Culture

Cannes 2021, jour 2: 3 films, 3 Français, 3 fictions, 3 fois le réel

Temps de lecture : 5 min

«Tout s'est bien passé» de François Ozon, «Ouistreham» d'Emmanuel Carrière et «Onoda» d'Arthur Harari, par-delà leurs immenses différences, sont directement transposés d'expériences vécues.

Sous de multiples camouflages très visibles, des vérités révélées par les codes du romanesque. Ici, Yuya Endo dans Onoda. | Le Pacte
Sous de multiples camouflages très visibles, des vérités révélées par les codes du romanesque. Ici, Yuya Endo dans Onoda. | Le Pacte

Plus prolifique que jamais, François Ozon, dont Été 85 figurait dans la sélection fantôme de 2020, revient en compétition avec Tout s'est bien passé.

Comme Grâce à Dieu l'avait fait à propos d'une bien réelle affaire de pédophilie dans l'Église catholique, il pourrait sembler que le cinéaste se confronte à un autre débat de société brûlant, celui de l'euthanasie, ou plus précisément ici de la possibilité pour un individu de décider de mourir.

Mais si le film renvoie assurément à cette question, c'est par l'intermédiaire d'une œuvre littéraire, même si pas une œuvre de fiction. L'écrivaine Emmanuèle Bernheim avait raconté dans le livre éponyme comment elle et sa sœur avaient été confrontées à la décision de leur père de mettre fin à ses jours après un AVC.

Littéraire par la qualité de l'écriture, romanesque par les ressorts dramatiques qu'il mobilisait, le livre était pourtant non seulement un récit de faits réels, mais un récit qui conservait les noms des personnes évoquées et de multiples éléments de leur biographie.

À cette béance entre réalité et narration qui redoublait et intensifiait celle entre refus de la mort d'un proche et compréhension de ses motivations à en finir (sans parler de l'obligation d'affronter les rigueurs de la loi, qui en France punit le recours à la mort assistée comme un meurtre) s'ajoutent, dans le film, l'écart entre le maintien de tous ces repères réels et le fait que les protagonistes sont évidemment des acteurs –et des acteurs tout à fait reconnaissables comme tels, à commencer par Sophie Marceau et André Dussolier dans les rôles d'Emmanuèle et d'André Bernheim.

Emmanuèle (Sophie Marceau) et son père (André Dusssolier). | Diaphana

L'actrice et l'acteur ont une (trop?) lourde charge à porter, tant les personnages qu'ils interprètent sont entièrement définis par des situations tragiques.

Toute la finesse de François Ozon consiste à faire de ce poids de drame –le drame personnel de chacune et chacun, le drame sinon collectif du moins commun d'affronter la fin de vie, pour soi-même ou pour un proche, et d'avoir à prendre des décisions sans retour– une sorte de balancier réglant un mouvement qui porte tout le film, et que rien ne semble pouvoir entraver.

C'est parce que, drame intimiste et psychologique tant qu'on voudra, Tout s'est bien passé est filmé comme un film d'action, action que ni les flashbacks ni les apartés autour de figures secondaires ne détournent de son cours, bien au contraire, que le film tient sa ligne de tension.

Il la tient d'autant mieux que, constamment aux côtés de celle par qui le récit arrive, on se doute bien de son terme, même sans avoir lu le livre. L'absence de véritable suspense quant au résultat, au bénéfice d'une attention au chemin qui sera parcouru, est ici la meilleure des ressources, à la fois narrative et authentique.

La sortie du film est annoncée le 22 septembre 2021.

Le vrai monde, qui peut le dire?

En ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, Ouistreham d'Emmanuel Carrière est lui aussi à la fois directement inspiré de la réalité, et la transposition à l'écran d'un livre –Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas.

Mais le réalisateur écrivain ne se contente pas ici d'une adaptation de l'œuvre de l'écrivaine enquêtrice qui avait partagé durant des mois la vie de travailleuses précaires à Caen et dans sa banlieue.

Incarnée avec une sombre conviction par Juliette Binoche, remarquable, celle autour de qui se construit le film est confrontée à la fois aux conditions d'existence indignes de toutes les femmes auxquelles elle s'est mêlée sous une fausse identité, et au dilemme de cette fausseté même.

Mise en lumière précise et attentive d'innombrables sorts aussi réels et banals qu'atroces, Ouistreham interroge ce qu'il peut y avoir d'infranchissable entre le monde d'une écrivaine, même attentive et pleine d'empathie, et la réalité de toutes ces femmes travaillant dans des conditions de misère, d'humiliation et dans certains cas de violence physique, aujourd'hui en France. Et garde vive l'hypothèse qu'il s'agit de deux faces du même enjeu, qu'on résume (et dissimule) sous l'expression d'«inégalité sociale».

