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Jean-François Copé: les deux défis de l'agriculture

Jean-François Copé, mis à jour le 14.05.2010 à 16 h 25

La crise subie par les agriculteurs français est sans précédent.

«N'oublie jamais les gens de Landernau.» C'est le dernier conseil que m'avait donné le responsable de la coopérative agricole dans laquelle j'avais fais un stage de six mois à l'âge de 23 ans. A l'époque, du Finistère aux Côtes-d'Armor, j'avais sillonné la Bretagne intérieure, à la rencontre des acteurs de la chaîne alimentaire -des producteurs à la grande distribution en passant par la transformation- découvrant leur travail, leur passion et partageant un peu de leur vie. Depuis, lorsqu'à Paris, je dois prendre une décision importante, cette phrase me revient souvent en mémoire. «Qu'en penseraient ces personnes auprès de qui j'ai tant appris au début de ma vie professionnelle? Comment comprendraient-ils ce choix? Le trouveraient-t-ils juste et nécessaire?» Ces questions comptent pour beaucoup dans mon discernement. Elles expliquent ma volonté d'être aussi souvent que possible sur le terrain, avec mes amis députés, à la rencontre des Français, dans toute leur diversité.

Une crise d'une ampleur sans précédent

Mercredi 5 et jeudi 6 mai, ma visite dans les Côtes-d'-Armor, à l'invitation de Marc Le Fur, député de la 3e circonscription du département, a pris une dimension particulière: nous avons visité à Loudéac un site de surgélation appartenant à COOPAGRI Bretagne, cette coopérative qui m'avait déjà accueilli il y a une vingtaine d'années. J'ai pu constater les investissements réalisés pour gagner de nouveaux marchés et s'adapter aux attentes des clients, dans la distribution et la restauration.

Comme lors la plupart de mes déplacements en région, j'ai également visité une exploitation agricole. C'était l'heure de la traite dans cette exploitation laitière de Plémy, tenue par un jeune agriculteur plein de courage, que ses parents aident autant qu'ils peuvent pour éviter les charges trop lourdes d'un emploi salarié. Les voisins étaient là, ainsi que les représentants de la profession dans ce département, le 2e de France pour l'agriculture. Nous avons pris le temps de parler de ces défis qui me tiennent tant à cœur et que j'ai déjà eu l'occasion d'aborder sur Slate: la compétitivité de l'agriculture française dans un siècle où l'indépendance et la sécurité alimentaires redeviennent des priorités au niveau mondial.

La crise agricole qui frappe de plein fouet l'ensemble des filières est d'une ampleur sans précédent avec des pertes de revenus d'environ 35% en moyenne sur l'année 2009. Dans le secteur laitier, celles-ci dépassent les 50%! Cette crise impose des réponses d'urgence pour sauver la trésorerie de nombreuses exploitations menacées. Un certain nombre de mesures ont déjà été prises en octobre 2009: 1,8 milliard d'euros de prêts de trésorerie, 650 millions d'euros de soutien de l'Etat. Au deuxième trimestre 2009, 60 millions d'euros ont été débloqués pour soutenir la trésorerie des producteurs de lait. La loi de modernisation agricole, préparée par Bruno Le Maire, en lien avec les parlementaires et les professionnels du secteur, et que nous examinerons en juin à l'Assemblée, apporte quant à elle des réponses structurelles. La généralisation de la contractualisation entre producteurs et acheteurs devrait notamment permettre de mieux lisser les variations de cours et de volume. Le renforcement des interprofessions et des organisations de producteurs est aussi un moyen de mieux faire face à la pression de la grande distribution.

Nous sommes désormais à la croisée des chemins et nous devons relever deux défis pour assurer à notre pays l'indépendance alimentaire et à nos paysans des conditions de travail justes.

Le premier de ces défis, c'est celui de la compétitivité. Pas seulement par rapport à la Chine, à l'Inde ou à la Nouvelle-Zélande... Par rapport à nos voisins européens! Ils évoluent en théorie dans le même marché que nous, avec les mêmes types de contraintes réglementaires et pourtant, ils gagnent des parts de marchés... Je m'appuie une fois de plus sur le cas de nos voisins allemands. Aucun prévisionniste français n'a vu venir la montée en puissance de l'agriculture allemande depuis une trentaine d'années. Le pays que nous considérons souvent uniquement sous l'angle industriel s'est aussi affirmé comme une grande puissance agricole. Les exportations agricoles allemandes ont doublé par rapport à 1990, elles ont quadruplé par rapport à 1980. Près de 20% des ventes de l'agriculture allemande sont réalisées à l'export, notamment grâce aux filières porcines et laitières qui sont particulièrement offensives.

Le coût du travail

Le facteur essentiel est évidemment le coût du travail. Dans un raccourci assez saisissant, un de mes interlocuteurs m'expliquait que les travailleurs ukrainiens vont travailler à bas prix pour l'agriculture polonaise tandis que les Polonais louent leur service aux producteurs allemands. Le recours à des intérimaires venus d'Europe de l'Est permet par exemple à la filière porcine allemande d'économiser près de 140 millions d'euros dans l'abattage et le découpage. Pour atténuer l'impact de ces écarts, nous avons décidé, dans la loi de finances rectificative du 9 mars dernier, des allègements de charges pour les saisonniers agricoles. Avec cette mesure, le coût du travail est ainsi ramené à 9,29 euros de l'heure contre 11,30 auparavant, ce qui permet de réduire le différentiel de compétitivité avec les autres pays européens. Ces mesures d'exonération représentent un effort financier de l'Etat de 450 millions d'euros par an.

