Culture

Cannes 2021, jour 5: dans toutes les sélections, envoyez la fracture!

Temps de lecture : 7 min

De manière explicite ou pas, de nombreux films présentés au Festival sont hantés par le thème de la «fracture sociale», entendue comme l’incompréhension irréconciliable de composantes de la société.

Nora (Halima Benhammed), l'âme du Bonne Mère de Hafsia Herzi. | SBS Distribution
Nora (Halima Benhammed), l'âme du Bonne Mère de Hafsia Herzi. | SBS Distribution

La Fracture est le titre d’un des films en compétition, celui que Catherine Corsini a imaginé à la suite du soulèvement des Gilets jaunes.

Le titre désigne à la fois ce qui est arrivé au bras de la dessinatrice de BD passablement allumée jouée (magnifiquement) par Valeria Bruni Tedeschi, ce qui était en train de se produire dans le couple qu’elle forme avec l’éditrice interprétée par Marina Foïs, et bien évidemment la dite «fracture sociale» dont le mouvement de fin 2018 début 2019 a été à la fois la spectaculaire manifestation et un puissant accélérateur.

Dans un service d'urgence surchargé, les relations tendues entre la bourgeoise de gauche (Valeria Bruni Tedeschi) et le camionneur Gilet jaune blessé par la police (Pio Marmai). | Le Pacte

Presqu’entièrement situé dans le service d’urgence d’un hôpital parisien, et évoquant également la situation terriblement dégradée des conditions de travail et de soin dans de nombreux hôpitaux publics, le film, même au prix de quelques simplismes, réussit une mise en tension très convaincante des conflits individuels et collectifs.

Mais il se trouve ainsi afficher explicitement un thème qui court à travers les sélections, le cinéma manifestant ici avec force sa sensibilité aux enjeux contemporains. Il s’agit, donc, de cette fameuse fracture sociale, mais envisagée essentiellement selon une approche qui n’est ni celle, moderne, de la lutte des classes, ni celle, postmoderne, d’un dépassement de celle-ci.

Ce dont prennent acte de diverses manières nombre de films présentés dans les différentes sélections, c’est surtout l’étrangeté croissante entre des fragments d'une société qui n'habite plus, concrètement et imaginairement, le même monde, alors qu'ils vivent parfois à quelques kilomètres les uns des autres. C'est le constat de différentes manières d’exister, de comprendre, de sentir, de rêver, concernant des gens qui habitent le même pays, le même continent, la même planète.

Parmi les titres déjà présentés alors qu’on approche à peine de la moitié du Festival, et bien sûr sans avoir pu voir tout ce qui a été projeté, au moins huit autres films relèvent de cette thématique.

Outre La Fracture, donc, on a déjà évoqué ici Ouistreham, d’après le livre de Florence Aubenas par Emmanuel Carrère, transposition qui a ajouté à la description du travail des femmes surexploitées l’enjeu de l’écart irréconciliable entre elles et celle qui, avec les meilleures intentions du monde, entend en témoigner.

Petite Nature de Samuel Theis

Entre Johnny et son maître d'école, une proximité qui trouble l'enfant et des écarts qui les menacent tous deux. | Ad Vitam

Mais la question de cet écart – économique, de mode de vie et de représentation, de culture au sens le plus vaste du mot – est aussi au centre de Petite Nature de Samuel Theis, présenté à la Semaine de la critique.

Le film accompagne le parcours d’un gamin fils d’une famille monoparentale en grande précarité vivant dans une cité à Forbach. Le garçon est attiré par son instituteur et tout ce qu’il représente comme autre mode de vie, autre rapport au monde.

Cette attirance, si elle n’est pas réputée par le film être irrémédiablement condamnée par un gouffre infranchissable, est du moins l’occasion de souffrances et de crises qui affectent tous les personnages concernés.

Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot

Construit selon un schéma à la fois historique (des années 1950 à nos jours) et de discours politique, Retour à Reims de Jean-Gabriel Périot s’appuie sur le livre éponyme de Didier Eribon pour proposer un montage d’archives documentant cette rupture irrémédiable, définie par l’auteur comme résultant d’un abandon du peuple par la gauche.

Menant lui aussi aux Gilets jaunes, Retour à Reims, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, témoigne du formidable talent de monteur du cinéaste d’Une jeunesse allemande tout en s’assujettissant à un discours qui le précède et le domine, et finalement l’affaiblit.

Mais il y a bien l'idée d'une dérive de classes moyennes représentées par la gauche de gouvernement, à 1000 miles des racines populaires de ce qui s'est, en France, réclamé de l'idée socialiste.

Soy Libre de Laure Portier

Présenté à l’ACID, Soy Libre de Laure Portier est un déstabilisant portrait du jeune homme qu’elle nomme son frère (plutôt en fait son demi-frère), tourné sur le vif de l’existence de ce dernier, ancien taulard, parfois SDF, toujours en galère.

C’est parfois lui qui filme, en l’absence de sa sœur, mais il s’agit bien de son film à elle, comme en atteste aussi les débats, gardés au montage, où il discute le fait d'enregistrer telle ou telle situation, et les motivations d’une réalisatrice qui, sans qu’on doute de son affection, fonctionne clairement selon une toute autre logique que lui.

