Culture

Cannes 2021, jour 6: «Bergman Island» et le pont aux fantômes

Temps de lecture : 5 min

Le nouveau film de Mia Hansen-Løve invente, dans l'île où vécut et filma le maître suédois, un jeu léger et émouvant, complexe et lumineux, autour de la création artistique et amoureuse.

Le réalisateur Tony (Tim Roth) et la réalisatrice Chris (Vicky Krieps) dans la mythique salle de projection personnelle d'Ingmar Bergman. | Films du Losange
Le réalisateur Tony (Tim Roth) et la réalisatrice Chris (Vicky Krieps) dans la mythique salle de projection personnelle d'Ingmar Bergman. | Films du Losange

Il y a toujours un risque avec les films consacrés au cinéma. Et, aussi étrange que cela puisse paraître, à Cannes encore plus qu'ailleurs. Avec son septième film, en compétition officielle sur la Croisette juste avant de sortir dans les salles françaises, Mia Hansen-Løve démultiplie vertigineusement ce risque.

En effet, elle installe son récit dans l'île entièrement placée sous l'influence du grand réalisateur suédois, en mettant d'abord au centre du récit un couple de réalisateurs, la jeune Chris (Vicky Krieps) et le nettement plus mûr Tony (Tim Roth), chacun écrivant le scénario de son prochain film, puis en enchâssant dans ce qui leur advient des éléments du film imaginé par la jeune femme restée seule dans l'île.

À ce qui semble de prime abord un entrelacs autoréférentiel alambiqué, le film oppose d'emblée deux puissants antidotes, la vivacité des personnages joués (à tous les sens du terme) par deux interprètes qui semblent détenir une palette infinie de nuances, tout en offrant une immédiate présence physique, et la splendeur des paysages de l'île où l'auteur de Persona a tourné tant de ses films, et où il a vécu toute la fin de son existence.

De la situation de départ, Mia Hansen-Løve, qui a vécu et travaillé dans la maison de l'île où habitent ses personnages, parvient à faire de la ressource vive, toujours reconfigurée, d'une multitude d'enjeux dramatiques et de questions, qui ne cessent de se déployer.

Parmi ces enjeux et ces questions surgissent, s'intensifient, puis se fondent dans un mouvement plus ample, l'accès à la part d'ombre de l'autre, fût-il aimé et aimant, au secret des pulsions et des fantasmes, aux méandres de l'invention romanesque, et la relation ambivalente à la célébrité, celle de Bergman exemplairement, cinéaste austère transformé dans l'île où il est enterré en objet d'un tourisme culturel, certes haut de gamme dans ses références, mais qui n'échappe pas aux clichés et à la disneysation du monde.

Avec une grande finesse, Mia Hansen-Løve réussit à n'être ni méprisante pour qui vient communier avec une idée formatée du grand artiste, ni dupe de ses ressorts.

Du bon usage des figures tutélaires

La manière de filmer, en accompagnant Chris qui tour à tour adhère à la bergmanomania locale, se dérobe ou invente des chemins de traverse, suggère des possibilités pour chacun d'accorder de l'importance aux grandes figures tutélaires –dans ce cas, un cinéaste essentiel pour une cinéaste, Chris ou Mia H-L, comme ce pourrait être une autre référence pour quelqu'un ayant une activité différente– sans pour autant en devenir l'adorateur idolâtre ni le spécialiste obsessionnel.

Jouant avec humour et émotion des rapports affectifs à la fois du couple principal et de tous ceux, insulaires ou visiteurs, qui gravitent sur l'île, le film trouve naturellement un élan qui lui permet de se redécaler, de s'ouvrir encore davantage.

Amy (Mia Wasikowska) et Joseph (Anders Danielsen Lie), le couple de l'histoire dans l'histoire. | Films du Losange

Ainsi se met en place le récit du film qu'écrit Chris, autour d'une héroïne elle aussi réalisatrice, Amy (dont l'interprète a le même prénom que la réalisatrice, Mia Wasikowska) qui croise ou recroise un amour de jeunesse, réel ou fantasmé, Joseph (Anders Danielsen Lie), toujours à Fårö.

