Politique / Culture

Cannes 2021, «Municipale»: quand le cinéma tente de repenser la politique française

Temps de lecture : 4 min

Le film de Thomas Paulot présente une réflexion sensible et torturée sur l'état de la politique locale dans notre pays.

Thomas Paulot présente un documentaire passionnant porté par la présence touchante et charismatique de Laurent Papot. | L'Heure d'été
Thomas Paulot présente un documentaire passionnant porté par la présence touchante et charismatique de Laurent Papot. | L'Heure d'été

Avec Municipale, en sélection Acid du festival de Cannes 2021, le réalisateur Thomas Paulot présente une réflexion sensible et torturée sur l'état de la politique locale française, en forme de documentaire passionnant porté par la présence touchante et charismatique de Laurent Papot.

Le principe du film est simple: l'acteur parisien Laurent Papot est payé par la production du film pour se présenter aux municipales de la petite ville de Revin, dans les Ardennes, comme candidat sans étiquette et sans programme. Il s'engage auprès des habitants à mener une vraie campagne, à recueillir leurs doléances, à composer une liste et à libérer la place s'il est élu pour permettre aux habitants de la ville de s'approprier directement la politique locale. Ce qu'il propose, en un sens, c'est de rendre aux Revinois le pouvoir sur leur politique.

Engagement

La campagne étant bien réelle, l'histoire de la ville et les préoccupations des Revinois et Revinoises le sont tout autant. Initialement venu pour participer à une performance, Laurent Papot se prend au jeu et est visiblement ému par la situation économique et sociale de cette ville marquée par les fermetures d'usines. Quand le Covid s'en mêle, l'acteur reste à Revin alors que l'équipe du film s'en va. Adopté par les locaux, il insiste pour rester sur place jusqu'au second tour des municipales.

Dans un deuxième temps, après les discussions sur les possibilités d'avenir de la ville, l'acteur-candidat ouvre ses horizons et réfléchit aux qualités des différents prétendants face à lui et aux propositions qu'ils font: l'ancien maire divers droite est opposé au candidat «gilet jaune», l'ancien candidat du PS décide finalement de ne pas se présenter et le Rassemblement national rode. À Revin, c'est comme un portrait de la France qui se dessine.

Le constat posé par «Municipale» est le même que celui des récentes élections régionales: il ne reste plus grand monde pour y croire.

La façon dont l'équipe filme les habitants, de la désillusion des anciens aux aspirations teintées de colère de la jeunesse, des quartiers abandonnés aux habitudes de passivité, est à la fois passionnante et désespérante. Le constat posé par le film sur l'engagement politique local et sur son sens est le même que celui des récentes élections régionales: il ne reste plus grand monde pour y croire. Pourtant, Municipale, avec son procédé malin, veut bousculer tout ça. Et si le succès n'est pas au rendez-vous pour le vrai-faux candidat, il porte en lui une note d'espoir. Avec de l'engagement, comme Laurent Papot tombé amoureux de la ville et de ses habitants, on peut essayer de changer les choses. Comment? C'est encore à définir.

Les raisons de la colère

Quelques mois avant, un autre documentaire, sorti en février 2020 et sélectionné au festival du film politique de Carcassonne, La cravate, tentait aussi de mener une réflexion sur les différentes manières de faire de la politique et sur le sens réel des campagnes. Centré sur le destin d'un jeune homme encarté au Rassemblement national pendant la campagne présidentielle de 2017, le film est témoin des manipulations du parti au niveau local pour gagner des points à l'échelle du pays. Si on n'apprend rien sur le cynisme des partis, on découvre le portrait d'un jeune homme emporté par son idéalisme et un sentiment de reconnaissance, puis dégoûté par la noirceur du monde politique.

Présent en compétition officielle au festival de Cannes 2021, La fracture, long-métrage de Catherine Corsini, dresse le portrait chaotique d'une nuit aux urgences à Paris un jour de manifestation des «gilets jaunes». Les personnages se retrouvent pris au piège d'un établissement usé, désorganisé, mais porté à bouts de bras par une équipe soignante engagée. Bourgeoises côtoient manifestants et tout le monde finit par se laisser emporter par le strict instinct de survie alors qu'au dehors la police les oblige à se barricader.

Catherine Corsini filme un Paris en guerre, des scènes de violences et des blessures qui provoquent des frissons mais égrène aussi dans son film des moments de solidarité, d'humour et de débats. C'est un condensé de France qui regarde avec tendresse celles et ceux qui font un geste pour continuer à vivre ensemble. Et c'est aussi –on ne peut pas lui retirer une impressionnante charge politique– un cri de colère contre le gouvernement directement nommé. Acteur principal du film interprétant un «gilet jaune» blessé à la jambe par une grenade de désencerclement, Pio Marmaï résume en conférence de presse la volonté du film: «Macron j'aimerais bien aller chez lui en passant par les chiottes et par les tuyaux et lui péter la gueule, ça évidemment un peu comme tout le monde, dans l'absolu... mais ce qui est intéressant c'est de savoir comment on raconte cette révolte.»

Un bilan de la classe politique

La colère, c'est aussi ce qui porte et nourrit le film de Jean-Christophe Meurisse, Oranges sanguines. Celui qui avait charmé La semaine de la critique en 2016 avec la comédie absurde et ultra créative Apnée a décidé de faire parler la poudre cette année et présente en Séance de minuit, hors compétition, un film ancré dans l'époque (une référence au président Macron et à différentes propositions gouvernementales sont présentes dans le film) pour explorer par la fiction une violence cathartique contre une classe politique détestée.

Si l'humour noir de la première partie du film, parfois sans quasiment plus d'outrance que la simple reproduction du cynisme de certaines communications gouvernementales, est tout à fait délicieux, le déchaînement de violence brute poussé à l'extrême de la seconde partie du film se révèle être moins une façon de remettre en cause et d'attaquer le gouvernement que de violenter le spectateur à son tour.

Entre constats d'échec, pistes de réflexion pour une autre politique, état des lieux au niveau local et déception et colère exprimées de différentes façons, le cinéma français semble faire son bilan de la classe politique, en en espérant un nouveau départ. Certains proposent, d'autres explosent, mais le sentiment général semble partagé par beaucoup: ça ne peut pas rester comme ça.

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