Culture

Cannes 2021, jour 3: tactique, l'Afrique joue l'optimisme

Temps de lecture : 5 min

«Lingui, les liens sacrés» et «La Femme du fossoyeur», les deux films africains du Festival, s'appuient sur des ressorts dramatiques comparables pour affirmer avec force un semblable parti pris, à la fois esthétique et politique.

Dans Lingui, la fille (Rihane Khalil Alio) et la mère (Achouackh Abakar) affronteront ensemble les diktats d'une société d'oppression. | Ad Vitam
Dans Lingui, la fille (Rihane Khalil Alio) et la mère (Achouackh Abakar) affronteront ensemble les diktats d'une société d'oppression. | Ad Vitam

Il est logique qu'un festival à la programmation aussi riche, sinon pléthorique, engendre des effets de montage et d'échos. Ainsi, sans que personne l'ait planifié, cette journée marquée par la présence des deux seuls films d'Afrique subsaharienne conviés sur la Croisette, toutes sélections confondues.

Pratiquement à la suite l'un de l'autre, on aura pu découvrir La Femme du fossoyeur, de Khadar Ayderus Ahmed, à la Semaine de la critique, et Lingui, les liens sacrés de Mahamat-Saleh Haroun, en compétition officielle.

Ce sont deux beaux films, qui méritent chacun d'être considéré pour lui-même. L'un est un premier film, l'autre la nouvelle réalisation d'un des rares cinéastes du continent ayant conquis une reconnaissance internationale.

Lignes de force

Ensemble, et dans le contexte cannois, ils esquissent un certain nombre de lignes de force qui font sens, au-delà, ou en deçà de leurs singularités.

Tout d'abord, il est légitime de parler à leur égard de films «africains», formulation que des réalisateurs ont souvent récusée, avec de bons arguments, et qui s'impose ici. Elle s'impose parce que, pour l'essentiel, chacun des deux pourrait se passer pratiquement dans n'importe quel pays africain.

Celui de Khadar Ayderus Ahmed est situé à Djibouti, et celui de Mahamat-Saleh Haroun, à N'Djaména, mais le récit et les contextes, sociologiques, religieux, communautaires, genrés qu'ils mobilisent trouveraient sans grand changement place à Dakar ou à Niamey, à Lagos ou Nairobi.

D'ailleurs, l'un et l'autre sont construits autour d'un même ressort dramatique, mis en mouvement quand un membre d'une famille a besoin d'une intervention de santé au prix prohibitif, qui oblige son entourage à se lancer dans une quête éperdue, dangereuse, perturbatrice des équilibres existants, d'une somme complètement disproportionnée avec le mode de vie des personnages.

Dans La Femme du fossoyeur, l'infection rénale qui menace de tuer celle que désigne le titre obligera son mari et son fils, dépassant ce qui les enfermait chacun dans une attitude de rupture, à se démener jusqu'à l'extrême limite de leurs ressources et de leurs forces pour réunir la somme nécessaire.

Dans Lingui, la mère et la fille se battront jusqu'au bout pour trouver l'argent de l'avortement qui permettra à la fille d'échapper à l'opprobre qui a pesé sur la mère, abandonnée enceinte par l'homme qu'elle aimait.

Ce mécanisme reprend un grand succès du cinéma d'Afrique, Félicité d'Alain Gomis, judicieux Ours d'or du Festival de Berlin 2017, où l'héroïne congolaise du réalisateur sénégalais menait un combat sans merci pour réunir les possibilités de sortir son fils de l'hôpital.

Si le ressort dramatique principal des deux films ne brille donc pas par son originalité, chacun des films trouve des ressources de cinéma singulières pour faire vibrer les récits de ces quêtes, à chaque fois dans une grande ville, puis aussi, dans le film de Khadar Ayderus Ahmed, dans le désert et un village d'éleveurs loin de la capitale.

Chez Mahamat-Saleh Haroun, cette grande ville, N'Djaména, est d'ailleurs un protagoniste à part entière du film du réalisateur de Daratt et de Un homme qui crie, grâce notamment à un considérable travail sur le son.

Mille tribulations attendent Guiled et Nasra, Amina et Maria. Au passage seront mises en évidence les injustices et les limitations imposées par la tradition, la religion, les inégalités, matérielles et financières, mais aussi d'éducation et de capacité à s'intégrer.

Non contents de se développer chacun avec une problématique similaire, les deux films ont en commun ce qu'il faut bien reconnaître comme un parti pris, scénaristique plus que de mise en scène.

