Culture

À Cannes, les comédies et films musicaux réveillent nos cœurs engourdis

Temps de lecture : 4 min

«Aline», «Suprêmes», «Annette»... La sélection du festival brille d'œuvres qui s'expriment fort et passionnément par la musique, résonnant comme un cri après un long silence.

Le groupe The Velvet Underground est à l'honneur avec un document très créatif réalisé par Todd Haynes. | Capture d'écran The Upcoming via YouTube
Le groupe The Velvet Underground est à l'honneur avec un document très créatif réalisé par Todd Haynes. | Capture d'écran The Upcoming via YouTube

Les plus belles comédies musicales naissent souvent des plus grandes épreuves socio-économiques et politiques. Dans les années 1930, Fred Astaire, Ginger Rogers et leurs contemporains font rêver le public. La comédie musicale s'offre son premier âge d'or. La musique et la danse sont sublimées par de splendides décors de cinéma et des tableaux avec quantité de figurants. Les thèmes sont souvent classiques: l'amour et les destins exceptionnels ont les bonnes grâces du public qui s'échappe ainsi d'un quotidien difficile avec du rêve sur grand écran.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la comédie musicale connaît son second âge d'or avec des productions toujours plus outrancières comme Ziegfield Folies (un film inspiré des productions Ziegfield à Broadway) et créatives comme Un Américain à Paris. Une quantité de ces films deviennent instantanément des classiques du cinéma et ravissent le public.

La comédie musicale, loin de se cantonner à passer de la pommade sur les plaies béantes des spectateurs et spectatrices du monde entier, s'approprie aussi des sujets difficiles qu'elle vient adoucir: Cabaret de Bob Fosse avec Liza Minelli aborde la violence nazie, quand Les parapluies de Cherbourg de Jacques Demy fait de la guerre d'Algérie un véritable enjeu de son intrigue. West Side Story place son Roméo et Juliette new-yorkais sur fond de tragique guerre raciale. Il n'est plus nécessaire d'attacher les paillettes à des sourires: le divertissement peut sans mal s'offrir une profondeur qui l'honore.

Place à la musique

Le Festival de Cannes 2021, pour son grand retour après une année blanche, s'inscrit dans cette tradition avec une sélection où brillent des œuvres qui s'expriment fort et passionnément par la musique. C'est d'ailleurs Annette, le drame musical concocté par les Sparks et Leos Carax, qui a ouvert le bal.

Au-delà de ses morceaux musicaux entraînants et addictifs, le film a surtout pour sujet les ravages de la masculinité toxique et la responsabilité du public dans la starification d'artistes dont l'humour et l'œuvre, quelle qu'elle soit, sont basés sur des aveux de comportements inappropriés (comme ça a été le cas avec l'humoriste Louis CK par exemple). Malgré ses magnifiques grands tableaux musicaux, Annette nous interroge avec brutalité sur l'éternel débat de la séparation entre l'œuvre et l'artiste et adresse, sans grande subtilité, ce qui semble être un mea culpa personnel. Leos Carax, spécialiste de la romantisation à l'extrême de situations dramatiques, est bien conscient de la noirceur de son personnage principal et de son film. Il le dit d'ailleurs lui-même en conférence de presse, à Cannes: «Un film n'est pas un procès. Mais il n'y a aucune indulgence envers le personnage d'Adam Driver dans Annette. C'est un mauvais père, un mauvais homme, un mauvais artiste.»

Dans un tout autre genre, les débuts du groupe de rap NTM sont revisités dans le film Suprêmes, présenté dans la sélection Hors compétition. Si une grande place est laissée, à raison, aux morceaux coups de poing de l'un des plus grand groupe de rap français, un propos engagé sur les violences policières actuelles ancre le film dans notre présent. L'énergie musicale est toujours là et la rage des concerts de MJC des débuts chaotiques du groupe n'est jamais détachée des raisons de cette colère et de cette soif de s'en sortir: la pauvreté, un climat délétère fait de drogue et de vols, l'abandon de la jeunesse de banlieue par les pouvoirs publics mais aussi la pression insupportable mise sur la jeunesse par les forces de l'ordre.