Le système fiscal allemand est également assez favorable. Par exemple, environ trois quarts de la production porcine allemande bénéficie d'un régime de TVA au forfait qui permet d'acheter à un taux de TVA réduit et de vendre à un taux plus élevé. Un mécanisme semblable existe en France, mais il n'est valable que pour des entreprises dont le chiffre d'affaires est si faible qu'il écarte d'emblée la majorité des exploitations agricoles... Il est temps d'ajuster les écarts fiscaux trop importants sur le volet agricole.

Le cadre réglementaire a aussi un impact très fort sur la compétitivité. On pourrait penser que la politique agricole commune avait supprimé les distorsions de concurrence en mettant tout le monde sur un pied d'égalité. Pourtant, ce n'est pas le cas. La France est souvent zélée dans l'application des directives en matière agricole. Nous voulons «laver plus blanc que blanc» en allant plus loin que les réglementations communautaires. C'est vrai pour ce qui concerne les contrôles sanitaires, les normes environnementales, les exigences en matière de «bien-être animal»... C'est évidemment tout à notre honneur... mais veillons à ne pas rendre cette attitude doublement contreproductive! La question des phytosanitaires est assez emblématique. Si nous fixons à nos producteurs des contraintes plus fortes que celles de leurs voisins européens, ils sont pénalisés et deviennent moins compétitifs sur les prix. Les acheteurs en viennent alors à importer des productions moins chères et moins contrôlées venant de l'étranger. On ne réduit en rien le recours aux phytosanitaires dans les produits consommés mais on bloque la production française. On perd alors sur tous les tableaux: en termes financiers bien sûr, mais également en termes environnementaux, sanitaires... Gardons en tête que la France n'est pas une île et que, dans le cadre de la PAC, elle ne peut pas se donner des contraintes plus strictes que nos concurrents européens si cela ne nous donne pas un avantage compétitif!

Des regroupements sont-ils souhaitables?

Enfin, la taille des exploitations chez nos voisins est un moyen de gagner en productivité et donc en compétitivité. Voilà qui renvoie à une réflexion de fond sur l'organisation à long terme de notre agriculture. Les Côtes-d'Armor comptent par exemple plus de 13.500 exploitations agricoles, pour un peu moins de 600.000 habitants. Des regroupements sont-ils souhaitables? Quel est l'impact sur l'organisation de la production, sur la vitalité de nos territoires ruraux, sur l'avenir de la profession agricole? Depuis des décennies, les acteurs du monde agricole adaptent sans cesse leurs modes de travail avec une capacité d'évolution largement méconnue. Peu de secteurs se sont autant modernisés au cours des dernières années. Ils sont encore prêts à évoluer. A une condition: qu'on définisse une ligne claire, avec une vision ambitieuse et de long terme. Nos agriculteurs n'en peuvent plus des injonctions contradictoires avec des changements de pied tous les ans... Lorsqu'on travaille sur le monde du vivant, plus encore qu'ailleurs, on ne peut pas improviser. Il faut une stratégie et des investissements à long terme, puis la patience avant de récolter les fruits qu'on a semés.

En même temps que le défi de la compétitivité, nous devons relever le défi de la considération. De ma circonscription de Seine-et-Marne aux Côtes-d'Armor, en passant par l'Aveyron, mes rencontres avec les paysans de notre pays sont souvent marquées par le même paradoxe. Je rencontre des gens passionnés par leur métier malgré des conditions de travail éprouvantes, fier de ce qu'ils font malgré des revenus souvent très faibles. Mais ces femmes et ces hommes se sentent victimes d'une profonde injustice: ils n'en peuvent plus d'être déconsidérés. Nous avons sans doute les meilleurs agriculteurs du monde mais ils sont tantôt désignés comme des fauteurs de pollution, tantôt comme une espèce en voie de disparition. On leur reproche en même temps de coûter cher à l'Europe et d'écraser les producteurs des pays du Sud... On les rend finalement responsables d'incohérences que les Européens n'arrivent pas à gérer, en tant que citoyens et consommateurs, et qu'ils reportent alors sur des boucs émissaires. Le nombre important de suicides dans la profession agricole témoigne douloureusement de la détresse d'une partie de cette profession qui travaille chaque jour pour nourrir la planète et lui donner ce qui est indispensable à la vie! Cette détresse n'est pas uniquement économique. Elle trouve aussi ses sources dans le sentiment qu'éprouvent beaucoup de nos concitoyens en milieu rural d'être délaissés, oubliés, méprisés. Il y a quelques mois le débat sur l'identité a beaucoup porté sur la question de l'immigration et de l'intégration. J'avais alors désigné d'autres fissures, tout aussi préoccupantes pour notre communauté nationale. Je reste persuadé plus que jamais que nous devons mettre toute notre énergie à réconcilier la France rurale et la France urbaine. Soyons fiers de notre agriculture qui doit rester un fleuron de notre économie et une source inépuisable de lien social pour notre pays!

Jean-François Copé

Photo: Wheat 2005 / lefilsde via Flickr License CC by

Jean-François Copé
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