Politique / Santé

C'est dommage d'en arriver là, mais l'obligation vaccinale des soignants semble inéluctable

Temps de lecture : 7 min

La propagation du variant Delta fait évoluer la position du gouvernement sur cette mesure qui vise d'abord les infirmières et aides-soignantes, que l'on traite à tort avec paternalisme.

Il est trop tard pour reculer cette décision, d'autant que la situation sanitaire se dégrade. | cottonbro via Pexels
 
Il est trop tard pour reculer cette décision, d'autant que la situation sanitaire se dégrade. | cottonbro via Pexels  

Aujourd'hui, l'accroissement massif de la part de variant Delta dans les contaminations –dont Olivier Véran a annoncé le vendredi 9 juillet qu'il serait susceptible d'être «majoritaire» à compter du week-end– n'engagent pas à l'optimisme. Emmanuel Macron s'adressera aux Français le lundi 12 juillet au sujet de la situation sanitaire qui se dégrade dans le pays. Les indicateurs invitent le gouvernement ainsi que les instances professionnelles à considérer l'obligation vaccinale des personnels soignants médicaux et paramédicaux.

Quelques chiffres pour commencer. Courant juin, des chiffres de Santé publique France précisaient les catégories de professionnels plus ou moins vaccinés. Parmi eux et à ce moment-là, on retrouvait d'abord les médecins (91%), les pharmaciens d'officine (89%), les sages-femmes (85%), les masseurs-kinésithérapeutes (84%) puis les infirmiers (76%).

Au 2 juillet, le bulletin épidémiologique de Santé publique mettait en avant que les professionnels de santé libéraux (tous métiers confondus) étaient vaccinés à 79,7% (73,4% pour les schémas vaccinaux complet) et les professionnels des Ehpad à 59% (46,9% pour les schémas vaccinaux complets).

Quoique ces chiffres soient largement supérieurs au taux de vaccination de la population générale, ils sèment néanmoins l'incompréhension voire la colère et tendent à déchirer les différents corps professionnels avec souvent une stigmatisation des professions paramédicales à commencer par les infirmières et les aides-soignantes.

Un lourd tribut

Cela suscite une incompréhension parce que ces soignants, notamment dans les Ehpad, ont pris de plein fouet les vagues successives, aussi bien en voyant partir leurs patients pour des services de réanimation dont beaucoup ne sont pas revenus, mais aussi parce que beaucoup sont tombés malades et sont parfois décédés du Covid-19.

Dans son recensement national des cas de Covid chez les professionnels en établissements de santé publié le 28 juin 2021, Santé publique France dénombrait 20.175 infirmières contaminées, 17.627 aides-soignantes, 5.615 médecins et 783 kinésithérapeutes. Dix-neuf décès liés à l'infection à SARS-CoV-2 ont été enregistrés depuis le 1er mars 2020 chez 5 médecins, 5 aides-soignants, 1 infirmier, 2 professionnels de santé classés «autres» et 6 professionnels non soignants.

Si nous n'avons pas les chiffres chez les professionnels libéraux, il n'en reste pas moins que le tribut payé est lourd.

Primum non nocere

L'autre élément qui génère l'incompréhension est le devoir inscrit dans le marbre du code de la santé publique et dans les codes de déontologie des différents ordres de santé: le fameux primum non nocere (d'abord ne pas nuire). «Le médecin doit s'interdire, dans les investigations et interventions qu'il pratique comme dans les thérapeutiques qu'il prescrit, de faire courir au patient un risque injustifié», peut-on lire dans le Code de déontologie des médecins. «Le masseur-kinésithérapeute s'interdit, dans les actes qu'il pratique comme dans les dispositifs médicaux qu'il prescrit, de faire courir au patient un risque injustifié» dans celui des masseurs-kinésithérapeutes ou encore dans celui des infirmiers: «L'infirmier ne doit pas exercer sa profession dans des conditions qui puissent compromettre son indépendance, la qualité des soins ou la sécurité des personnes prises en charge.»

On pourrait se dire que l'obligation vaccinale ne devrait même pas être un sujet. Mais, il y a des «mais».

En mars dernier, via un point de situation de Santé publique France, les établissements de santé français ont rapporté 44.401 cas de Covid-19 nosocomiaux, entre le 1er janvier 2020 et le 14 février 2021. Parmi ceux-ci, 26.839 concernaient des patients, dont 186 ont trouvé la mort. Dix-sept mille cinq cent vingt-deux étaient des professionnels de santé et 10 des visiteurs. S'il est simplement impossible de déterminer si ces cas ont été causés par des soignants, des professionnels non soignants, des malades ou des visiteurs, il n'en demeure pas moins que les établissements de santé sont des endroits très prisés par le Covid pour se répandre, contaminer et créer des clusters.

Partant de toutes ces considérations et dans la mesure où d'autres vaccins (comme celui contre l'hépatite B) sont d'ores et déjà obligatoires pour travailler dans le secteur médical, on pourrait se dire que l'obligation vaccinale concernant le Covid ne devrait même pas être un sujet. Mais, il y a des «mais». Malgré l'importance fondamentale que nous donnons tous deux à la responsabilité individuelle ainsi qu'à la pédagogie en lieu et place de la coercition.

