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Pourquoi sommes-nous si tristes quand notre équipe nationale perd?

Temps de lecture : 5 min

Depuis la défaite des Bleus face à la Suisse, l'Euro 2020 n'a plus la même saveur pour les supporters français. Un sentiment de vide frappe les fans de football après chaque grand échec de leur équipe de cœur.

Un supporter de l'équipe de France pendant le match contre la Suisse, le 28 juin 2021 à Lyon. | Olivier Chassignole / AFP
Un supporter de l'équipe de France pendant le match contre la Suisse, le 28 juin 2021 à Lyon. | Olivier Chassignole / AFP

C'est un groupe WhatsApp qui s'est transformé en cellule psychologique. Dans les heures qui ont suivi la défaite de l'équipe de France aux tirs au but face à la Suisse en huitièmes de finale de l'Euro 2020, des centaines de messages ont été publiés sur le fil de discussion dédié au football que je partage avec une dizaine d'amis. Je n'y suis pas le plus actif, mais certains y ont noyé la frustration de la défaite et refait le match à base d'analyses tactiques plus ou moins pointues, jusqu'à tard dans la nuit.

Le lendemain du match à 13h12, on pouvait par exemple y lire ce post: «En vrai, je n'ai même pas la haine contre les Suisses. Ils ont fait un beau match. Ils méritent leur qualification. J'ai juste le mode super blasé qui est activé aujourd'hui. Cette défense à cinq, c'est elle qui nous met dedans. Grosse erreur de Didier Deschamps.»

Pourquoi une défaite des Bleus dans une compétition internationale comme l'Euro provoque-t-elle un tel sentiment de frustration ou de tristesse chez des supporters qui, pourtant, ne voient pas leur vie changer si la France gagne ou perd? C'est un peu la question à six francs, que certains penseurs indifférents aux joies du football ont réglée depuis longtemps en qualifiant d'«opium du peuple» cette passion dévorante des supporters pour leur équipe favorite. Il y a pourtant plus que ça dans la gueule de bois collective des lendemains de défaite.

«La vie continue, mais sans nous»

Un Euro ou une Coupe du monde de football, c'est tout d'abord une période de fête. Un moment de l'année où on peut se promener en t-shirt, une bière à la main dans la moiteur des nuits d'été, avec le son des cigales dans les oreilles ou une odeur de pétrichor plein le nez. Les aventures des Bleus ajoutent un fil narratif à cette légèreté estivale. Pendant plusieurs semaines, une atmosphère de joie plane au-dessus des villes et des villages, et les exploits des joueurs de l'équipe de France alimentent les discussions et les rêves de plusieurs millions de concitoyens.

Quand la défaite est inattendue, comme contre les Suisses qui partaient perdants face aux joueurs de Didier Deschamps, ce monde idéal s'écroule d'un coup. «J'ai mis vingt-quatre heures à m'en remettre. C'est un sentiment de vide qui s'installe. Je vais un peu loin, mais ça ressemble à la mort. La vie continue, mais sans nous. On n'est plus là, mais les autres poursuivent leur vie. C'est pareil pour l'Euro. On sort de la compétition alors que l'aventure s'étire pour les équipes qualifiées pour les quarts de finale», raconte Gilles Vervisch, philosophe et auteur de De la tête aux pieds – Philosophie du football (2010).

Un sentiment que partage Maxime, grand fan de foot et supporter du PSG le reste de l'année. «Après la défaite de la France, j'ai la nostalgie de la compétition. Je vois qu'on est déjà plus à la fin de l'Euro qu'au début. Quand ton équipe est éliminée, c'est un peu la fin des vacances et de ton été», note-t-il.

Des supporters de l'équipe de France pendant le match contre la Suisse, le 28 juin 2021 à Lyon. | Olivier Chassignole / AFP

Cette parenthèse d'unisson national offerte par les épopées des Bleus est sûrement plus marquée depuis le premier titre de champion du monde de la France en 1998. «La convivialité créée par l'événement sportif au début de l'été est plus flagrante depuis 1998. Avant, la Coupe du monde était plutôt quelque chose qui était réservé aux amateurs de foot. Depuis 1998, il y a quelque chose de plus populaire. L'Euro n'a pas l'aura de la Coupe du monde, mais après des mois d'épidémie de Covid, il y avait une joie de se retrouver à travers cette compétition», décrit Paul Dietschy, historien spécialiste du football.

