Culture

Cannes 2021, jour 9: des bons et moins bons usages de la mécanique au cinéma

Temps de lecture : 6 min

Sortis sur les grands écrans dès leur présentation à Cannes, «Titane», film d'horreur auteuriste, et «Journal de Tûoa», comédie intimiste et cinéphile, jouent chacun à leur façon sur les rapports entre machine et invention.

Une partie de la joyeuse bande de vacanciers travailleurs de Journal de Tûoa. | Shellac
Une partie de la joyeuse bande de vacanciers travailleurs de Journal de Tûoa. | Shellac

Le cinéma est né, et demeure, toute informatique comprise, un art mécanique. Un art qui dépend entre autres de l'usage des instruments, du choix de ces machines (caméras, enregistreurs sons, bancs de montage, ordinateurs) et des usages qu'on en fait.

Il est logique, et parfois fécond, que la mécanique soit aussi présente, de nombreuses manières, dans les films eux-mêmes, leur manière de fonctionner, de raconter, de montrer. Mais c'est également souvent la traduction dans le domaine de la mise en scène de la domination de l'industrie –industrie toujours présente, pas nécessairement dominante.

Cannes n'est pas à l'extérieur de cette zone de domination revendiquée comme telle. La sélection hors compétition (sur la plage) de Fast and Furious 9 en témoigne cette année.

La machination commerciale, les automatismes scénaristiques, l'imparable formatage reproductible à l'infini des scènes d'action en changeant les décors comme on modifie les accessoires d'un produit de grande consommation trouvent un écho approprié dans le fétichisme des véhicules surpuissants et leurs équivalents, les corps bodybuildés, calibrés comme des grosses cylindrées.

Mais d'autres films entretiennent des relations plus complexes entre machine et... le reste, que chacun appellera selon son souhait humanité, art, poésie. Ou préférera s'abstenir de nommer.

«Titane» de Julia Ducournau

Très attendu en compétition officielle, Titane, le deuxième long métrage de Julia Ducournau, est une sorte de condensé fait film des paradoxes d'un rapport à la mécanique qui tient, lui, à ne pas abjurer une proposition artistique.

Cannes est clairement dans son rôle en accompagnant une tendance du cinéma actuel d'hybridation du cinéma d'auteur et, non pas du film de genre, comme il est répété à satiété (le cinéma d'auteur n'a cessé de se nourrir de films de genre), mais spécifiquement du film d'horreur.

En France, Julia Ducournau est devenue la figure de proue de cette tendance grâce au succès de son premier film, Grave. Précédé d'une réputation sulfureuse largement surfaite dans le domaine de l'irregardable (rien de bien méchant), Titane est à la fois un exercice appliqué et un condensé de ce que cherche à déployer le «concept» de film d'auteur de genre, à quoi le CNC a dédié des aides spécifiques, et pour lequel vient d'être créée par deux maisons de production et de distribution orientées vers les films d'auteur une société dédiée, WildWest.

Porté de bout en bout par une interprète d'une impressionnante puissance, Agathe Rousselle, Titane, sorti en salles dès sa projection cannoise, commence par donner explicitement des gages du côté de l'industrie lourde (modèle Fast and Furious 9) mais customisée de références auteuristes, essentiellement David Cronenberg, dont Crash est clairement évoqué, mais avec nombre d'autres reprises de motifs du réalisateur canadien.

Alexia (Agathe Rousselle) qui deviendra Adrien. | Diaphana

Plus tard s'invitera une évocation appuyée du magnifique Beau travail de Claire Denis, qui fut pionnière en matière de film d'horreur d'auteur avec le tout aussi inoubliable Trouble Every Day.

Entretemps, la tueuse Alexia du début sera devenue Adrien, identifié mordicus et contre toute vraisemblance par le capitaine de pompiers bodybuildé Vincent Lindon, dont le rejeton a disparu quinze ans plus tôt.

Les rapports délirants à son propre corps comme à la «réalité», les hybridations entre organismes humains et mécaniques métaphores comico-fantastiques d'un devenir cyborg pas si éloigné du monde dans lequel nous vivons, voire l'apparition d'une inattendue et bien vue figure maternelle aussi bien que le trouble sur le genre et le refus de vieillir travaillent de l'intérieur un scénario et une mise en scène qui n'ont rien de simpliste.

Dès lors la référence obligée au cinéma de genre horrifique apparaît comme similaire à cette plaque de métal ajoutée dans le crâne de l'héroïne: un ajout fonctionnel, mais un artifice qui sauve peut-être la vie (économique et médiatique) du film, mais lui reste extérieur.