Il existe par ailleurs une tradition de la mise en avant de documentaires musicaux signés de grands réalisateurs à Cannes. Cette année, c'est le groupe The Velvet Underground qui est à l'honneur avec un document très créatif réalisé par Todd Haynes.

Un film sur une époque révolue, et dont un nombre considérable de protagonistes ne sont d'ailleurs plus là pour en témoigner, mais dont l'esprit de liberté fait particulièrement envie après plus d'un an et demi de Covid.

Une chanson récompensée

Le Genou d'Ahed, de Nadav Lapid, présenté en compétition officielle, n'est pas une comédie musicale. Mais au cœur de sa charge atomique contre l'État d'Israël, le réalisateur en grande forme glisse plusieurs scènes musicales chantées et dansées (dont une sur le morceau «Be My Baby» de Vanessa Paradis). Cette porosité entre les genres est aujourd'hui très prisée sur la Croisette; elle a été largement nourrie ces dernières années par l'amour de la musique du réalisateur Xavier Dolan.

On retrouve aussi la musique pour prendre le contrepied de la pandémie à la remise du prix Nespresso Talents, concours de films verticaux de la célèbre marque de café partenaire de la Semaine de la critique où «Doing is Love» de Cristina Aguilera Ochoa a été récompensé d'un prix.

Enfin, Aline, film musical de et avec Valérie Lemercier et inspiré de la chanteuse Céline Dion, est présenté Hors compétition. Ce faux biopic très attendu du public, maintes fois repoussé à cause de la pandémie mondiale, sera à découvrir dans les salles en novembre prochain. Nul doute que cette comédie en forme d'hommage à la diva saura mettre des étoiles dans les yeux des festivaliers avec ce qui s'annonce comme un show à la hauteur du talent de la chanteuse québécoise.

Le Festival de Cannes est toujours un moment de grande intensité. On voit trop de films. On pleure beaucoup, on rit plus fort que d'habitude, on s'insurge là où on aurait normalement fait preuve d'indifférence. La musique a toujours une place importante dans ce trop-plein d'émotions.

Mais cette année, probablement un peu plus que les précédentes, elle est là pour faire battre nos cœurs un peu endormis, pour enflammer nos esprits avec l'idée qu'il faut reprendre la vie et continuer à s'engager et à s'insurger. Elle résonne comme un cri après un long silence. Une décharge d'énergie après notre engourdissement. Oui, nous avons vécu des moments difficiles, qui ne sont pas totalement derrière nous, mais la musique et le cinéma sont toujours là. Pour nous offrir le spectacle, l'exutoire à nos frustrations, à notre ennui, à notre colère. Comme pour nous rappeler avec véhémence qu'on peut toujours compter sur la danse et la chanson (et le Festival de Cannes) pour enflammer nos corps et nos esprits.

Newsletters

«Lorsqu'elles disent “non”, les femmes pensent “oui”»: le déni du consentement, une tradition bien ancrée

«Lorsqu'elles disent “non”, les femmes pensent “oui”»: le déni du consentement, une tradition bien ancrée

La résistance des femmes aux assauts sexuels des ces messieurs a longtemps été perçue comme un acte feint, destiné à pimenter le jeu érotique et à flatter la force masculine.

Aux Trans Musicales, la musique résonne aussi en prison

Aux Trans Musicales, la musique résonne aussi en prison

Une trentaine de détenus du centre pénitentiaire de Vezin-Le-Coquet, près de Rennes, ont pu vivre à leur manière la 43e édition du festival.

«Les Choses humaines», portrait complexe de la culture du viol

«Les Choses humaines», portrait complexe de la culture du viol

Le nouveau film d'Yvan Attal raconte une affaire éprouvante à travers plusieurs points de vue, invitant tous les hommes à réfléchir.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio