Santé

Covid-19: sans jouer les trouble-fêtes, ça sent l'été indien

Temps de lecture : 7 min

S'il sera difficile d'attribuer une éventuelle reprise épidémique aux seules réouvertures des lieux de spectacle, de sport ou de fête, nous avons eu envie de regarder au plus près les risques potentiels.

Si seules 10% des personnes infectées contaminent plus d'une personne, il faudrait 100 nuits consécutives dans cette même discothèque pour observer seulement un cluster. | Long Truong via Unsplash
Si seules 10% des personnes infectées contaminent plus d'une personne, il faudrait 100 nuits consécutives dans cette même discothèque pour observer seulement un cluster. | Long Truong via Unsplash

Nous voilà, à l'arrivée de l'été, dans un contexte épidémique paradoxal.

D'une part, et quoique l'on observe depuis quelques jours une hausse assez rapide, notamment chez les 20-29 ans, les indicateurs demeurent encore favorables (avec moins de 5.000 cas par jour prévus au moins sur les sept prochains jours) à une levée des mesures sanitaires –si tant est que le gouvernement daigne mettre en place des stratégies d'élimination ou à tout le moins de suppression du virus tant sur le plan national qu'à des niveaux locaux dès que la situation s'enflamme.

D'autre part plane la menace du variant Delta qui, du fait de son important R0 (taux de reproduction), est en train de changer la donne et risque bien de finir par contaminer une bonne partie des personnes non vaccinées, avec la capacité de créer une quatrième vague dont rien n'assure qu'elle pourrait être de moindres amplitude et sévérité que les précédentes.

Or, question vaccination, et alors que les problèmes initiaux de pénurie sont résolus et que des créneaux sont accessibles dans les centres, on observe une stagnation préoccupante des premières injections notamment chez les jeunes adultes, ainsi que chez les populations isolées et précaires.

Dans ce contexte, l'agenda des mesures de déconfinement qui arrivent en fin de semaine à leur extrémité avec la symbolique réouverture des boîtes de nuit est, depuis sa construction, décorrélé de tout indicateur sanitaire. Alors bien sûr, il ne s'agit pas de mettre la population sous cloche, nous nous réjouissons de pouvoir passer au moins le début de l'été à retrouver l'esprit de fête qui sied si bien aux températures estivales.

Mais, sans jouer les trouble-fêtes, nous avons aussi besoin d'appliquer un principe de réalité, de prendre en compte les risques de rebond qui tonnent au fond du jardin afin de ne pas relancer la machine épidémique. Il est autre chose qui peut chagriner avec cette levée des restrictions en mode YOLO, le message envoyé signifiant «C'est fini, c'est bon, vous pouvez y aller».

S'il sera probablement difficile d'attribuer une éventuelle reprise épidémique aux seules réouvertures des lieux de spectacle, de sport ou de fête, nous avons eu envie de regarder au plus près les risques potentiels.

Théorie et hasard

D'abord, quelques considérations chiffrées. Prenez une longue inspiration, on y va!

Considérons un taux d'incidence inférieur à 50 cas pour 100.000 habitants et par semaine, ce qui devrait se passer en France au moins durant les 7 prochains jours et espérons-le, pour une bonne partie du mois de juillet (ce taux était de 22 en France, la semaine dernière). Cela signifie que la probabilité de rencontrer une personne infectée en France, en moyenne, est actuellement très faible.

Faisons un calcul rapide de cette probabilité pour une boîte de nuit qui recevrait 1.000 personnes au cours d'une soirée. Si l'on fait l'hypothèse que l'on reste contagieux 7 jours et qu'une personne sur 5 n'a pas de symptômes suffisants pour l'empêcher de se rendre en boîte de nuit, alors la probabilité d'y rencontrer une personne contagieuse est de moins de 1 personne sur 10.000, soit dix soirées consécutives sans jamais rencontrer aucune personne infectée dans notre boîte de nuit. Si par ailleurs, seules 10% des personnes infectées contaminent plus d'une personne et créent des conditions de super-propagation, il faudrait 100 nuits consécutives dans cette même discothèque avec de telles conditions sanitaires pour observer seulement un cluster. Autrement dit, une bonne partie de l'été se déroulerait sans souci.

Nous constatons aujourd'hui que les décisions concernant les protocoles de réouverture des lieux de spectacle et de fête ont été peu ou prou prises au doigt mouillé en l'absence d'études solides. En effet, nous n'avons pas encore les résultats du concert test d'Indochine qui a eu lieu fin mai 2021 à l'Accord Arena de Bercy, qui a rassemblé sur place 5.000 personnes testées en amont et masquées, comparées à 2.500 personnes restées chez elles et servant de groupe contrôle. Nous n'aurons jamais les résultats de l'expérimentation «Reviens la nuit» puisque celle-ci a été reportée faute de participants et en raison de la faible circulation du virus. L'événement devait réunir le 26 juin 2.200 personnes vaccinées dans deux clubs de la capitale, qui n'auraient pas eu à porter de masque ni à respecter la distanciation physique.

Et, quand bien même nous aurions les résultats de ces expérimentations, ceux-ci sont assez peu reproductibles car ils sont éminemment liés à la circulation virale, mais ils sont également très dépendants du hasard: le hasard des faux négatifs lorsqu'il y a un test à l'entrée, le hasard des cas d'échecs de la séroconversion en cas de vaccination obligatoire, le hasard de la surdispersion du taux de reproduction ou encore le hasard des événements de superpropagation.

