Société / Culture

«Que ma Harley repose en paix»: que penser de la statue d'hommage à Johnny Hallyday?

Temps de lecture : 5 min

Ubuesque, la polémique qui entoure la future sculpture à la gloire du chanteur aurait enchanté les surréalistes.

Johnny Hallyday, assis sur une Harley-Davidson, le 9 août 1987 à Nice, lors du tournage d'un film publicitaire. | Ralph Gatti / AFP
Johnny Hallyday, assis sur une Harley-Davidson, le 9 août 1987 à Nice, lors du tournage d'un film publicitaire. | Ralph Gatti / AFP

Que de bruit autour d'une statue! Au Conseil de Paris (qui a entériné le 7 juillet le projet), dans la presse, au café du coin… Dans le débat des «pour» ou «contre», on argumente passionnément la valeur esthétique du monument (une Harley-Davidson grandeur nature, plantée au sommet d'un manche de guitare surdimensionné), l'irrespect vis-à-vis du chanteur (qui n'est pas représenté), la potentielle invitation à polluer (un buste n'aurait-il pas tout autant invité les fans à rendre un hommage bruyant à leur idole?) ou la démarche mercantile qui soutiendrait une marque plutôt que l'artiste lui-même (dont l'œuvre demeure un bien juteux business).

Le piétinement furieux soulève un tel écran de poussière qu'il en est venu à masquer la contradiction du projet: ériger un monument à la gloire d'un des plus célèbres exilés fiscaux français face au ministère de l'Économie, des Finances et de la Relance, qui réclame plus de 30 millions d'euros à ses héritiers, n'est-ce pas hilarant? Un débat empreint de la philosophie désinvolte de l'absurde, réjouissant de cocasserie. Ubuesque, donc.

«Elle était belle, elle était bleue»

Pataphysique et ready-made: tout, dans cette histoire, aurait fait les délices des surréalistes. L'humour potache du sculpteur lui-même semble avoir échappé aux détracteurs. Pour évoquer le chanteur disparu, Bertrand Lavier (né en 1949) a choisi une guitare et une Fatboy –«belle et bleue», comme celle de sa chanson «Que ma Harley repose en paix».

Le plasticien français est coutumier des empilements d'objets: c'est un «chantier», comme il appelle ses séries exploratoires, qu'il a entamé dans les années 1980. Ses créations sont justement à l'honneur à la Fondation Pinault, dans l'ancienne Bourse de commerce, qui lui consacre (après le Musée national d'art moderne et le Centre Pompidou-Beaubourg), une exposition. Il est le tout premier artiste invité par la fondation récemment inaugurée, avec une «rétrospective inédite et joueuse, d'inspiration duchampienne».

Il revendique la filiation: depuis le début de sa carrière, les réalisations de Lavier font écho à celles de Marcel Duchamp, inventeur des ready-mades dans les années 1910, ces œuvres d'art «toutes prêtes» composées d'objets du quotidien, comme le fameux urinoir renversé (Fontaine, 1917). Mais, là où Duchamp voyait surtout un antidote à «l'art rétinien» (donc conventionnellement beau), Bertrand Lavier va plus loin: l'ancien horticulteur réalise des greffes d'objets.

Le fameux urinoir de Marcel Duchamp, Fontaine (1917), photographié par Alfred Stieglitz. | src via Wikimedia

Un canapé posé sur un congélateur, un frigo perché sur un coffre-fort –ou une Harley-Davidson plantée sur un manche de guitare. Un principe volontairement simple qui a pour but de générer des questionnements (Duchamp n'attendait rien d'autre qu'une «réaction d'indifférence visuelle»). L'hommage hybride à Johnny Hallyday, mi-colonne monumentale, mi-statue équestre sans cavalier, et dont on a à peine aperçu une ébauche, sera parvenue avant même d'être dévoilée à provoquer de fortes réactions. En bref: le b.a-ba de l'art contemporain.

