Culture

Avec «Annette», Carax souligne le flou qui sépare l'œuvre de l'artiste

Temps de lecture : 5 min

Dans son nouveau film présenté à Cannes, Leos Carax nous présente un personnage masculin de plus en plus difficile à pardonner.

Peut-on admirer ce portrait sombre d'un homme rongé par son ego et sa violence si cet artiste revêt le visage du réalisateur du film? | Capture d'écran Movie Coverage via YouTube
Peut-on admirer ce portrait sombre d'un homme rongé par son ego et sa violence si cet artiste revêt le visage du réalisateur du film? | Capture d'écran Movie Coverage via YouTube

Attention, cet article contient des spoilers sur l'intrigue d'Annette.

Elle est parfaite, douce, réservée. Il est torturé, sombre, cynique. Dans beaucoup de films, ces profils opposés auraient formé un superbe couple de cinéma. Pas dans Annette. Auteur d'un bon nombre d'histoires d'amour tristes voire tragiques, Leos Carax livre ici un récit décidément anti-romantique. Présenté en ouverture du Festival de Cannes 2021, et écrit par le groupe Sparks, ce film musical suit un couple de célébrités hollywoodiennes: une chanteuse lyrique (Marion Cotillard) et un auteur de stand-up avant-gardiste (Adam Driver). Mais à la place d'une romance bouleversante, le film présente un couple vicié dès le départ.

Dans la chanson qui introduit leur amour, «We Love Each Other So Much», les deux acteurs se contentent de répéter de manière désincarnée... qu'ils s'aiment vraiment beaucoup. La musique est sombre, presque funeste, comme si le couple était déjà condamné.

On a aussi du mal à déceler la moindre sensualité dans la scène de sexe qui les unit quelques instants plus tard –mention spéciale à Adam Driver qui interrompt son cunnilingus pour chanter quelques répliques sans conviction. Alors que le film progresse, impossible de s'y méprendre: Henry et Ann sont beaux, célèbres, et amoureux, mais ils n'ont rien du couple idéal. Et contrairement à d'autres œuvres qui idéalisent la «poursuite» romantique et les comportements toxiques du héros, Annette montre Henry pour ce qu'il est: un dangereux prédateur.

Portrait d'un homme toxique

Dans Annette, Henry est un comédien subversif, qui cherche à déconstruire l'art de la comédie et du divertissement –une sorte de Bo Burnham, version maléfique. C'est aussi un homme froid, pétri de violence. Il voit son spectacle comme un ring, emmitouflé dans un peignoir et boxant dans le vide avant d'entrer en scène. Son «humour» est en fait une succession de dénigrements et de confrontations agressives avec son public. Et lorsque Ann lui demande un soir si sa représentation s'est bien passée, il répond «Je les ai tués. Massacrés.» Chez lui, tout est histoire de domination. Avec sa femme, la menace d'Henry est aussi soulignée dès le départ, notamment par sa manière de rôder derrière Ann, tel un monstre de film d'horreur.

Henry finira jugé pour ses crimes. | Capture d'écran Movie Coverage via YouTube

À un moment, le film bascule, et les présages symboliques du début du film finissent par se concrétiser. Après avoir mis au monde leur fille Annette, Ann fait un rêve, dans lequel Henry est accusé d'agressions et de violences par six femmes différentes. Devant un public consterné, Henry mime quant à lui le meurtre de sa femme. Et lorsque cette dernière meurt quelque temps plus tard dans des circonstances troubles, la noirceur du personnage n'a plus rien d'ambigu.

Le choix du métier de Henry n'est pas anodin. Sur scène, l'humoriste évoque ses propres insécurités mais aussi son mariage, ou encore le métier de sa femme, qu'il n'hésite pas à tourner en dérision. Lorsqu'il dit à son public qu'il a tué Ann, certains commencent d'abord par rire, avant de douter –est-on toujours dans un spectacle, ou en train d'assister à une confession beaucoup plus inquiétante?

