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Détournement d'aumône au Vatican: la promesse d'un procès retentissant

Temps de lecture : 6 min

Dix responsables seront jugés par le tribunal du Saint-Siège dès le 27 juillet au sujet du rôle supposé qu'ils auraient joué dans une affaire d'investissements douteux.

Le pape François a déjà engagé des réformes pour assainir la situation. | Isabella Bonotto / AFP
Le pape François a déjà engagé des réformes pour assainir la situation. | Isabella Bonotto / AFP

Samedi 3 juillet, la salle de presse du Saint-Siège signalait l'inculpation de dix personnes et quatre sociétés pour des faits graves: «extorsion», «corruption», «escroquerie», «blanchiment d'argent», «détournement de dons», «abus de pouvoir».

Fait sans précédent, l'acte d'accusation de près de 500 pages, couronnant deux ans d'enquête, cite des personnalités proches du pape François ou qui furent ses plus proches collaborateurs, dont le cardinal Angelo Becciu, déchu des droits et devoirs liés au cardinalat en septembre 2020. La première audience de ce procès se tiendra le 27 juillet prochain.

Le denier de Saint-Pierre investi dans l'immobilier

Tout commence en 2013, quelques semaines après l'élection du pape argentin. La secrétairerie d'État (administration similaire à celle du Premier ministre français) décide l'investissement de 200 millions de dollars (168,9 millions d'euros) dans Athena Capital Global Opportunities, un fonds régi par un intermédiaire italien, Raffaele Mincione.

Cet argent provient du denier de Saint-Pierre, organisme qui gère les dons remis au pape pour ses œuvres en faveur des pauvres. Il est convenu de placer 100 millions dans un immeuble détenu jadis par Harrod's à Chelsea, quartier chic de Londres, et de répartir les 100 millions restants dans divers placements. La secrétairerie d'État est alors dirigée par le cardinal Parolin et son substitut aux affaires générales (équivalent du ministre de l'Intérieur), Angelo Becciu, un diplomate de carrière, en poste depuis 2011.

Cinq ans plus tard, Athena Capital affichait une perte de 18 millions d'euros de l'investissement du Vatican en raison de montages financiers opaques et d'intermédiaires douteux. La secrétairerie d'État chercha donc une solution pour maintenir sa participation dans l'achat de l'immeuble londonien voué à être transformé en appartements de luxe. Elle fit alors appel à un courtier italien vivant à Londres, Gianluigi Torzi, lequel incita le Vatican à verser 40 millions de livres sterling (33,7 millions d'euros) à Raffaele Mincione «pour prendre finalement possession de la propriété londonienne». Ce que fit la secrétairerie d'État, laquelle investit dans une société appartenant à Gianluigi Torzi plutôt que de «créer une société ad hoc contrôlée» par elle. Le piège se refermait: Gianluigi Torzi réclamera plus tard au Vatican 15 millions d'euros pour qu'il puisse gérer le bâtiment londonien. En effet, il était parvenu à demeurer le seul à avoir «tous les pouvoirs sur l'immeuble» de Chelsea, à en croire le résumé de Vatican News.

Un système dépassé

Selon l'acte d'accusation, François connaissait cette tractation et avait donné son accord, tout comme le cardinal-secrétaire d'État, Pietro Parolin, ainsi que le substitut aux affaires générales, Edgar Peña Parra depuis l'automne 2018. Aucun de ces responsables n'a pris conscience des conséquences juridiques de cet accord; aucun d'entre eux n'est aujourd'hui inculpé. Pourtant, un article de La Croix révèle que la secrétairerie d'État demanda en mars 2019 un prêt de 150 millions d'euros à l'Institut pour les œuvres de religion (IOR), la «banque du Vatican», qui n'a plus le droit d'en accorder depuis 2014. L'objectif était toujours d'acquérir le bâtiment londonien… C'est cette demande qui déclencha l'enquête de deux ans aboutissant sur l'acte d'accusation de ce samedi 3 juillet.

Le cardinal déchu Angelo Becciu, qui clame son innocence, est au cœur des accusations visant le Vatican. | Andreas Solaro / AFP

Dans l'intervalle, réapparaît Angelo Becciu, désormais cardinal-préfet de la Congrégation pour la cause des saints, lequel serait intervenu dans des propositions d'achats –avec son cortège d'intermédiaires– de l'immeuble londonien alors qu'il n'avait plus aucune responsabilité dans ce dossier. C'est ce que découvrent les enquêteurs du Vatican qui mettent la main par ailleurs sur d'autres opérations menées par Angelo Becciu dans ses anciennes fonctions de substitut aux Affaires générales: financements d'entreprises et d'œuvres caritatives de ses frères (225.000 d'euros), financement de Cecilia Marogna (près de 600.000 euros), une consultante qui se proposait de libérer une religieuse enlevée en Angola, aujourd'hui inculpée par la justice vaticane. Le Vatican s'était en effet aperçu qu'une partie de cet argent avait été utilisée à d'autres fins (retrait de liquidités, hôtels de luxe, etc.).