«Il y a un sentiment un peu nationaliste dans le football»

Je me méfie toujours de la vérité universelle attribuée aux citations des grandes figures de notre temps. Un bon mot de George Orwell est souvent repris par les médias pour qualifier l'importance du football dans notre société: «Le sport, c'est la guerre sans les fusils», disait l'écrivain britannique.

C'est vrai parfois, quand le sport s'invite dans la géopolitique des puissances, mais c'est parfois faux car une défaite ou une victoire de tel tennismen, tel cycliste ou de telle sélection nationale de football n'a pas un dixième des conséquences d'une bataille armée entre des belligérants. La tristesse qui s'empare des Français avec un revers des Bleus a cependant quelque chose à voir avec la fierté nationale et la volonté de voir les siens triompher face à l'étranger.

Adrien, un Niçois qui vit et mange football, juge que c'est la première raison du mal-être qui coule dans les veines des fans des Bleus depuis le fiasco contre les Suisses. «Il y a une espèce de frustration, car le football est un moyen d'exprimer des fiertés culturelles et la supériorité d'un pays à travers le sport. C'est difficilement explicable et un peu irrationnel, mais le sentiment d'une victoire face à un rival un peu honni ou un succès qui place la France sur le toit du monde comme en 2018, c'est une immense fierté nationale. C'est pour ça qu'on a envie de voir les joueurs français aller au bout. Il y a un sentiment un peu nationaliste dans le football.»

Plus qu'un opium du peuple, l'historien Paul Dietschy voit dans ces instants d'élan national, l'un des rares moments où «dans une société qu'on dit fracturée, les gens se réunissent autour de quelque chose de commun».

«Tu te fais sortir alors que tu as la meilleure équipe sur le plateau»

Enfin, le traumatisme vécu face à la Suisse par les fans aux peintures tricolores sur les joues –une mode un peu dépassée depuis le cauchemar de la Coupe du monde 2002 pour la bande à Zidane– doit beaucoup à la stupeur provoquée par ce résultat. À l'aube de l'Euro 2020, la presse sportive annonçait les Bleus comme les principaux favoris du tournoi. À l'équipe dominatrice au Mondial russe, Didier Deschamps avait ajouté Karim Benzema, jamais aussi fort que ces derniers mois au Real Madrid.

À Bron (Auvergne-Rhône-Alpes), la ville natale de Karim Benzema, des supporters regardent le match France-Allemagne, le 15 juin 2021. | Jeff Pachoud / AFP

Dans mon groupe WhatsApp, mes potes, qui bossent pour beaucoup dans la presse sportive, érigeaient cette équipe de France en une armada presque trop forte pour les adversaires. Personne ne s'attendait à un match accroché face aux Suisses, et surtout pas à une défaite dans la touffeur de Bucarest, où se jouait le match.

«À la fin du match, j'avais envie de revenir en arrière. Un peu comme on a envie de faire un retour dans le passé quand quelqu'un est victime d'un accident. On voudrait avoir évité de faire ci ou ça. Ce qui fait le sel du football, c'est qu'au début d'un match tout est possible. Mais le passé est intangible, irrépressible. Tout est possible, mais une fois que l'événement est passé, on ne peut plus rien changer», philosophe à haute voix Gilles Vervisch. Pour Adrien, le grand cru s'est transformé en eau avec cette défaite. «Il y a une grosse frustration. Tu te fais sortir en huitièmes de finale alors que tu as la meilleure équipe sur le plateau.»

J'avoue, pour ma part, avoir depuis quelques années plus de détachement autour des résultats de l'équipe de France. J'imagine parfois que c'est le signe d'une maturité acquise au fil des ans et de l'expérience tirée de l'oscillation permanente du football, où toute équipe perd ou gagne selon les saisons. Mais suis-je le sage de l'histoire ou un homme trop raisonné qui passe à côté d'émotions fortes?

«Qu'est-ce qui compte dans la vie? interroge le philosophe Gilles Vervisch. Ces grandes émotions peuvent être essentielles. On vit pour se sentir vivant et ressentir des émotions. Marx disait que le sport est une religion. Dans mon livre, j'écris que le sport est d'abord un spectacle. Le football, c'est un truc énorme car c'est de la gloire. Et en même temps, ça a quelque chose de ridicule, car nous sommes devant notre télévision à crier.»

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