Sports

Maudit gazon

Yannick Cochennec, mis à jour le 11.05.2010 à 19 h 02

Le journalisme sportif reste un monde machiste où il est difficile de progresser pour les femmes.

Mardi soir, en exclusivité, Raymond Domenech livrera à une femme sa fameuse liste des 23 sélectionnés pour le prochain mondial. Sans vouloir diminuer les mérites de Laurence Ferrari, qui le recevra sur le plateau du 20h de TF1, il y a fort à parier que la journaliste aura préalablement bachoté son sujet avec des vrais spécialistes de la question, c'est-à-dire des hommes. Difficile pour elle - et la première chaîne n'est pas le lieu pour lancer des polémiques footballistiques sur le foot - de poser les questions qui fâchent. Il n'est pas question de dire ici que Laurence Ferrari jouera les potiches en la circonstance, mais n'en déplaise à mes consoeurs, il est clair que les journalistes femmes n'ont pas trouvé la place qui pourrait être la leur lorsqu'il s'agit d'évoquer la chose sportive.

Chaque week-end, il est toujours amusant de regarder Claire Chazal aborder le virage sportif de ses journaux avec la prudence de celle qui aurait aperçu une plaque de verglas. Une expression revient fréquemment dans sa bouche. Elle lui sert souvent de lancement: «Un mot de sport...» Comme si le sport ne méritait pas plus que ce petit mot ou comme si elle n'était tout simplement pas capable d'en dire davantage. Bonne soldate de TF1, elle commence toujours par traiter des affaires concernant les disciplines dont son employeur détient les droits de retransmissions. Par exemple, lorsqu'il y a un Grand Prix le dimanche, la F1 passe, avec Claire, avant tout le reste et peu importe s'il y a un événement sportif plus important ce jour-là. (Sur France 2, Laurent Delahousse n'est pas si différent). Soudain, la hiérarchie de l'information vole en éclats. L'ancien collègue de Chazal, Patrick Poivre d'Arvor, qui aime vraiment le sport, connaissait les mots justes.

A la télévision, le journalisme sportif au féminin n'existe pas. Ou au moins n'est-il qu'une apparence. Les femmes sont, en effet, quasiment interdites de micro pendant les retransmissions en direct. Elle n'est certainement pas née celle qui demain, ou plutôt après-après-après-après demain, commentera une finale de Coupe du monde. D'ici là, nous aurons une ou plusieurs présidentes de la République.

Seconds rôles

En France, et c'est ainsi dans la plupart des pays, les journalistes sportives, 10% de la corporation, doivent se contenter des seconds rôles. Soit elles passent les plats, comme Isabelle Moreau dans l'émission Canal Plus Football Club, où est confinée au strict service minimum quand ces messieurs se renvoient le ballon pour parler technique. Soit elles égrènent mécaniquement les nouvelles lors des flashes des différentes chaînes sportives spécialisées, femmes troncs jamais autorisées à dire ce qu'elles pensent de tel ou tel résultat. Soit elles traquent, micro en main, le sportif avant ou après la performance pour essayer de leur soutirer quelques mots.

Récemment, la chaîne Direct 8 a donné sa chance à Jezabel Lemonier lors de quelques rencontres de football et le résultat n'a pas été très convaincant. Problème lié à la nervosité du direct et à une voix parfois peu agréable. Cependant, Direct 8 a montré de l'audace en la matière et elle aurait été davantage récompensée si Jezabel avait pu mieux se faire connaître au préalable.

Jean-Claude Dassier, l'ancien patron des sports de TF1 devenu celui de l'Olympique de Marseille, était, lui, allé droit au but voilà quelques années: «Une femme n'est pas crédible quand elle s'exprime sur le foot.» Ces paroles blessantes s'adressaient notamment à Marianne Mako qui, en plus de subir les sarcasmes de Thierry Roland au sein de son service, passa dix années à suivre les meilleurs clubs français, notamment pour le compte de l'émission Téléfoot, et à tenter de gagner la confiance de ses supérieurs hiérarchiques afin qu'ils la laissent commenter des rencontres en direct. En vain. Jusqu'à son licenciement.