Rapidement, le public renie l'artiste, et ce dernier s'en offusque dans la chanson «You Used To Laugh» (qu'on pourrait traduire par «Avant, ça vous faisait rire»): «C'est quoi votre putain de problème?», chante le personnage plein de rage.

Le problème, c'est que tant qu'il s'agissait d'une performance, l'agressivité d'Henry était divertissante. Dès lors qu'elle semble aussi s'infiltrer dans sa vie personnelle, elle n'a plus rien de drôle. Cet aspect du personnage n'est pas sans rappeler le cas Louis C.K., un autre comédien amateur de provoc' et de confessions embarrassantes, accusé de harcèlement sexuel par plusieurs femmes. Alors que son personnage public et sa nature privée sont entrées en collision, tout ce qui faisait la saveur de son stand-up, comme son autodérision et ses blagues sur les violences sexistes, laisse désormais un goût amer. Juste après les révélations, ce provocateur chéri de l'industrie en a rapidement été banni (ce qui ne l'a pas empêché de revenir peu de temps après, preuve que la cancel culture n'annule généralement pas grand-chose). Dans Annette, Henry finit quant à lui jugé pour ses crimes, même si le public ne s'intéresse pas aux détails de la sentence: «On veut juste que tu disparaisses», chantent les manifestants rassemblés devant le tribunal.

Des créateurs torturés mais adulés

Il serait trop facile de croire que toutes les fictions sont le reflet de la vie de ceux qui les créent –et cela rendrait forcément inappréciable une grande partie du cinéma: faut-il croire que Martin Scorsese est un homme violent parce qu'il a fait de ce type de personnages les héros de ses films? Pourtant, il est aussi indéniable que beaucoup d'œuvres sont inspirées, consciemment ou non, par la vie intime de leur créateur ou créatrice, et parfois de manière perturbante –c'est pourquoi certaines personnes ont du mal à regarder des films de Woody Allen, accusé de pédocriminalité et mettant souvent en scène des relations entre des hommes d'âge mûr et des femmes bien plus jeunes. Faut-il séparer l'œuvre de l'artiste, et peut-on réellement le faire? Où se situe la frontière? C'est cette tension irréconciliable que Leos Carax vient pointer du doigt avec la mise en scène d'Annette.

Le fait de caster Adam Driver, un acteur connu pour ses rôles d'hommes toxiques mais irrésistibles et adulés des fans (Adam dans Girls, Kylo Ren dans Star Wars), ajoute une profondeur supplémentaire au personnage de Henry. À travers lui, le cinéaste explore la manière dont on porte aux nues les artistes instables et tyranniques, dont on excuse les comportements les plus abjects au nom de la création. Et à plusieurs reprises, le cinéaste vient brouiller la démarcation entre fiction et réalité.

Dès la scène d'ouverture, Leos Carax apparaît accompagné de sa fille dans un studio d'enregistrement, lançant le film sur ce déjà mythique «So May We Start». Il revient plus tard, de manière symbolique cette fois: plus le film avance, plus le personnage d'Adam Driver semble se métamorphoser physiquement en Carax. Et le film prend alors une tournure de plus en plus trouble. Peut-on admirer avec la même ferveur ce portrait sombre d'un homme rongé par son ego et sa violence, dont l'attitude difficile a été célébrée par le public, si cet artiste revêt le visage du réalisateur du film? Si le cinéaste dédie cette histoire de «mauvais mari, mauvais père et mauvais artiste» (pour reprendre ses termes) à sa propre fille? «C'est ma vision d'une violence... ce que le cinéma met en scène, condamne, pardonne... les films étant faits en grande majorité par des hommes», a expliqué le réalisateur le lendemain de la projection à Cannes.

En s'immisçant directement dans son récit, le cinéaste nous rappelle que la frontière entre fiction et réalité est bel et bien ténue. Et peut-être qu'il serait hâtif de vouloir «séparer l'homme de l'artiste» dès que l'un d'eux est accusé de comportements inappropriés. À bon entendeur.

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