Culture

«Black Widow», le grand au revoir de Marvel à Scarlett Johansson

Temps de lecture : 5 min

Le studio fait acte de présence dans les salles de cinéma en confiant l'ouverture du bal à ce film centré sur la famille, tout en offrant à l'actrice son baroud d'honneur.

Scarlett Johansson a beau interpréter la seule vétérante de ce film, le but de ce dernier est de désigner Yelena comme l'héroïne qui lui succèdera. | Capture d'écran Marvel Entertainment via YouTube
Scarlett Johansson a beau interpréter la seule vétérante de ce film, le but de ce dernier est de désigner Yelena comme l'héroïne qui lui succèdera. | Capture d'écran Marvel Entertainment via YouTube

C'est un des membres des Avengers les plus redoutables qui soit, capable de s'adapter à n'importe quelle situation. Elle est à la croisée des films d'espionnage du XXe siècle et d'un pot-pourri des films d'action modernes. Toujours vêtue de sa combinaison de combat, elle est aussi la deuxième héroïne d'un film Marvel. Au lieu de déboucher sur tout un nouvel arc narratif, on a l'impression que c'est un grand au revoir que le studio adresse à son héroïne.

Une longue gestation

Black Widow n'a pas été le personnage le mieux traité du Marvel Cinematic Universe (MCU). Ça avait pourtant plutôt bien commencé, quand Scarlett Johansson avait incarné pour la première fois l'héroïne créée par le studio, passée du camp des espions soviétiques à celui des super-héros new-yorkais que sont les Avengers.

Elle avait même tenu le face-à-face contre Hulk. Elle s'auto-qualifiera de monstre sous la houlette de Joss Whedon avant de mourir dans Avengers Endgame, se sacrifiant car «sa vie vaut moins que celle de Hawkeye qui a des enfants». À l'écran, seul Tony Stark a eu droit à un enterrement qui vaille le déplacement. En fait, Black Widow a été le membre le moins constant des Avengers. L'héroïne a toujours été écrite de manière différente de film en film, avec Scarlett Johansson comme seule garante d'une certaine cohérence. Populaire malgré la baisse de production de produits dérivés (un phénomène qui ne touche pas les autres personnages), son film solo ne sort qu'à présent, après une très longue gestation. Il faut croire qu'il était plus compliqué de faire un film sur elle que bientôt trois Ant-Man.

L'histoire du film Black Widow se déroule juste après les événements de Captain America: Civil War. L'équipe de ce dernier, considérée comme constituée de criminels et de renégats, est pourchassée par l'armée américaine. Natasha Romanoff, alias Black Widow, ou Veuve noire pour qui apprécie la version française, continue une cavale qui la conduit jusqu'à un mobile home en Norvège où elle tue le temps en regardant des James Bond période Roger Moore.

Seulement voilà, elle se laisse embarquer dans une autre aventure. Yelena, celle qu'elle considérait autrefois comme sa sœur quand elle n'était qu'apprentie espionne, refait surface. Elle a pour objectif le démantèlement de la Chambre rouge, un lieu où sont formées toutes les Black Widow. Pour Natasha, il s'agit aussi de retrouver les gens qu'elle considérait comme des membres de sa famille, le temps d'une infiltration sur le sol américain lorsqu'elle n'était qu'une enfant.

La famille dans tous ses états

La famille constitue le thème général de Black Widow. Celle que l'on choisit et surtout celle qui se recompose. Ça parle beaucoup de cellules familiales disloquées par le temps, de rédemption et fatalement, d'un peu de vengeance. Mais pour une fois, Marvel définit plutôt clairement les problématiques de ses héros –de ses héroïnes en l'occurence. On connait les raisons qui les poussent au combat. On pourrait même y trouver ce qui a tendance à manquer dans les films du MCU: du drama et de vrais arcs narratifs, au lieu de suivre un personnage d'un point A à un point B, là où commence le prochain film du studio. Ce n'est pas le trailer d'un autre film mais bien une histoire «stand alone», assez indépendante du reste de la franchise.

Scarlett Johansson a beau être la seule vétérante de ce film, le vrai sujet de cette histoire est le personnage de Yelena, servi par l'énergie de Florence Pugh. L'actrice n'a pas son pareil pour balancer des vannes qui tombent à plat, un gimmick récurrent que l'on retrouve chez beaucoup de Russes au cinéma. Le but de l'opération «espionne mais sympa» est aussi de la mettre dans les rangs d'une probable succession. C'est ce qu'on voit se dessiner au fur et à mesure des séries Marvel diffusées sur Disney+, avec US Agent dans Falcon et Winter Soldier ou les enfants de Wanda dans WandaVision.

Une succession de clichés

C'est un véritable festival d'accents russes bien forcés comme dans un film des années 1980. Parfois c'est légitime, puisqu'on sait maintenant que Black Widow a passé une partie de son enfance ailleurs qu'en Russie. David Harbour en Red Guardian livre une composition très personnelle, entre la caricature et la sitcom. Rachel Weisz apporte ce qu'il faut de figure maternelle, ce qui pousse à penser qu'elle aurait fait une très bonne James Bond girl tout en duplicité. Il faut les voir, tous réunis, en combis de combat (un point important pour les fétichistes des uniformes et des costumes) mais se chamaillant comme une famille dysfonctionnelle. Grâce à ce quatuor vraiment inhabituel pour le MCU, Black Widow apporte une forme de légèreté et, disons-le, un peu de personnalité, sans doute le résultat d'un travail à l'image de Cate Shortland, une réalisatrice australienne qui fait ses premiers pas dans la grande famille Marvel.

Ne nous leurrons pas. Un film contrôlé par ce studio doit se conformer à une sorte de charte, pour ne pas dire de formatage, et la personne chargée de la réalisation délaisse toute autorité dès qu'il faut mettre la baston en scène. Les séquences d'action sont en l'occurence assez fonctionnelles et, pour une fois, pas trop chargées en CG. On sent l'influence de Mission Impossible et de Jason Bourne version light, parfois un peu confuse surtout quand débarque l'ennemi du jour, Taskmaster, dont le pouvoir est d'imiter son adversaire. On reste quand même dans un cadre où les gens ne font que se casser la gueule. On ne se déplace pas de galaxie en galaxie. Les clichés du MCU reviennent vite au galop dès qu'il s'agit du dernier tiers du film où toutes les ambitions dramaturgiques s'échouent: petite pause quasi-humoristique dans une ferme à laquelle succède une bataille au sein d'une forteresse volante, forcément amenée à s'effondrer. En laissant de côté le drama, on se dit qu'il ne s'agit que d'un Marvel de plus.

Les fans ne seront pas dupes. Le film est clairement produit pour occuper l'espace et les cinémas le temps que la phase 4 du MCU se mette en place. Non seulement il a été retardé d'une année pour cause d'épidémie, mais on a en plus la sensation qu'il arrive au bal complètement en retard. Difficile de tenir les spectateurs en haleine. Le seul enjeu, à terme, consiste à propulser «la petite sœur» Yelena comme l'héroïne qui succèdera au personnage de Black Widow. En tout cas, le film s'y emploie. Pour le reste, on a vraiment l'impression de recevoir un mot d'excuse parce que ce film ne sort que maintenant. Quand on pense qu'on ne l'attendait plus et que son héroïne était décédée deux films auparavant, ce n'est déjà pas si mal.

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