Le parti pris du beau et du bien

Dans les bidonvilles de N'Djaména comme dans ceux de Djibouti, il s'agit pour les protagonistes, à partir de cette esquisse de scénario –la crise de départ– d'en discuter, de proposer des changements, toujours en expliquant pourquoi.

Mais le plus singulier est sans doute que dans l'un et l'autre cas, le réalisateur scénariste ait opté pour un happy end, au terme d'un parcours qui n'a rien de serein. Il s'agit évidemment d'un parti pris, qui ne prétend à aucun réalisme, au vu de la réalité des situations dramatiques auxquelles sont confrontés les personnages des deux films.

L'un et l'autre, mais surtout Lingui, ont très vite un aspect de fable, malgré le réalisme des situations évoquées. L'irréalisme et la licence poétique, ou romanesque, sont parfaitement légitimes, et les deux réalisateurs y recourent dans leur manier de filmer.

Cette manière est marquée par une très grande beauté plastique dans le traitement des lieux, des lumières, des visages, des costumes. L'un et l'autre filment avec une majesté qui relève à l'évidence d'un choix des lieux qui appelleraient sans mal le misérabilisme le plus crasseux.

Esthétisation de la misère? La question mérite d'être posée, la critique soulevée. Sans vraiment trancher, on pourra aussi y voir une considération pour les personnages, un refus de les enfermer, plastiquement aussi, dans le seul statut de malheureux écrasés de pauvreté.

Si La Femme du fossoyeur comme Lingui, chacun à sa façon, circule entre réalisme et onirisme, la décision du happy end dans chaque film grâce à l'intervention d'un peu vraisemblable deus ex machina –qui sera dans les deux cas une femme– ne s'embarrasse guère de vraisemblance.

Cette similitude de choix dramatique résonne moins comme une coïncidence que comme une annonce: nous allons améliorer notre sort, nous allons travailler ensemble, nous serons forts et déterminés, mais aussi attentifs aux autres.

Malgré la drame qui le frappe, le couple du film de Khadar Ayderus Ahmed interprété par Omar Abdi et Yasmin Warsame est d'abord montré sous l'angle de la douceur et d'une immense affection. | Urban Distribution

Alors qu'abondent, sans cesse davantage, les raisons de baisser les bras devant la noirceur brutale des situations (situations sociales, environnementales, guerrières), les deux cinéastes, qui ont vécu en Europe (en France et en Scandinavie) se saisissent de la licence poétique de la fable pour faire advenir quelque surgissement salvateur.

À nouveau, il faut entendre le soupçon qu'une telle approche est ce qu'un grand festival toubab désire voir, ce que des producteurs français, belges, allemands, norvégiens sont prêts à financer, ce que des institutions d'aide au cinéma du Sud aimeront soutenir. Mais qui dit que des possibles spectateurs à Djibouti ou au Tchad désirent voir des reflets déprimants d'une misère dont ils ne connaissent que trop bien l'existence?

Davantage qu'un effet néocolonial, il semble légitime de tenir ce parti pris du beau et du bien pour un choix tactique. Cette manière de s'appuyer, sans aucune illusion, sur les puissances de la fiction et de la beauté visuelle pour affirmer l'hypothèse de solutions au drame africain n'a assurément rien de naïf, encore moins de confortable.

Il est manière au contraire de revendiquer a minima la croyance dans des possibles, et de confier au cinéma d'être le lieu de cette affirmation, même s'il est clair que, dans les faits, ces possibilités restent à inventer.

Newsletters

L'immersion solaire de «J'ai aimé vivre là» et la sombre odyssée d'«En route pour le milliard»

L'immersion solaire de «J'ai aimé vivre là» et la sombre odyssée d'«En route pour le milliard»

Du Val-d'Oise à la République démocratique du Congo, le documentaire de Régis Sauder et celui de Dieudo Hamadi déploient les ressources du cinéma pour approcher de manière inattendue des situations, de la plus heureuse à la plus tragique.

«Guermantes» ou les jeux de l'amour et du théâtre au temps de la pandémie

«Guermantes» ou les jeux de l'amour et du théâtre au temps de la pandémie

Entre cour séductrice et jardin des délices, entre chronique et rêve, le film de Christophe Honoré est une aventure joyeuse et sensuelle à l'époque du Covid.

Les défauts de vision ont-ils influencé l'art des grands peintres?

Les défauts de vision ont-ils influencé l'art des grands peintres?

[L'Explication #27] Une sombre histoire de géants à l'allure rachitique, de trois dimensions et de cacahuètes.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio