Economie

Europe et euro au jeu des sept contre-vérités

Philippe Reclus, mis à jour le 12.05.2010 à 6 h 10

L'Europe a seulement gagné du temps. Le plus dur est à venir.

L'euro l'a échappé belle. Le plan de sauvetage de 750 milliards d'euros mis en place par les Vingt sept a marqué les esprits et de laissé penser aux citoyens que le pire a été évité de justesse grâce au sang froid et à la détermination des gouvernants européens. Reste à savoir dans quelle mesure il faut prendre pour argent comptant les sept vérités martelées dans un bel élan depuis le 9 mai par les capitales européennes.

(1) Les politiques ont repris la main sur le marché.

Le plan d'urgence, par son ampleur (jusqu'à 750 milliards d'euros mobilisables pendant trois ans), par la détermination de ses auteurs, dont les photos en posture martiale ont fait la une des journaux, et par la réforme en profondeur des mécanismes de solidarité entre les seize Etats membres de la zone euro a mis un un terme à des semaines de spéculation des marchés sur la possibilité de voir un Etat, la Grèce, puis d'autres, faire défaut.

En décidant ce coup de massue, à crédit, les politiques ont dompté les marchés, effacé l'effroi de voir se propager une nouvelle crise bancaire et démontré que les européens, contrairement à ce qu'on pense, savent prendre les décisions efficaces quand il le faut. Ne vaudrait-il pas mieux dire que les européens ont pour l'instant acheté à prix d'or du temps pour faire retomber la pression. En revanche, ils n'ont ni prévu ni arrêté de mesures concrètes pour empêcher et punir la spéculation. Le plan annoncé ne contient que de vagues engagements sur la régulation financière.  A quand la prochaine alerte?

(2) Les marchés boursiers sont calmés.

La réaction épidermique des marchés qui ont récupéré une séance tout ce qu'ils avaient perdu en une semaine traduit le fait qu'ils croient en ce plan. Ne vaut il pas mieux penser que les marchés ont surtout compris que les gouvernements européens ont évité une nouvelle crise bancaire systémique. Ce sont d'ailleurs les actions des banques, dont personne ne connaît vraiment l'ampleur des engagements sur les dettes de la Grèce, du Portugal ou de l'Espagne, qui se sont envolées. Combien de jours cet armistice tiendra avant que les marchés ne recommencent à tester la détermination des européens à mettre à présent en oeuvre les mesures d'assainissement de leurs finances publiques.

On peut redouter que toute fausse note et que tout doute qui inévitablement accompagneront la mise en place du plan de soutien dont la mécanique est très complexe entre les membres de l'Union monétaire seront montés en épingle. S'ajoute à cela le fait que les gouvernements européens, en cas de problème, face à leurs parlements et leurs opinions publiques, devront admettre un abandon partiel de souveraineté en matière de politique budgétaire, fiscale et économique et accepter le principe d'ingérence dans leurs affaires intérieures en échange de l'obtention de l'aide européenne.

Au même titre que les banques ont fait le maximum pour éviter d'avoir à être recapitalisées par de l'argent public pour ne pas voir l'Etat mettre son nez dans leur conseil d'administration et leur gestion, les politiques feront tout pour éviter la honte de voir la Commission européenne se mêler de leurs affaires intérieures. Ce qui peut les pousser à recourir, comme dans le passé, à des stratagèmes financiers qui leur permettent d'éviter officiellement d'avoir à tendre la main. Au même titre que rien ne semble devoir stopper la spéculation, rien ne paraît pour l'instant prévu pour calmer les ardeurs des Etats dans la créativité financière.

(3) L'euro est sauvé.

La monnaie unique a bénéficié immédiatement du plan européen en s'appréciant face à la plupart des autres devises sans toutefois que ce soulagement soit excessif. Il tient avant tout à l'idée qu'un nouveau risque de crise bancaire est écarté. Pour autant tous les problèmes structurels de l'Europe, qui ont accentué la crise et qui se traduisent dans le thermomètre de sa monnaie, demeurent: faible croissance, déficits publics, surendettement, défi démographique. Le système prévoit une garantie des dettes des pays membres entre eux mais il ne prévoit pas pour autant une coordination des politiques économiques et fiscales. Si rien ne bouge en termes d'harmonisation et d'intégration des modèles économiques, budgétaires et fiscaux, il y a fort à parier que le spectre d'une Europe à deux vitesses monétaires, vienne hanter rapidement les marchés et les poussent à parier de nouveau sur l'éclatement de la zone.

(4) Les Européens peuvent souffler.

Une chose a été d'adopter, le couteau sous la gorge, le plan de sauvetage, une autre va être de faire accepter et d'installer dans la durée les mesures d'assainissement des finances publiques et budgétaires et de désendettement. Aux dires des professionnels de marché, l'Europe aurait acheté deux ans de tranquillité pour se consolider et parfaire l'intégration de son organisation. Un long délai pour agir. Ou pour ne rien faire comme certains le redoutent déjà. Rien n'assure si la volonté politique, apparue dans l'urgence, demeurera.

(5) La gouvernance économique de la zone euro progresse.

La zone euro fonctionne un peu comme nos grandes écoles de la République. Les postulants acceptent les sacrifices et de se soumettre à deux ans de sacerdoce de classes préparatoires pour entrer dans le saint des saints. Mais une fois la porte franchie, la discipline se relâche, le contenu des études reste vague, la contrainte se délite. On peut douter que ce système change rapidement. Et on peut penser que les européens vont, à partir de ce constat, se convaincre encore longtemps, avec une certaine complaisance que l'Europe n'est qu'un corps mou qui n'est capable de progresser qu'à l'occasion de crises. L'idée est sympathique mais totalement inadaptée à la nouvelle donne et au nouveau tempo internationaux. Face à la Chine qui fait des bonds de géants, aux Etats-Unis qui relèvent la tête, les européens n'ont plus les moyens de se regarder changer en estimant que si les choses tournent mal, ils sauront toujours au dernier moment adopter les mesures qui s'imposent. Sans pour autant que le travail de fond soit fait auprès des opinions publiques au sein desquelles l'euroscepticisme ne cesse de se propager.

Si l'Allemagne s'est ralliée, avec retard, au plan de soutien de la Grèce, l'opinion allemande elle n'a pas du jour au lendemain abandonné ses préventions et ses exigences vis à vis des Etats européens soupçonnés de laxisme. Le retard allemand a coûté cher à l'Europe. Surtout, si c'était pour se rallier finalement au plan européen, quitte à essuyer la sanction des urnes, rien ne dit qu'Angela Merkel n'aurait pas mieux de faire de se présenter plus tôt devant l'obstacle.

(6) La situation des finances publiques des Etats européens va s'assainir.

C'est le principal doute qu'on peut évoquer à l'issue de ces quarante huit heures un peu folles. En dépit des milliards annoncés dans la nuit du 10 mai, la question des contre-parties obtenues auprès de chaque Etat membre reste plus que jamais posée. Une fois le ouf de soulagement des marchés poussé, la réalité risque de vite s'imposer: le plan de dissuasion européen revient aussi à dire que les Etats sont prêts à creuser encore un peu plus leur dette pour résoudre leur problème de .... surendettement.  Moralité: les gouvernements européens n'ont finalement pas d'autres solutions à proposer que les vieilles méthodes qui n'ont pas empêché nombre de pays de foncer en klaxonnant dans le mur de la dette.

(7) La BCE le peut.

Pour Jean-Claude Trichet (le Président de la Banque Centrale Européenne (BCE)), le bilan de la tragégie grecque est doublement cruel. Il a été contraint à plusieurs reprises de changer de pied au risque d'écorner une fraction de l'indépendance de la banque centrale que l'Allemagne avait érigée au rang de dogme lors de la création de l'euro il y a onze ans. Il a accepté, après l'avoir exclu quelques jours plus tôt, le principe de l'achat par la BEC des obligations émises par les Etats en difficulté dont les banques pourront se délester  Mais surtout, personne n'est pour l'instant tenté de poser la question de la limitation des moyens dont dispose la BCE pour assumer ce rôle de sauveteur en dernier ressort, en achetant de la dette publique. Le montant des sommes qu'elle pourrait être amenée à mobiliser, évalué jusqu'à 200 milliards d'euros, pour racheter des obligations émises par les Etats en difficultés pose la question de savoir ce qu'il arrivera si ces Etats sont dans l'incapacité de rembourser leur dette. Il faut certes comparer cet effort à la taille du bilan de la BCE qui représente presque huit fois plus. Mais, en cas de nouvelle crise, les Etats Européens ne disposent désormais plus d'autres recours pour calmer leurs démons. 

Philippe Reclus

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Image de Une: Pichi Chuang / Reuters

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