Ainsi, si nous pouvons extrapoler le risque potentiel à fréquenter une salle de spectacle ou une boîte de nuit et en faire découler des protocoles sanitaires de réouverture, cela relève d'hypothèses très théoriques basées sur nos connaissances en matière de transmission du SARS-CoV-2.

Au bal non masqué

Concernant les salles de concert debout et les festivals, les protocoles sanitaires, uniques sur tout le territoire, devraient suffire à assurer une bonne sécurisation des événements dans la plupart des régions en ce début juillet:

  • Une jauge de 75% s'applique en intérieur, tandis qu'en extérieur elle est de 100%. Cette jauge permet de limiter un peu les émissions de CO2 et réduit la probabilité d'accueillir un super spreader parmi les participants.
  • Un pass sanitaire est exigé à compter de 1.000 spectateurs, qu'il s'agisse du plein air ou des concerts en salle, limitant encore la probabilité de présence d'une personne infectée.
  • Le port du masque est obligatoire quand le nombre de spectateurs est inférieur à 1.000, pour les événements sans pass sanitaire obligatoire.
  • Pour les événements où le pass sanitaire est en vigueur, au-dessus de 1.000 personnes, le port du masque n'est pas obligatoire mais reste recommandé.

Idem pour les boîtes de nuit:

  • La présentation d'un pass sanitaire est nécessaire pour entrer dans l'établissement, quelle que soit sa capacité: chacun, avec un certificat de vaccination ou un test PCR ou antigénique négatif de moins de 48 heures pourra ainsi entrer en discothèque.
  • Compte tenu de ce pass sanitaire, le port du masque ne sera que recommandé et non obligatoire.
  • La jauge a été fixée à 75% pour les discothèques en intérieur et à 100% en extérieur.
  • Le cahier de rappel papier ou numérique sera obligatoire.

Quelques remarques sur ces mesures.

D'abord, une fois de plus, leur manque d'agilité. Elles paraissent gravées dans le marbre, pour toutes les régions de France, à dater de maintenant, comme irréversibles et ne semblent pas prendre en compte les situations épidémiques locales, laissant aux préfets la possibilité de tout ajustement ultérieur. Des mesures reposant sur des indicateurs sanitaires pré-établis permettraient aux gérants de ces établissements de savoir à quoi s'attendre, de se préparer à un renforcement des mesures ou au contraire à leur assouplissement, plutôt que d'avoir l'impression de se préparer à devoir subir le fait du prince à tout moment durant les mois à venir.

Ensuite, et nous reconnaissons bien là une spécialité bien française, elles ne font aucune recommandation en matière d'aération/ventilation des lieux clos alors que l'installation de purificateurs d'air peut grandement diminuer le risque de transmission dans les lieux clos difficilement ventilables et sans fenêtres.

Enfin, on peut regretter que l'entrée soit conditionnée à la présentation d'un pass sanitaire et non d'un pass vaccinal. En effet, en rien un test négatif ne protège la personne non vaccinée porteuse du pass et rien ne garantit qu'un test négatif 48 heures avant un concert ou une soirée soit l'assurance d'une non contagiosité au moment où la personne passe la porte. Rien ne dit non plus que son résultat n'est pas un faux négatif au vu de la marge d'incertitude des tests antigéniques.

Stayin' alive

Il y a deux mois, la mise en place d'un passeport vaccinal pouvait paraître discutable alors que tous les adultes n'avaient pas encore accès à la vaccination. C'est désormais le cas. Rappelons que nous parlons ici d'activités de loisirs: si une personne souhaite aller à un concert ou en boîte de nuit, on peut exiger d'elle qu'elle soit vaccinée préalablement tant dans le but de se protéger elle-même que de protéger les autres –employés de la salle inclus.

En outre, l'obligation de justifier de sa vaccination à l'entrée de lieux de détente peut constituer une incitation simple à la vaccination, qui plus est dans des classes d'âges qui se sentent parfois peu concernées ou qui préfèrent attendre la rentrée pour franchir le cap. Cela se retrouve largement dans les chiffres: seuls 17% des 18-29 ans étaient complètement vaccinés en France à la fin juin contre 26% des 30-49 ans et 53% des 50-64 ans. Aujourd'hui, nous pouvons craindre que ce soient justement les 20-29 ans qui constituent la population vectrice principale de la vague à venir... comme à l'été 2020. Sauf qu'aujourd'hui, la population déjà vaccinée peut attendre de ce groupe d'âge d'aller se faire également vacciner pour protéger tout le monde d'une nouvelle vague.

Il est vrai que ce pass met les gérants de boîtes de nuit dans une posture parfois inconfortable –alors que leur établissement est fermé depuis dix-huit mois. D'une part, un sentiment d'inégalité de traitement car l'on peut très bien entrer dans un bar ou une brasserie sans pass alors que d'un point de vue théorique, on est à risque similaire. D'autre part, l'impression d'avoir à faire la police et d'être contraints de se poser comme des ambassadeurs de la vaccination alors que cela n'est évidemment pas leur rôle. Dans ces conditions, certains pourraient souhaiter ne pas rouvrir...

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