Life

Le poil est de retour

Titiou Lecoq, mis à jour le 12.05.2010 à 19 h 12

Pourquoi maintenant?

Avis à la population masculine, oyez les garçons, jetez-moi vos rasoirs qui irritent la peau: le poil est de retour. On avait remarqué depuis longtemps la tendance dite George Clooney (autrefois on appelait ça la barbe de trois jours). Le sabot avait remplacé le rasoir mais ce n'était que le début, le poil était encore en régime de semi-liberté. Il y a aussi eu un retour discret de la moustache dont témoigne l'activisme du Paris moustache club. Et voilà que revient la barbe. D'ailleurs, les publicitaires en prennent acte, de plus en plus de visages de mannequins barbus remplacent les minets imberbes. Mais pourquoi la barbe, pourquoi maintenant?

Le phénomène Sébastien Chabal

Un jour dieu créa le poil et Sébastien Chabal en fut l'égérie. C'est sans doute le mannequin à barbe le plus connu. Alors que son sosie non officiel Patrick Petitjean, un nom qui ne s'invente pas, reste un peu dans l'ombre.

Le Chabal authentique

Le Patrick Petitjean

Chabal est devenu une icône mode, ce qui prouve bien que la combi cheveux longs/barbe a le vent en poupe. Le rugbyman a vendu son image pour une voiture, une mutuelle, une marque de pansements, du vin, de l'énergie, un opérateur téléphonique mais surtout pour les parfums Caron avec un slogan dont on aime rappeler l'incroyable richesse: «Pour un homme». Sous-entendu n°1: Caron, ils vous vendent pas du parfum de gonzesse. Sous-entendu n°2: porter du parfum, c'est viril. Une précision qui n'est pas inutile. En effet, la barbe peut être associée à une négligence de son aspect et donc de son hygiène. Associer parfum et barbe, dans le milieu pas trop téméraire de la pub, c'était donc une gageure.

Rappelons qu'au début de sa carrière médiatique, on se moquait pas mal du dérèglement pileux de Chabal. De la moquerie, on est passé à la sympathie (voire à une légère excitation d'ordre sexuel) et le rugbyman est devenu notre nouvel homme à tout vendre. Evidemment attribuer le retour du poil au capital sympathie de Chabal revient à confondre la cause et les conséquences. Et si Chabal nous était sympathique parce que la société est prête pour revenir aux valeurs fondamentales de la pilosité?

Le poil préhistorique

Le poil serait le symbole de l'animalité. C'est pourquoi les Romains se rasaient, moyen de marquer leur condition d'homme civilisé alors que les étrangers, les barbares, restaient hirsutes. Dompter son poil se serait donc dresser l'animal en soi, le raser ce serait le faire disparaître. On compare fréquemment le barbu chevelu à  un homme des cavernes, autrement dit un individu frustre et sans goût. (C'est ce qui explique peut-être que longtemps les barbus ne sont apparus dans les pubs que pour nous vendre du fromage de brebis.) Mais l'animalité, c'est aussi la sexualité. Et qui dit poils, dit hormones masculines, dit fantasme du bûcheron. Le poil préhistorique a donc un attrait sexuel évident. Notons que celui-ci est amplifié par le concept du poil du mauvais garçon. Et oui, le bad boy qui picole toute la nuit ne se rase pas le matin venu (comme ils l'ont très bien expliqué sur dandies.fr).

Le poil savant

Une étude récente nous apprenait que nous faisons davantage confiance aux barbus. Une confiance liée à la connaissance et l'expertise. Si un barbu vous vante les qualités d'un nouveau téléphone, vous y croirez plus que si un homme rasé vous dit la même chose. Là, on est donc aux antipodes de la version «poils = animal des cavernes». Le savant, le sage est barbu. Une association qui s'explique par une vieille tradition. Plus la barbe est longue, plus vous êtes vieux, plus vous êtes vieux, plus vous avez d'expérience. Les prophètes en sont la preuve. Et accessoirement au cinéma, le vieux sage qui a le savoir et va le transmettre au jeune pour qu'il sauve l'univers se doit d'être barbu.

Le poil christique

Franchement, quel meilleur prophète pour la pilosité? Avec Jésus, sa barbe et ses cheveux longs, le poil se transcende. Il devient synonyme de compréhension et d'amour d'autrui. A la fois symbole viril et attention aux autres - un peu la nouvelle masculinité qu'on nous vante. Pare qu'à une époque où les hommes auraient perdu leurs repères, le port de la barbe peut être un bon moyen de s'assumer. Oui, je suis père au foyer mais j'ai une barbe.

Le poil, valeur sociale et politique

A l'heure actuelle, la barbe est une valeur très bobo. (D'ailleurs, le bobo aime assez les albums de Sébastien Tellier qui est le Chabal de la musique.) Face au poil, on assiste à une véritable scission de la société française. Si on caricature, nous avons d'un côté le bobo, de l'autre le candidat de télé-réalité. Sébastien Tellier contre Greg le millionnaire. Le candidat de télé-réalité honnit le poil et passe de longues heures à le traquer, quitte à demander son aide à son homologue féminine. En cela, il est représentatif d'une nouvelle tendance masculine.

Toutes les esthéticiennes peuvent en témoigner, de plus en plus de jeunes hommes viennent se faire épiler les épaules, le dos, le torse. Pendant ce temps, la barbe revient en grâce chez d'autres. Ainsi, on peut voir dans les pubs quel public est ciblé en fonction de la présence ou non de pilosité faciale. Mais pourquoi cette dichotomie dans la population masculine? Parce que le poil et son absence véhiculent des valeurs différentes.

Quand elle est perçue négativement, l'absence de poils représente la soumission à une autorité (un employé se doit d'être rasé de près, au moins pour ne pas avoir de remarque de son patron). En version positive, on parlera d'un respect des bienséances. Mais dans les deux cas, c'est la marque d'une volonté de rentrer dans le système, d'en adopter les valeurs. C'est en partie pour cela que chez le bobo, le port de la barbe est un moyen de dire que oui, peut-être qu'il gagne de l'argent mais que pour autant il n'est pas aliéné par les valeurs capitalistes de ce monde babylonien. Il ne se plie pas aux diktats de la vie d'entreprise et même mieux, il ne travaille pas dans une entreprise. Le poil, c'est aussi l'apparat du free-lance et de l'artiste.

Le poil, c'est grunge

Derrière cette mode du poil décontracté, on trouve aussi le retour des années 90, selon l'éternel recyclage des modes du passé. Or les années 90 à travers le grunge, exprimaient un refus du jeu commercial. Refus qui prit la forme d'une attitude débraillée laissant au poil la possibilité de croître en toute liberté. Une réaction aux joues rasées de près des années 80, les années fric. La barbe peut donc être perçue comme politique. Avant les grunges, c'était le cas des hippies, et après des alters. Un altermondialiste ne se rase pas. Ça, c'est bon pour les jeunes loups de la finance, ou de n'importe quel domaine tant qu'on est tenaillé par la volonté de faire du fric, d'être le meilleur, d'écraser les autres. Une tendance magnifiquement interprétée au cinéma par Tom Cruise dans divers rôles des années 80: en avocat qui veut réussir, en barman qui veut réussir, en pilote d'avion qui veut réussir, en pilote automobile qui veut réussir, en joueur de billard qui veut réussir, en joueur de cartes qui veut réussir. Bref, en mec qui veut réussir et qui y pense le matin en se rasant.

Réussite j'écris ton nom.

Titiou Lecoq

Photo: Brad Pitt, en août 2009 à New York. ERIC THAYER / Reuters

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