Que le film dont Amy est l'héroïne ne soit pas sans ressemblance avec un précédent film de Mia Hansen-Løve, Un amour de jeunesse, n'a évidemment rien de fortuit, ni de superficiel: il n'y a qu'un seul monde, pour toutes les histoires, et pour la vie réelle, et pour les morts aussi bien.

Dès lors, la mer et la danse, les roches dressées sur la plage et le musée de la Fondation Bergman, et bien sûr les films de ce dernier, mais aussi sa bibliothèque, sont comme aimantés dans une farandole où pourront se croiser avec grâce et sensualité, parfois avec cruauté, les personnages relevant des différents régimes de récit –Chris et Tony, Amy et Joseph, et assurément Mia Hansen-Løve elle-même, personnage autant qu'autrice.

C'est l'une des phrases les plus communément énoncées comme possible définition du cinéma: «Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre» (issue du Nosferatu de Murnau). Les fantômes sont ici partout, ou plutôt les présences spectrales se redoublent et se reflètent, sur un mode parfois inquiétant, parfois déprimant, souvent troublant, souvent joyeux.

Le tragique sans majuscule

Et c'est bien le cinéma qui est ainsi comme invoqué, pas tant comme «sujet» que comme ressource de vie, façon d'habiter avec les autres, avec ses rêves et ses désirs, avec des êtres qui n'ont pas moins de force d'être éventuellement issus de l'imagination, de souvenirs plus ou moins précis, ou qui sont au cimetière –et aussi dans la mémoire de qui les a aimés, ou admirés (ou détestés, ou tout ça ensemble).

Et bien sûr, le cinéma comme façon de vivre «dans la vraie vie» aussi avec des personnages de fiction, ces compagnons qu'ont offert à chacun les films –ou les livres, ou les contes, ou tout autre forme de représentation évocatrice, musique comprise.

Parmi ces films et ces créatures de fiction, ceux nés de l'œuvre immense, complexe et perturbante d'Ingmar Bergman qui, comme il est rappelé dans le film, croyait aux fantômes. Ces films et ces créatures pourront, pour qui est familier du cinéma de Bergman, traverser le hors-champ, envahir les arrière-plans, pas davantage: rien de plus étranger à Bergman Island que les citations studieuses, encore moins les clins d'œil roublards pour happy few.

On peut aussi parfaitement voir et aimer le film sans avoir jamais vu aucun de ceux du réalisateur dans l'île duquel il se situe. Mais ce qui chez l'auteur du Septième Sceau et de Cris et chuchotements explorait avec une puissance foudroyante de lucidité les tréfonds de l'âme humaine trouve ici une forme qui se refuse aux grands orgues du mal, de la folie, de la terreur d'exister.

Depuis ses débuts, selon des chemins différents à chaque film, Mia Hansen-Løve explore pas à pas un cinéma des émotions et des relations sans majuscules, qui cherche en permanence des modes d'équilibre fragiles entre tout ce qui porte à vivre et tout ce qui inquiète, perturbe, dévoie. Les démons n'ont pas disparu, ils ont cessé d'être de taille surhumaine.

Sans être ouvertement spectaculaire, l'exercice est périlleux, et n'a pas toujours été couronné de succès. Cette fois, avec l'aide paradoxale d'Ingmar Bergman comme artiste majeur à ne surtout pas transformer en statue du Commandeur, la réalisatrice invente ce chemin de légèreté et de jeu sur les récits et les figures –personnes et personnages.

Bergman Island trouve, grâce à cette finesse aérienne aux vibrations amusées et inquiètes, comment faire des enjeux les plus intimes d'une réalisatrice une promenade aventureuse pour chacun et chacune.

Bergman Island

de Mia Hansen-Løve

avec Vicky Krieps, Tim Roth, Mia Wasikowska, Anders Danielsen Lie, Jœl Spira

Séances

Durée: 1h52

Sortie: 14 juillet 2021

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