Une situation qui ne bouge pas

Depuis cette pionnière, la cause des femmes journalistes n'a pas vraiment progressé à la télévision, même si leur nombre est plus important compte tenu de la multiplication des chaînes. Elles n'ont pas réussi à gagner en crédibilité. Canal Plus, chaîne pourtant novatrice dans le domaine du sport depuis 1984, aurait pu faire, par exemple, au moins un essai avec Nathalie Ianetta, capable de «tenir» un plateau d'hommes dans l'émission L'Equipe du dimanche. Mais la chaîne cryptée est restée frileuse et figée sur la question.

Pour le tennis, sport mixte par excellence, c'est également un triste statu quo. Il n'y a pas non plus une journaliste, que ce soit sur France Télévisions, Eurosport, Canal Plus et ses chaînes satellites, apparemment capable d'assurer un direct, même pour un match féminin. Tous les journalistes sont des hommes souvent accompagnés de consultantes qui sont d'anciennes joueuses.

Sur une rédaction de quelque 25 commentateurs, Eurosport ne compte qu'une seule femme salariée dans ses rangs, Géraldine Pons, limitée aux interventions en plateau et parfois... au patinage artistique. Effrayante statistique, que le faible nombre de candidates n'améliore pas.

Barbies

Aux Etats-Unis, elles sont quelques-unes à avoir réussi à se faire une place au chaud du commentaire sportif à la télévision. Donna de Varona a été l'une des premières dans les années soixante. Puis ont surgi Ann Meyers, Robin Roberts, Lesley Visser et Mary Carilllo, cette dernière officiant notamment lors des grands tournois de tennis aux côtés de John McEnroe, avec qui elle avait remporté le double mixte à Roland-Garros en 1977. Carillo est devenue une «vraie» journaliste dont les analyses sont appréciées et payées royalement par des chaînes comme CBS et ESPN. En Amérique, cependant, les «barbies on the air» (les Barbies du direct comme elles sont surnommées) ont tendance également à se multiplier sur les plateaux de télévision. Elles sont «castées» davantage pour leur physique avantageux et leur sourire «ultra bright» que pour leur capacité à disséquer la stratégie d'une équipe.

A la radio française, la situation est à peine plus glorieuse qu'à la télévision. Toutefois, Isabelle Langé (RTL) et Corinne Bouloud (Europe 1) sont «autorisées» à faire du direct, mais jamais pour du football, du rugby ou du cyclisme. Dans la presse écrite, elles sont plus nombreuses à pouvoir s'aventurer sur davantage de terrains de sport. A L'Equipe, elles sont ainsi plusieurs à faire autorité dans leur domaine comme Dominique Bonnot (tennis), Liliane Trévisan (basket) et Dominique Issartel (rugby). Au football, Lawrence Leenhardt et Hélène Foxonet, qui couvrent respectivement les Girondins de Bordeaux et l'Olympique de Marseille, sont également devenues «incontournables» pour le quotidien sportif. Elles n'ont pas la place du roi (ou des rois), mais elles ont droit de cité dans ce bastion masculin, ce qui est déjà beaucoup. Elles apportent, dit-on, «leur sensibilité», autre machisme lié à leur fonction. Les femmes sauraient, en effet, faire jouer la corde sensible avec ces messieurs et savoir leur confesser des informations, là où les hommes ne seraient que des cœurs secs, ne battant que pour la technique et la tactique. Et là, c'est à moi de crier au sexisme.

Yannick Cochennec

SI VOUS AVEZ AIMÉ CET ARTICLE, VOUS APPRÉCIEREZ PEUT-ÊTRE CETTE ENQUÊTE EN TROIS PARTIES SUR LES FEMMES DANS LE JOURNALISME: Les femmes des «évêques» ; Mars, Vénus et les journalistes ; Si ça continue, on arrête les bébés!

Photo: Laurence Ferrari le 15 septembre 2009, REUTERS/POOL New

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