Culture

Loki, le premier héros bisexuel de Marvel, inaugure-t-il un nouveau genre?

Temps de lecture : 5 min

La dernière série du studio s'engouffre dans la brèche des multiverses et introduit un personnage LGBT+, mais sa diffusion est réservée exclusivement à Disney+.

Un héros dont l'interprète Tom Hiddleston assure le show tant il est familiarisé avec le personnage. | Capture d'écran Marvel Entertainment via YouTube
Un héros dont l'interprète Tom Hiddleston assure le show tant il est familiarisé avec le personnage. | Capture d'écran Marvel Entertainment via YouTube

Tout est parti d'un tout petit mot, sur un dossier au nom «Loki» posé sur une table à l'occasion d'une séquence de promo de la nouvelle série Marvel qui passe à toute allure. À la ligne indiquant son genre, le dieu du mensonge et de la malice est décrit comme «fluide».

C'est symbolique et un peu à l'image de ce que le studio essaye de faire avec le personnage: ouvrir le champ des possibles pour le super-vilain le plus populaire du Marvel Cinematic Universe (MCU).

Changement d'angle

C'est la première fois qu'un méchant se retrouve protagoniste d'une série Marvel, le format devenant l'eldorado des conflits plus mineurs et qui prennent le temps de développer des personnages à la marge de l'univers MCU. À défaut d'être des réussites complètes –l'épilogue de WandaVision tombait un peu à plat et les enjeux finaux de Falcon et le soldat de l'hiver n'étaient sans doute pas à la hauteur–, ces formats plus courts permettent aux personnages de grandir.

En leur donnant le temps de se poser, en évitant les écueils des forteresses volantes qui explosent comme dans tous les blockbusters, les héros se comportent autrement qu'ils ne peuvent se le permettent dans les films: ils prennent leur temps et se mettent à dialoguer. Dans WandaVision et Falcon et le soldat de l'hiver, il était essentiellement question de deuil. Ici, il est presque question de la vie après la mort.

Il ne s'agit pas vraiment du Loki que l'on connaît, celui qui meurt des mains de Thanos dans Avengers: Infinity War. Il n'a pas encore tout le bagage du personnage que l'on connaîtra au bout de ses six apparitions. Il n'a pas encore causé la mort de sa mère. Il ne s'est pas encore fait passer pour son père. Il n'a pas vu mourir Odin, ni Asgard être réduite en cendres. Enfin et surtout, il n'est pas encore mort héroïquement en tentant un dernier tour de passe-passe sur Thanos. Ce Loki-là, c'est celui qui s'enfuit en attrapant un Tesseract pendant Avengers: Endgame.

Son statut d'anomalie temporelle va entraîner son arrestation par une mystérieuse organisation, la TVA (le Tribunal des variations anachroniques). Son sort est apparemment scellé: soit il sera effacé purement et simplement, soit il aide l'Agence de régulation à retrouver un danger plus grand que lui.

L'ubiquité, un nouveau don qui stimule l'imagination

Le vrai plaisir de la série, c'est de retrouver l'interprétation qu'offre Tom Hiddleston dans le rôle de Loki, un personnage qu'il maîtrise jusqu'au bout du cabotinage. À force d'avoir incarné le méchant fou et le traître blagueur, Loki est devenu extrêmement populaire. À tel point qu'il en ferait presque oublier ses méfaits, à commencer par sa tentative de détruire New York. Le Loki du MCU est aussi adorable que Tony Stark. Arrogant, moqueur, frondeur, crâneur, il a tout pour plaire.

Seule lui manquait la multiplicité, souvent exploitée par les comics. Désormais, alternant les fonctions de frère et de compagnon d'armes, il se transforme à loisir: ici en femme, là enfant. Il profite aussi d'une réjouissante période d'adolescence. En ouvrant la boîte de Pandore des multiverses, Marvel nous permet d'imaginer Loki sous toutes les formes. La série sert de prologue à ce nouvel aspect. Pourquoi pas dès lors se figurer un Loki ninja?

Un show dont l'acteur est le héros

Mais en quoi consistent ces nouvelles aventures de Loki? Principalement… à tailler une bavette. Ça cause beaucoup dans Loki. Échapper à la mort ne l'a pas rendu moins bavard et il a trouvé un membre de la TVA à sa hauteur: Mobius, incarné par Owen Wilson –son meilleur rôle depuis des années. Ce gardien du temps est, qui plus est, spécialiste de la biographie de Loki. Les vies et les morts de l'anti-héros n'ont aucun secret pour lui. Il connaît le premier ennemi des Avengers sur le bout des doigts.

Si votre kink consiste à écouter les digressions de Tom Hiddleston sur l'existence, la vanité ou de l'auto-satisfaction qu'il éprouve à se trouver génial, vous serez servi. Il est comme chez lui dans ce show, à tel point qu'il en est le producteur. Une première pour une star de l'écurie Marvel. Sa sortie devance de peu le dernier film de Scarlett Johansson pour le studio, qu'elle quitte avec Black Widow, sorti le 7 juillet.

À partir de là, la série Loki s'embarque dans un assemblage bavard où se mêlent une ambiance héritée de Terry Gilliam et du Prisonnier. C'est la porte ouverte à tous les Loki. L'esthétique est volontiers inspirée des années 1970 et du joug implicite de la bureaucratie. Un produit Marvel n'a jamais autant ressemblé à un croisement entre un «Message à caractère informatif» et un pastiche digne de Zootopie. Comme à chaque fois, on croise les doigts pour que les mécaniques Marvel n'alourdissent pas l'épilogue. Le studio nous y a trop souvent habitués.

L'originel d'un nouveau genre?

Les conditions sont réunies pour que Marvel introduise la fluidité de genre à l'identité de Loki. La série fait de son protagoniste la seule figure LGBT+ emblématique présentée officiellement par le studio. Il fait son entrée après les vingt-trois films du MCU. Marvel répond ainsi à la demande des fans qui voulaient qu'un héros les représentent à l'écran. Le studio prend aussi le risque de provoquer le courroux des pays intolérants à l'homophobie. Il est difficile de dire pour l'instant si cette avancée, aussi modeste soit-elle, aura des répercussions, d'autant plus qu'Eternals, prévu pour novembre, annonce qu'il sera le premier film du studio à montrer des super-héros homosexuels. Entre l'envie de représenter l'ensemble de la société et le positionnement marketing, Marvel, dont Disney est la maison-mère, joue la sécurité en réservant la diffusion de la fiction à Disney+, en excluant les salles de cinéma.

Marvel répond à la demande des fans LGBT+ qui voulaient qu'un héros les représente à l'écran.

L'objectif de la série reste quand même de remettre Loki sur l'échiquier pour qu'il puisse revenir dans le MCU. Elle doit aussi ouvrir le bal des multiverses dont les comics Marvel ont le secret. Ce n'est pas un hasard si le showrunner de Loki n'est autre que Michael Waldron, un vétéran de Rick et Morty mais également le scénariste du prochain Dr Strange in the Multiverse Madness, prévu pour mars 2022 sous la houlette de Sam Raimi. Se démarquant des blockbusters, la série Loki est une véritable cure de chill, avec beaucoup moins d'action et beaucoup plus de Tom Hiddleston, trop heureux de monologuer. On peut dès lors se poser la question: dans le cas où le Loki que l'on connait faisait la cour à un autre lui-même, homme comme femme, serait-ce de l'inceste ou de la masturbation?

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