La proximité familiale comme le dispositif très brut du tournage ne cessent ainsi de souligner combien ces deux personnes, celles qui fait le film et celui à qui il est consacré, n’ont pratiquement rien de commun comme idée de l’existence.

Compartiment n°6 de Juho Kuosmane

L'étudiante d'Europe de l'Ouest et l'ouvrier russe (Seidi Haarla et Yuriy Borisov) forcés de voyager ensemble. | Haut et court

Ces différences radicales peuvent rester placées sous le signe de l’irréconciliabilité sans être nécessairement racontée sur un mode sombre. C’est la belle découverte, en Compétition officielle, de Compartiment N°6 du réalisateur finlandais Juho Kuosmanen.

La rencontre entre une étudiante finlandaise en archéologie et un ouvrier russe dans le huis-clos du wagon du Transsibérien connaitra des péripéties et des développements qui pourront un moment dépasser l’hostilité et l’incompréhension qui les opposaient.

Mais sans pouvoir envisager d’aller au-delà d’un instant ludique et affectueux avant de se séparer. Eux non plus, malgré une affection qui, de maière optimiste, trouve sa voie, «n'habitent pas sur la même planète» pour reprendre l'expression de Bruno Latour.

Down With the King de Diego Ongaro

La star du rap (Freddie Gibbs) attirée par la vie aux champs. | ACID

Il en va au fond de même avec une autre très heureuse découverte, Down With the King de Diego Ongaro, à nouveau dans la sélection ACID, décidément très bien inspirée cette année.

Avec des trésors d’attention, d’humour et de sens des réalités quotidiennes, le film accompagne le séjour dans une ferme d’un État rural de l’Amérique profonde d'un rappeur venu écrire son prochain album.

Aux vastes espaces naturels filmés comme appartenant à un autre univers que l’espace urbain saturé par les lois du business et les réseaux sociaux auquel appartient le personnage central, répondent une série de vignettes composées avec légèreté et sensibilité.

Aussi modeste soit-il, ce film est un des rares où la question des gouffres qui séparent des hommes et des femmes dans le même pays travaille aussi la mise en scène elle-même.

Lucides sur le constat des étrangetés sinistres et dangereuses, voire fatales, entre groupes sociaux, les autres titres précédemment évoqués, du plus classique (Carrère, Corsini) au plus expérimental (Portier), n’en ont visiblement pas fait matière à remettre en question la manière de filmer.

Vénus sur la rive de Lin Wang

5 des 6 figures féminines autour desquelles est bâti le film. | ACID

Cette manière de filmer, ce qu'on résume de manière bien réductrice par le mot «style» et qui est en vérité une politique du regard, est en revanche travaillée avec beaucoup de finesse dans un autre titre, Vénus sur la rive de Lin Wang.

Décrivant un monde naguère unifié jusqu’à l’excès qui, au début des années 1990, se désagrège en fragments, la Chine passée de l’ère dite socialiste au capitalisme débridé, le film invente une circulation tour à tour gracieuse et cruelle, entre six personnages féminins de différentes générations et de différents statuts sociaux.

Onirique et très réaliste, ce premier film chinois trouve les moyens dramatiques et plastiques d'évoquer un véritable séisme, à l'échelle du continent chinois, de manière ni complaisament rassurante ni faisant spectacle de la catastrophe.

Bonne Mère de Hafsia Herzi

Il faut ici en contrepoint faire place à un film qui témoigne, lui, de l’homogénéité d’un monde, sans avoir besoin d’en surdramatiser les enjeux par des oppositions artificielles ou des éléments dramatiques devenus des clichés… qui participent de cette fracture sociale qui est aussi, et peut-être surtout une fracture d’images, et d’imaginaires. Et à ce titre concernant très directement le cinéma.

Filmant un endroit où elle a grandi, les quartiers Nord de Marseille, la comédienne devenue réalisatrice Hafsia Herzi compose autour d’une très forte figure maternelle un portrait de groupe d’une famille qui, c’est l’autrice qui le dit, ressemble à la sienne.

Bonne Mère (sélectionné à Un certain regard) s'abstient d'en rajouter sur l’omniprésence de la pauvreté, des pratiques délictueuses, de la violence, du machisme, de la vénération absolue des liens familiaux, dans une tonalité très éloignée de ce que fait presque toujours le cinéma de fiction dans ce contexte.

La vie commune dans les quartiers Nord de Marseille, un monde à part. | SBS Distribution

Le film déploie un regard à la fois généreux, nuancé et sans complaisance sur un monde qui n’a d’ordinaire droit qu’à l’invisibilité ou aux poncifs racoleurs. Sans s’y appesantir ni même paraître y songer, la cinéaste raconte un monde qui vit de fait à l’écart de l’«autre», sans l’ignorer, en y ayant affaire mais en réduisant au maximum ses influences.

Il n’entre pas dans le projet de la cinéaste d’en débattre, son sujet c'est cette figure maternelle détentrice d’une sagesse très métissée, très composée, yemma, maman.

Mais le film a aussi le mérite de rendre sensible le vaste éventail de comportements et de représentations actif dans ce qui est, dans le périmètre même d’une grande ville comme Marseille, un monde à part.

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