«Un Héros» d'Asghar Farhadi

La mécanique peut aussi se trouver toute entière dans ce que raconte un film. Elle est devenue la marque de fabrique du réalisateur iranien Asghar Fahradi, qui est une sorte d'horloger de précision spécialiste des machines scénaristiques méticuleusement illustrées et où jamais ne passe une goutte de liberté ni pour les personnages, ni pour les spectateurs.

Il atteint une sorte de sommet avec son nouveau film, Un Héros, en compétition officielle lui aussi, qui échafaude un lego complexe de responsabilité, de culpabilité, de révélations et de manipulations autour d'un prisonnier qui espère obtenir sa grâce après avoir rendu une somme d'argent qui aurait pourtant pu l'aider à réduire sa peine. Le film a le brillant d'un moteur bien astiqué et à peu près autant d'âme.

Il en va tout autrement avec deux films qui n'ont par ailleurs rien en commun, sinon de sembler s'appuyer sur des mécaniques (au sens propre comme au sens figuré) pour mieux en faire des organismes entièrement vivants.

«After Yang» de Kogonada

Le premier est une complète surprise, signée d'un artiste expérimental et grand cinéphile américain nommé Kogonada, After Yang (présenté dans la catégorie Un certain regard).

Film de science-fiction qui se déploie autour de l'usage de robots domestiques pour aider des familles dont les membres sont de diverses origines, il invente des circulations narratives autour d'objets techniques aussi bien que de besoins affectifs avec une douceur attentive aux rythmes, aux émotions, aux effets des actes de chacun et chacune.

Colin Farrel en quête de la résurrection de son robot chinois. | A24

Colin Farrel en père essayant de réparer le dit Yang, robot destiné à aider sa fille d'origine chinoise en la reliant à la culture de ses ancêtres, est au cœur de cette circulation dont l'organisation dramaturgique fait place à de multiples respirations.

Même les situations de conflits et d'affrontements bénéficient d'un sens des temporalités et des rapports à l'espace, à la lumière, aux sons qui toujours préfèrent l'ouverture aux mécanismes de la prise de pouvoir sur le spectateur. Avec cela une élégance du plan, et du montage, qui réjouissent et fond du film une véritable et heureuse surprise.

«Journal de Tûoa» de Maureen Fazendeiro et Miguel Gomes

Enfin, il faut faire place à ce vif bonheur qu'est Journal de Tûoa, le film de Miguel Gomes et Maureen Fazendeiro, à la Quinzaine des réalisateurs, lui aussi sorti sur les écrans français ce 14 juillet.

Rien de plus mécanique, semble-t-il, que cette histoire divisée en brefs chapitres et qui apparaissent en ordre inverse de leur déroulement chronologique.

Il faudra très peu de temps pour s'apercevoir qu'au-delà de la ressource très employée cette année de l'organisation en chapitres (par exemple dans Julie en 12 chapitres de Joachim Trier ou L'Histoire de ma femme d'Ildikó Enyedi, également en compétition et bâti, lui, en 7 chapitres) et qui tourne si aisément au système étouffant, ce procédé s'avère ici formidablement libérateur, ludique, sensible à d'innombrables vibrations.

S'y ajoute ce qui est fréquemment une autre mécanique lourde de maniérisme, le film dans le film ou plutôt, ici, l'apparition progressive de l'équipe en train de réaliser cette chronique de quelques amis réunis dans une maison de campagne pendant l'été du confinement.

Au fil des vingt-deux jours chroniqués à rebours par le Journal, s'élabore comme une plante dont on verrait mieux le développement en passant le film à l'envers ce qui advient de si joyeux, ou de si émouvant, ou de si juste quant à la mise en interférence de la fiction, du travail, de la vie quotidienne, des rapports entre les personnes comme entre les personnages.

Retrouvant avec une puissance décuplée la beauté fragile et assez miraculeuse des premiers films de Miguel Gomes, La gueule que tu mérites et Ce cher mois d'août, Journal de Tûoa est une déclaration d'amour à des puissances de cinéma qui, sans ignorer les machines et les dispositifs, exalte combien peut être productive, et heureuse, la manière de s'en servir pour s'en échapper.

Titane

de Julia Ducournau

avec Agathe Rousselle, Vincent Lindon

Séances

Durée: 1h48

Sortie le 14 juillet 2021

Journal de Tûoa

de Miguel Gomes et Maureen Fazendeiro

avec Crista Alfaiate, Carloto Cotta, João Nunes Monteiro, Adilsa, Isabel Cardoso

Séances

Durée: 1h38

Sortie le 14 juillet 2021

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