Le cardinal Becciu a été démis de ses fonctions de préfet et de ses droits et devoirs liés au cardinalat en septembre 2020 par François, en raison notamment de son népotisme. Depuis, Angelo Becciu clame son innocence.

Ce scandale éclaire l'obsolescence du système romain, avec son pape au pouvoir, sa curie à disposition et les libertés qu'il prend avec le droit.

Autre inculpé, l'avocat suisse René Brülhart ancien président de l'Autorité d'information financière (AIF), chargée de surveiller l'IOR. Il a été remercié en 2019 par le pape jésuite. L'homme est aujourd'hui accusé d'avoir abusé de son autorité en faisant pression sur la banque du Vatican pour qu'elle prête les 150 millions d'euros requis par la secrétairerie d'État. René Brülhart s'estime pour sa part victime d'une «erreur de procédure» et dénonce le code pénal du Vatican qui «va à l'encontre des systèmes judiciaires modernes».

C'est en effet là que le bât blesse. Car ce scandale éclaire l'obsolescence du système romain reposant sur un pape tout-puissant, qui réunit en ses mains tous les pouvoirs, et une curie à son service, quitte à prendre des libertés avec le droit. Un exemple, dans le cadre de cette affaire: en mars 2021, la justice britannique a débouté la demande du Vatican qui exigeait la saisie des comptes bancaires de Gianluigi Torzi. Le jugement n'est pas tendre avec Rome qu'il accuse de «non-divulgation» (non-disclosure), de «fausses déclarations» (misrepresentation) et enfin d'«omissions».

Un nettoyage à coups de réformes

François semble conscient de ces pratiques. Il faut noter plusieurs réformes allant dans ce sens: création du secrétariat pour l'Économie, nomination du juge anti-mafia Giuseppe Pignatone à la tête du Tribunal de la Cité du Vatican, nouveau système judiciaire, amélioration de la lutte contre la délinquance financière… En avril 2021, dans l'optique du procès du 27 juillet prochain, il a d'ailleurs signé un décret permettant au tribunal du Vatican de juger des cardinaux et des évêques.

Les choses ont donc changé. Ajoutons enfin que la secrétairerie d'État ne peut plus gérer elle-même ses propres fonds depuis novembre 2020, le pape argentin ayant décidé qu'ils devaient être transférés à l'Administration du patrimoine du Siège apostolique (APSA).

Ce transfert avait été réclamé en vain par le cardinal Pell, alors secrétaire pour l'Économie, lequel avait rencontré les oppositions du cardinal Parolin et d'Angelo Becciu… La secrétairerie d'État n'est sans doute pas devenue une coquille vide mais à présent, elle n'a plus aucun pouvoir en matière financière. Dans le même temps, François a nommé des proches aux postes-clés: le jésuite Juan Antonio Guerrero Alves comme secrétaire pour l'Économie en 2019, à la suite des déboires judiciaires du cardinal Pell finalement «acquitté des chefs d'accusation de viols et d'abus sexuels»; Nunzio Galantino, président de l'APSA et ancien secrétaire général de la Conférence épiscopale italienne, en 2019; le franciscain conventuel Mauro Gambetti, cardinal-archiprêtre de la Basilique Saint-Pierre et président de la Fabrique de Saint-Pierre (chargée de la gestion et de l'entretien de la basilique) en 2021, pour ne citer qu'eux. L'objectif est bien de mettre en place de nouvelles pratiques et de changer les mentalités.

Le cardinal-secrétaire d'État Pietro Parolinles risque d'être éclaboussé par le témoignage du cardinal Becciu. | Tobias Schwarz / AFP

Le procès qui s'ouvre à la fin de ce mois de juillet sera scruté de près, notamment en raison de son aspect hors norme, s'agissant tant des personnalités inculpées que des sommes astronomiques dilapidées alors qu'elles étaient supposées aller aux pauvres. Il est clair qu'il s'inscrit dans le plan du pape qui souhaite davantage de transparence en matière financière et d'investissements.

Il faudra surveiller les déclarations du cardinal Becciu dont chacun pressent qu'elles risquent de mettre en cause d'autres personnalités en responsabilité au Vatican, en premier lieu le cardinal-secrétaire d'État, Pietro Parolin, et son successeur aux Affaires générales, Edgar Peña Parra, quasiment disculpés par l'acte d'accusation. Le cardinal Parolin a déjà fait savoir qu'il espérait un procès «bref» et qu'il comparaîtrait si le tribunal l'exigeait. Il serait curieux que ce ne soit pas le cas.

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