Si la description de situations concrètes, issues de l'enquête de Florence Aubenas, situations qui sont loin d'être toutes sinistres ou en tout cas univoques, constitue bien l'essentiel de ce que raconte le film, celui-ci est comme retendu de l'intérieur par le statut de cette Marianne, intellectuelle parisienne aisée, qui triche pour faire voir une vérité.

Il ne s'agit évidemment pas d'un procès intenté à Florence Aubenas, mais d'une interrogation sur la place possible du témoignage, littéraire ou filmé, documentaire ou fictionné, face à des réalités brutales, quotidiennes, invisibilisées –et qui pour l'essentiel le resteront, livre ou pas livre. Film ou pas film.

Marianne (Juliette Binoche) mise face aux contradictions de sa position. | Memento Distribution

La situation réelle de Juliette Binoche, star de cinéma parmi des acteurs et actrices non professionnels, démultiplie judicieusement cette double mise en question, mise en question d'une réalité et mise en question des possibilités –techniques, artistiques, éthiques, politiques– de leur donner existence, notamment au cinéma.

Jusqu'au bout, Emmanuel Carrière gardera ouverte, instable, troublante, cette deuxième question, ou ce deuxième aspect de la question, qui le concerne tout autant –et, à sa place, chaque spectateur aussi.

La sortie du film est annoncée en janvier 2022.

Aventures aux Philippines

En ouverture de la section Un certain regard, c'est encore à une autre forme de mobilisation de faits réels avec toutes les ressources de la fiction qu'on a assisté.

Deuxième long-métrage d'Arthur Harari, Onoda – 10.000 nuits dans la jungle porte le nom de cet officier de l'armée impériale japonaise envoyé en 1944 dans une île des Philippines, et qui refusa de se rendre, menant une guérilla quasi solitaire dans la jungle durant trente ans.

S'il reconstitue les conditions réelles dans lesquelles le lieutenant Hiro Onoda, ayant refusé de croire à la défaite, mena une minuscule troupe peu à peu réduite jusqu'à ce qu'il demeure seul, le film revendique ouvertement les références du film de guerre, des grandes aventures dans la jungle, avec aussi parfois un zeste de film d'espionnage.

On songe à Aventure en Birmanie de Raoul Walsh comme à La 317e Section de Pierre Schoendorffer mais aussi à Aguirre de Werner Herzog, voire à Robinson Crusoé plus encore qu'à Conrad et à Apocalypse Now: s'il s'agit bien, à partir d'une histoire véritablement advenue, de l'évocation d'une sorte de délire, elle n'est nullement une métaphore métaphysique.

La puissance, puissance romanesque, puissance fictionnelle et même puissance fabulatrice d'Onoda est d'être au contraire très concrète, très matérielle, et si on peut dire sur une telle durée, très quotidienne. Le film ne s'écarte jamais de liens de causalité qui ont pu avoir leur rationalité ou leur apparence de rationalité.

Il tire sa puissance de rester factuel, y compris avec des échos très contemporains, en particulier dans la manière de se fabriquer des régimes d'explications des faits en conformité avec ses croyances profondes –évoquant ce qu'on nomme à présent l'alter-réalité des complotistes de tout poil, sinon de tout un chacun.

L'irréductible lieutenant Onoda (Yuya Endo). | Le Pacte

Grâce à l'interprétation remarquable de l'acteur principal, Yuya Endo, et à une mise en scène capable d'un lyrisme inspiré pour évoquer la survie de cette poignée d'humains dépourvus de tout dans une nature d'une puissance extrême, Arthur Harari réussit une fresque haletante, digne du grand cinéma classique d'aventure.

Le fait de savoir qu'elle s'appuie pratiquement constamment sur des faits avérés, souvent dramatiques, parfois comiques ou complètement farfelus, n'est que la planche d'appel de son élan fictionnel. Mais c'est bien pour sauter plus haut et plus loin dans le réel du fonctionnement de l'esprit humain que le film s'élance depuis une authenticité historienne, qui s'avère donc ici doublement précieuse.

Onoda –10.000 nuits dans la forêt

d'Arthur Harari

avec Yuya Endo, Kanji Tsuda, Yuya Matsuura

Séances

Durée: 2h47

Sortie le 21 juillet 2021

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