Parents & enfants / Société

«Je souhaitais le garder et ne pas faire d'IVG»

Temps de lecture : 5 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Anne-Sophie, en souffrance depuis qu'elle a avorté contre son gré en suivant la décision de son conjoint.

«Les professionnels de santé m'avaient prévenue que si cette décision n'était pas acceptable pour moi, il ne fallait pas la prendre.» | Claudia Wolff via Unsplash
«Les professionnels de santé m'avaient prévenue que si cette décision n'était pas acceptable pour moi, il ne fallait pas la prendre.» | Claudia Wolff via Unsplash

«C'est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c'est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par WhatsApp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c'est par là.

Chère Lucile,

Nous sommes une famille heureuse avec deux enfants de 3 et 6 ans. Nos filles ont un caractère bien trempé, ce qui peut être difficile à gérer parfois, mais nous les aimons de tout notre cœur.

Au mois d'octobre 2020, j'apprends que je suis enceinte. Mon conjoint a toujours dit qu'il ne voulait pas avoir de troisième enfant.

On en discute. Nous n'avons pas la même vision des choses. Il ne se voit pas du tout élever un troisième enfant vu la conjoncture actuelle, les frais (changement de voiture et autres), etc.

Moi, au contraire, je souhaite le garder et ne pas faire d'IVG.

Au fond de moi, je veux le garder plus que tout.

Je ne veux pas le forcer à avoir un enfant, alors nous allons ensemble voir le gynécologue pour que je prenne ces fichus médicaments de la mort... Je fonds en larmes et je ne peux les prendre.

Nous repartons à la maison et je sens vraiment qu'il m'en veut de ne pas réussir à accepter cette décision. Pour lui, c'est juste un petit œuf, pour moi c'est déjà un être vivant.

Je reprends rendez-vous et j'y retourne seule comme si j'étais actrice dans un film. J'enterre au plus profond de moi mes sentiments et je coupe mes connexions au cerveau.

Je prends donc les premiers médicaments et deux jours après, les suivants.

J'ai l'impression d'évacuer tout en même temps: mon bébé, mon cœur, mes sentiments... On m'a tout arraché.

Je n'en ai parlé à personne mis à part à mes parents et ma sœur. Il en a parlé à ses parents aussi. J'étais très mal et même mes filles n'ont pas compris ce qui se passait.

J'ai remonté la pente... On peut dire que fin décembre, ça allait mieux avec l'aide d'une psy et d'une magnétiseuse.

Il m'a dit que peut-être, dans quelques années, il voudrait bien avoir un troisième enfant.

Depuis mi-avril, me voilà en train de rechuter. Je me suis construit une énorme carapace et j'ai enterré tout cela, mais tout remonte à la surface et je suis sur le point d'exploser. Je ne ressens plus rien et il y a de l'agressivité et de la méchanceté qui ressort envers tout le monde.

Je ne profite plus de rien, je me morfonds, je broie du noir. Je ne suis pas capable d'attendre de savoir s'il veut ou pas un autre enfant.

Je souffre tellement... J'ai besoin qu'il me dise qu'il veut un troisième enfant avec moi. Sinon, quitte à souffrir, je le quitterai.

Il me soutient, fait son possible pour m'aider, mais rien ne marche... Je ne peux pas voir une femme enceinte ou un bébé sans pleurer.

Je regrette de l'avoir suivi dans sa décision... Les professionnels de santé m'avaient prévenue que si cette décision n'était pas acceptable pour moi, il ne fallait pas la prendre. J'ai pensé à notre couple mais au fond de moi, je m'en veux terriblement d'avoir assassiné mon bébé que j'aimais déjà de tout mon cœur.

Anne-Sophie

Chère Anne-Sophie,

Ce n'est pas parce que des femmes se sont battues pour le droit à l'avortement pour toutes que vous n'avez pas le droit de mal vivre le vôtre. C'est le principe même du féminisme. On se bat pour le droit de mener nos vies comme on l'entend, non pas selon une norme imposée. Votre souffrance me brise le cœur. Mais elle me brise le cœur parce que vous n'avez pas été entendue et que vous ne semblez pas l'être plus aujourd'hui.

Je fais partie de ces femmes qui pensent que la décision de garder ou non un enfant revient à la personne qui porte l'enfant. Parce que quels que soient les arguments financiers, les soi-disant arguments de bon sens, ils ne seront jamais aussi forts que les arguments d'une femme qui connaît déjà le prix à payer pour être mère. Si vous avez deux enfants et que vous vous sentez capable d'en avoir un troisième, et même que vous en avez envie, alors on devrait entendre vos arguments. Il me semble que ce sont même les seuls qui sont tout à fait valables.

On a le droit de décider de ne pas faire un nouvel enfant à cause d'une voiture à acheter ou d'un appartement qu'il faudrait quitter. Il n'y a pas de bonne ou de mauvaise raison pour prendre ce genre de décisions. Mais ces raisons doivent être partagées, ces arguments entendus par les deux parties concernées.

Je ne crois pas qu'on doive imposer à qui que soit un avortement pour une histoire de voiture trop petite. Les médicaments dont vous parlez, moi je les ai pris à l'issue d'une fausse couche. Je sais ce qui se passe quand on les prend, je sais ce qu'on peut ressentir quand on évacue ce qu'on a déjà identifié comme son bébé, à travers les toilettes ou une serviette hygiénique médicale. Les médicaments que j'ai pris ont aussi provoqué chez moi, mais c'est un effet connu, une hémorragie qu'il a fallu aller traiter aux urgences. Ce n'est jamais un geste anodin. Ni physiquement, ni psychologiquement. La nuit où j'ai pris ce médicament pour faire sortir de mon corps un bébé déjà mort a été l'une des pires de ma vie. Je n'ose imaginer ce qu'il en aurait été si ce bébé avait été vivant et je compatis avec votre peine.

La façon dont je parle des médicaments abortifs ne doit pas vous induire en erreur. Je crois en l'avortement et je pense que cela doit rester un droit pour toutes les femmes. D'ailleurs, une étude américaine de 2020, publiée dans la revue universitaire Social Science & Medicine soulignait que 99% des femmes qui ont avorté ne regrettaient pas leur geste. Ni sur le coup, ni des années après.

On sait aujourd'hui que l'avortement n'est pas traumatique. Il peut être physiquement éprouvant mais n'est jamais une difficulté pour une femme convaincue de prendre le bon choix pour elle. Vous faites malheureusement partie de celles qu'on a poussées à avorter, à qui on a fait croire que c'était la bonne décision sans que vous ayez eu l'opportunité de statuer pour vous. Là, le geste n'est pas anodin. Vous le dites vous-même, votre couple n'est plus la priorité au regard de ce que vous avez vécu et de la décision qu'on vous a imposée.

Maintenant que c'est trop tard pour l'enfant que vous auriez voulu garder, pensez à vous en priorité. Pensez à ce que vous êtes capable de supporter, ce que vous voulez défendre, de qui vous voulez vous entourer. C'est une dure leçon qui doit au moins vous apporter ça: la capacité désormais à penser pour vous-même et pour votre bien-être en premier. Si vous suivez votre intime conviction, quel que soit le sujet, vous saurez que vous aurez toujours la certitude de prendre la bonne décision... puisque ce sera la vôtre.

«C'est compliqué», c'est aussi un podcast. Retrouvez tous les épisodes:

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