Le défi de l'art? Porter la haine qu'il attire

Une formule parfaitement maîtrisée par celui qui a décidé de faire don de ce monument commémoratif à la ville de Paris, Kamel Mennour. Le galeriste a dû sourire face aux critiques qui l'accusaient de «vouloir se faire connaître» par le biais de ce coup de pub fort médiatisé. C'est un incontournable du marché de l'art international: plusieurs adresses à Paris et à Londres, une présence dans les plus grands salons et la représentation d'une quarantaine d'artistes majeurs, dont Daniel Buren.

Buren, souvenez-vous! Celui-là même dont les 260 colonnes rayées, installées dans la cour du Palais-Royal, avaient provoqué en 1986 la furie des Parisiens («horreur», «furoncle», «évocation des camps de concentration!», «qui va payer cette saloperie?»), avaient été vandalisées, haïes et font aujourd'hui figure de familière et bien-aimée ponctuation artistique dans le paysage parisien.

Que peut-on souhaiter de mieux, pour la cote d'un artiste, qu'un bon scandale?

Non, Kamel Mennour n'est pas à l'origine du don des Tulipes de Jeff Koons, hommage décrié aux victimes des attentats de novembre 2015, mais on lui doit une autre proposition génératrice de remous: l'installation du Dirty Corner d'Anish Kapoor dans les jardins du palais de Versailles pour une exposition temporaire qui lui était dédiée, en 2015. La presse française surnomme alors la trompe d'acier (60 mètres de long, 8 de hauteur) «le vagin de la Reine», dénonçant une «offense faite à un certain ordre architectural» et une «profanation de la mémoire».

En moins de six mois, elle est vandalisée trois fois. L'artiste britannique refusera que les inscriptions «antisémites et royalistes» soient effacées. «Ces mots infamants font partie de mon œuvre, la dépassent, la stigmatisent au nom de nos principes universels. [...] Je défie désormais les musées du monde de la montrer telle qu'elle, porteuse de la haine qu'elle a attirée. C'est le défi de l'art

Une œuvre de qualité muséale

Que peut-on souhaiter de mieux, pour la cote d'un artiste (et celle du galeriste qui le représente), qu'un bon scandale que s'arracheront les médias? Mennour semble l'avoir compris. C'est un formidable instinctif, dont le parcours dénote. Né en Algérie, élevé dans un milieu très modeste, brillant étudiant en économie passionné d'art, il débutera sa carrière sans appui mais avec flair et volonté d'en découdre… en vendant des lithographies dans les allées de centres commerciaux ou sur le parvis de la Défense.

«Ce n'était pas grand-chose, des reproductions d'œuvres qu'on trouve sur les boîtes de chocolats, mais ça m'a appris; je lisais tout ce qui concernait l'art. Tout!» Peut-être Kamel Mennour est-il animé d'une réelle intention d'offrir au plus grand nombre la possibilité de profiter d'une œuvre de qualité muséale, transposée dans l'espace public plutôt que derrière la porte intimidante de la galerie ou du musée?

Une collection de véhicules de Johnny Hallyday. | Arnaud25 via Wikimedia

Une autre question demeure en suspens: pourquoi le «mât» (le manche de guitare) mesure-t-il 6 mètres? Est-ce pour mieux être admiré, à distance, par les fonctionnaires du ministère des Finances? Ou pour éviter qu'un curieux décide d'aller inspecter la Harley-Davidson de plus près, Lavier ayant la réputation de conserver intacte la fonctionnalité des objets qu'il détourne?

Quant à savoir si l'œuvre est intéressante ou hideuse (que de questions!), il faudra attendre de la découvrir. Attendre qu'elle s'offre aux regards, car, comme disait Marcel Duchamp, «il faut attacher plus d'importance au regardeur qu'à l'artiste». Et, quitte à attendre, il déclarait aussi «que nous, contemporains, n'avons pas la moindre valeur de jugement actuel sur notre propre époque»: comme pour les colonnes de Buren, pourquoi ne pas faire le point dans quelques décennies? Ça nous laissera le temps de la réflexion.


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