Innocuité du paternalisme

Aujourd'hui, la situation d'urgence sanitaire nous invite au pragmatisme et force est de reconnaître que le temps manque pour faire de la pédagogie –et d'ailleurs, les soignants non vaccinés ont-ils vraiment besoin de pédagogie? Nous pensons tous deux que l'on a tôt fait de stigmatiser les soignants et tout particulièrement les infirmières et les aides-soignants que l'on a tort de considérer de manière paternaliste. Quelle erreur que de penser qu'ils sont plus immatures ou inconscients que les autres professionnels de santé! D'aucun les classent rapidement d'antivax –alors que toutes les études indiquent que les antivax ne sont qu'une petite minorité certes bruyante mais inférieure à 5% de la population française. Rappelons également que le mouvement antivax français est porté dans les médias essentiellement par des médecins tels Louis Fouché, Martine Wonner ou Christian Perronne, Alexandra Henrion-Claude et non par les infirmières ou des kinés…

Parfois, les réticences peuvent relever d'un certain attentisme de crainte de potentiels effets indésirables. Non que ces professionnels soient forcément davantage versés dans les pratiques de soins non conventionnelles mais parce qu'ils sont confrontés dans leur quotidien à la iatrogenèse contrairement aux médecins. Par ailleurs, on peut légitimement penser que les effets secondaires objectifs et connus des vaccins contre le Covid soient également un frein: imaginez que vous ayez un métier prenant et fatiguant, auriez-vous envie de passer un ou deux jours de congés avec un pseudo-syndrome grippal alors que vous avez déjà accumulé une certaine usure depuis plus d'un an? Assurément non.

Pour autant, et quoi que l'obligation vaccinale soit majoritairement portée par les médecins et puisse être perçue comme une mesure infantilisante, elle peut néanmoins répondre à cette crainte des effets secondaires et créer un cercle vertueux. En effet, elle révèle un engagement de l'État en matière de responsabilité et pourrait être vécue comme un soulagement par certains car elle signifierait qu'en cas d'effets indésirables, les personnes concernées n'auraient pas à se battre pour obtenir réparation.

La question se pose du message envoyé au grand public par des soignants vaccinés du fait d'une obligation.

Le double effet kiss cool, c'est de se dire: «Si j'ai un problème à la suite de la vaccination, je serais protégé par le gouvernement. Et, si le gouvernement prend la responsabilité et me protège, c'est qu'il n'y a pas de risque.» On peut également supposer que des congés seront mieux organisés et encadrés dès lors qu'il s'agit de prendre un ou deux jours de repos pour récupérer après l'injection, ce qui serait une mesure incitative complémentaire à l'obligation.

Mais ce cercle vertueux pourrait avoir un effet pervers sur la population non vaccinée. Les soignants de proximité sont souvent vus comme des référents en matière de santé, et jouent aujourd'hui clairement un rôle d'influenceurs. Or, la question se pose du message envoyé au grand public par des soignants vaccinés non de leur plein gré mais du fait d'une obligation. Nous n'avons pas la réponse…

Le refus vaccinal, un acte politique

L'arrogance serait aussi de nier le fait que le refus vaccinal peut être utilisé comme un acte politique par les professionnels paramédicaux, après des mois sinon des années de mépris. Il suffit de tendre l'oreille pour comprendre leur ras-le-bol et leur sentiment d'avoir été trimballés d'annonces contradictoires en annonces contradictoires depuis le début de la crise. Du manque d'EPI à l'épisode AstraZeneca, auxquels se sont ajoutés des conditions de travail dégradées, peuvent justifier à eux-seuls une défiance.

Comment concevoir que le gouvernement qui ne les a précédemment pas protégés décide aujourd'hui de le faire? Si nous ne sommes pas persuadés que le refus de vaccination soit le meilleur levier d'un bras de fer avec les autorités de santé et le gouvernement, nous devons l'entendre. Quel effet une très probable obligation vaccinale aura-t-elle sur ce point? Impossible à dire, mais il est possible que des crispations se renforcent et que les rapports de pouvoir entre médecins et paramédicaux n'en sortent pas gagnants.

Il est possible qu'il soit aujourd'hui trop tard pour discourir et débattre. Une nouvelle fois, le manque d'anticipation et des prises de conscience trop tardives viennent créer des tensions évitables et des rapports de force supplémentaires dont le monde de la santé se passerait volontiers. Alors que les sept ordres des professions de santé et huit fédérations ont signé une déclaration commune pour encourager les professionnels de santé, du soin et de l'accompagnement à la vaccination contre le Covid-19.

Cette déclaration est aussi motivée par la volonté d'engager le gouvernement à aller vers une obligation vaccinale de ces professionnels, il est somme toute trop tard pour reculer d'autant que la situation sanitaire se dégrade. Quel dommage!

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