Culture

À Cannes, la fin de vie comme une trace laissée sur grand écran par la pandémie

Temps de lecture : 4 min

Les cinéastes français se posent cette année une question capitale: dans quelles conditions meurt-on aujourd'hui en France? 

Dans Tout s'est bien passé de François Ozon, un père victime d'un AVC demande à sa fille d'organiser son euthanasie en Suisse pour ne pas finir diminué. | Capture d'écran Diaphana Distribution via YouTube
Dans Tout s'est bien passé de François Ozon, un père victime d'un AVC demande à sa fille d'organiser son euthanasie en Suisse pour ne pas finir diminué. | Capture d'écran Diaphana Distribution via YouTube

Alors que le monde entier vient de passer dix-huit mois à combattre une pandémie, le cinéma est lui aussi marqué par la morbidité ambiante. Au Festival de Cannes 2021, où la concentration de films met toujours en avant des tendances thématiques fortes, c'est une évidence.

Du côté des cinéastes français on se pose une question capitale: dans quelles conditions meurt-on aujourd'hui en France?

Ozon en parler

François Ozon lance la discussion avec son nouveau drame, Tout s'est bien passé. Adapté d'un roman autobiographique, le film est porté par une Sophie Marceau magistrale en autrice étouffée par son père toxique, et André Dussolier qui interprète ce dernier, un homme qui vient d'être victime d'un AVC et qui refuse de finir sa vie diminué. Il somme alors sa fille de lui organiser une euthanasie en Suisse.

Ce que l'on peut accorder à François Ozon, c'est d'avoir totalement conscience que son film ne reflète en rien une réalité sociale. Dans une scène, le personnage interprété par Dussolier s'interroge: «Mais ils font comment les pauvres?» Sa fille lui répond qu'ils ne peuvent pas se payer ce genre de services. Il commente alors avec ironie: «Les pauvres…»

Si Tout s'est bien passé manque d'âme et de souffle dramatique, il a l'avantage de mettre en exergue les disparités qui existent aujourd'hui en France: seules les personnes qui ont des moyens peuvent s'offrir la fin de vie qu'elles ont choisie. Démuni, on est condamné à souffrir pour un temps indéterminé.

Vivre en attendant la mort

De son vivant, d'Emmanuelle Bercot, présenté en compétition, traite quant à lui de la prise en charge de la maladie quand la mort est inéluctable. Benoît Magimel y interprète un malade du cancer qui sait qu'il lui reste peu de temps à vivre et qui est accompagné dans ses derniers instants par sa mère, jouée par Catherine Deneuve. L'approche choisie par la réalisatrice, celle de l'émotion, a su conquérir une large part du public cannois.

Mais la critique, elle, reste sur sa faim. Il y a tant à dire sur le sujet que le simple drame reste forcément en surface. En conférence de presse, la réalisatrice assume son parti pris: «J'adore pleurer au cinéma. C'est une jubilation totale pour moi. J'écris des choses qui vont me faire pleurer. Plein de gens rejettent le mélo. C'est dans l'élégance et l'intelligence de l'interprétation des acteurs que ça ne tombe pas dans le pathos vulgaire.»

Spirale fatale

Présenté dans la nouvelle sélection Cannes Première, Vortex, de Gaspar Noé, se situe sur le même sujet à l'autre bout du spectre des moyens financiers. Le cinéaste renoue avec ses premières amours d'un cinéma social qui n'épargne rien aux spectateurs. La dédicace qu'il adresse en début de métrage est claire: «À tous ceux dont le cerveau se décomposera avant le cœur.»

Un couple d'octogénaires mène une vie tranquille au sein de son appartement du quartier Stalingrad à Paris. Elle souffre de la maladie d'Alzheimer et a de plus en plus de mal à ne pas avoir un comportement dangereux. Son époux, incarné par le réalisateur Dario Argento, travaille à un livre sur le thème du cinéma et des rêves mais lutte aussi pour continuer à mener la vie que le couple a toujours menée. Leur fils, ancien junky, ne parvient pas à s'occuper d'eux suffisamment ni à apporter des solutions concrètes à leurs problèmes.

La fin, évidente, n'en est pas moins glaçante. Malgré la force de leurs sentiments et des souvenirs partagés –l'appartement encombré de centaines de livres, d'affiches et d'objets renforce un petit peu encore le sentiment de voir des vies complètes s'effondrer– il se dégage de Vortex une aura de solitude tragique. Le couple du film est condamné à s'éteindre seul dans ce qui aura été le théâtre de sa vie, alors que leur fils se débat sans appui avec cette charge en même temps que contre son addiction. Des médecins ou des pouvoirs publics, cette famille ne peut attendre que du palliatif –un mot qui prend ici une consonance amère.

La solitude en toile de fond

Dans La Fracture de Catherine Corsini, présenté en compétition officielle, on trouve une vieille dame qui ne sera jamais nommée et que l'on voit s'éteindre doucement, seule, encore une fois, dans un box des urgences assiégées par les forces de l'ordre un soir de manifestation des «gilets jaunes». Une simple parenthèse dans le tourbillon du film. Mais cette apparition n'en est pas moins empreinte de charge politique. Ne méritait-elle pas autre chose que d'avoir été oubliée là?

Son segment est dénué de colère, contrairement aux grandes gueulantes qui émaillent le film, mais il interroge le spectateur sur son sentiment personnel face à la situation. Il met aussi en exergue la délicatesse avec laquelle le personnage de l'infirmière Kim traite les personnes qui sont de passage dans son service. La vieille dame anonyme n'aura pas eu une fin de vie violente, certes, mais elle sera restée perdue et abandonnée le dernier soir de sa vie.

C'est une douloureuse impuissance face à une problématique sociétale trop longtemps laissée de côté qui motive ces cinéastes.
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Au Festival de Cannes et spécifiquement dans le cinéma français, chez différents cinéastes et dans différents genres, du drame larmoyant au brûlot social en passant par le cinéma d'auteur provocateur, le sujet de la fin de vie inspire. Ce ne sont pas uniquement le symbolisme et la forte charge émotionnelle et narrative de l'instant qui poussent les réalisateurs et réalisatrices à aborder le sujet, mais bien un fond douloureux d'impuissance face à une problématique sociétale trop longtemps laissée de côté. Ces films tendent un miroir aux spectateurs et spectatrices autant qu'à l'État. Il n'est plus question uniquement de cinéma ici, il est aussi question de nous tous et nous toutes.

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