des mesures d'interdiction «d'insulter» le drapeau.

L'ambivalence qui s'exprime ne devrait sans doute pas surprendre. Au cours des dernières années, la France a été marquée par des mouvements sociaux et de nombreuses attaques terroristes, parmi lesquelles l'assassinat des membres de la rédaction de Charlie Hebdo et celui de Samuel Paty. Cet enchaînement de tragédies a peut-être favorisé un effet de «ralliement au drapeau». Emmanuel Macron lui-même a promis de protéger les principes de la laïcité et de combattre l'islamisme, l'extrémisme et le délitement de la société, en réduisant la liberté d'expression et d'association des islamistes et des extrémistes de droite.

Si, en période de crise, la tentation est grande d'éliminer les ennemis de la liberté et de la démocratie, le remède s'avère souvent plus nocif que le mal à combattre. La tristement célèbre loi des suspects de septembre 1793, qui permettait l'arrestation de «ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté» devint cet instrument sanglant de la Terreur que l'on sait.

Les valeurs fondamentales de la République, dont la liberté d'expression, demeurent parmi les idéaux les plus précieux, sans lesquels ni liberté, ni démocratie ne peuvent survivre. Des personnalités comme Diderot, Voltaire, Olympe de Gouges et Condorcet ont dû payer un prix élevé pour les défendre, et il faut espérer que la France résistera à la tentation de sacrifier la liberté d'expression sur l'autel de la sécurité.

Cela ne sera réalisable que par l'existence d'une solide culture de la liberté d'expression, qui tolère les idées même les plus abominables. Comme l'a déclaré Emmanuel Macron lors d'un entretien sur Al Jazeera, à propos de Charlie Hebdo: «Je défendrai toujours dans mon pays la liberté de dire, d'écrire, de penser, de dessiner.» Le monde a besoin que la France et les Français se penchent sur leur histoire et montrent la voie qui mène vers une culture élargie et renforcée de la liberté d'expression, sans laquelle, en ce XXIe siècle, aucun rêve de liberté, d'égalité et de fraternité ne sera exaucé.

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