Société

Désolé, mais la bise va faire son retour

Temps de lecture : 7 min

N'en déplaise aux personnes qui y sont allergiques, ce geste qui se joint à la parole pour saluer nos semblables est vieux de plusieurs siècles et ne devrait pas être terrassé par l'épidémie de Covid.

Ce geste qui a tant évolué depuis que les êtres humains laissent des traces de leurs pratiques sociales semble peu susceptible de disparaître. | Angshu Purkait via Unsplash
Ce geste qui a tant évolué depuis que les êtres humains laissent des traces de leurs pratiques sociales semble peu susceptible de disparaître. | Angshu Purkait via Unsplash

2020 aura été l'année du masque et du gel hydro-alcoolique. D'abord de la pénurie, puis de la profusion, parfois jusqu'à l'absurde (le masque sur la plage, sérieusement?)

2021 devrait être l'année du sevrage. Pas de l'hygiène, espérons-le, mais du port du masque. D'abord à l'extérieur (où hormis dans la foule, il ne servait à rien) puis, selon toute probabilité et si le taux de vaccination atteint un niveau suffisant, dans les lieux clos.

Maintenant que nous avons la liberté de circuler à notre gré, que les gens retrouvent pour certains le chemin des bureaux, que la vie sociale est de nouveau autorisée, que l'on peut sortir de chez soi et s'exposer à faire des rencontres sans être sanctionné par la maréchaussée, se pose une question qui jusqu'à l'avènement de la pandémie n'avait pas de raison d'être tant la pratique allait de soi: on recommence à s'embrasser ou on laisse définitivement tomber?

Un symbole qui a son rôle à jouer

Il y a celles et ceux qui se réjouissent que ce contact parfois obligatoire et vécu comme une contrainte ait été proscrit et souhaitent de toutes leurs forces qu'il ne revienne jamais.

Il y en à d'autres à qui la bise a atrocement manqué et qui commencent à y retourner, en prenant des gants et moult précautions: «On s'embrasse? Tu veux un bisou?» Et comme toujours, il y a cette partie de la population qui suit la tendance parce qu'elle s'en tamponne le coquillard et qu'elle fera ce qu'on lui dit de faire.

La bise, cette pratique très française aux diverses variations régionales (chez moi, c'est quatre) est en hibernation depuis plus d'un an. Qu'elle revienne en force et se réimpose comme s'il ne s'était rien passé ou se fasse de plus en plus rare jusqu'à, peut-être, disparaître, c'est un rituel qui a son importance et n'est pas dénué de charge symbolique, sociale et affective.

La bise est avant tout une marque de reconnaissance. Faire la bise à quelqu'un, c'est signifier qu'on fait partie du même groupe. Dans la famille, la bise est aussi (normalement) un message d'affection et d'identification clanique. Quand on y admet un nouveau membre, la bise fait partie du rituel intégrateur. Même chose, avec une charge affective différente, entre amis. On ne fait pas la bise à un inconnu s'il ne vous est pas officiellement présenté. C'est un geste à forte signification sociale.

La bise est avant tout une marque de reconnaissance. C'est signifier que l'on fait partie du même groupe.

La bise en entreprise, c'est un peu différent. Si les collaborateurs de même niveau peuvent se la faire de façon assez naturelle, il est généralement d'usage de se serrer la main entre employés de rangs hiérarchiques distincts. Claquer la bise au patron ne se fait pas partout... dans ce domaine, la bise devient un marqueur d'égalité, une sorte de régulateur de la justice sociale (tu es mon égal) mais aussi un moyen de communication dont l'absence souligne les différences hiérarchiques.

Vous rappelez-vous de votre première bise «sociale», lorsque vous étiez enfant? Pas celle, obligatoire, à la vieille tatie qui pique, à maman ou au tout petit frère, mais aux camarades de classe? Rite de passage social tacite mais généralisé, le claquage de bise (parfois concommittant à l'apparition du serrage de main viril entre garçons) montre la sortie du monde de l'enfance aux yeux de ceux qui la pratiquent et correspond à une préadolescence qui imite les codes des adultes qu'elle ne devrait plus tarder à honnir (parce qu'ils sont vraiment trop cons et ne comprennent vraiment trop rien).

Des fonctions fluctuantes

À tout âge, on se bécote. La pratique remonte à loin, et n'est pas l'apanage des Français. À l'Antiquité déjà, on s'embrassait, mais c'était plutôt sur la bouche. Dans ses Histoires, Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) dit des Perses: «Quand ils se rencontrent sur les chemins, on peut reconnaître à ce signe si ceux qui s'abordent sont de même rang: au lieu de se saluer par des paroles, ils se baisent à la bouche.» L'intention variait en fonction de l'endroit où l'on déposait le baiser. Le baiser sur le pied symbolisait l'humilité, voire l'humiliation, tandis que sur la bouche il représentait l'égalité.

Au premier siècle de notre ère, l'empereur Tibère interdit le baiser pour éviter la contamination par une maladie de peau, la mentagra. Le poète Martial déplorait que les Romains passassent leur temps à se bécoter: «Rome vous baise, après quinze ans d'absence, plus de fois que Lesbie ne baisait Catulle. Tous les voisins vous baisent; votre fermier velu vous applique un baiser qui sent le bouc; viennent après le tisserand, le foulon, le cordonnier dont les lèvres puent le cuir; puis un autre au menton peuplé de vermine, un louche, un chassieux; puis un suceur et un cunnilingue.» Voilà qui fait relativiser la bise obligatoire mais relativement hygiénique imposée à la machine à café, quand même.

La bouche a une très forte présence dans l'univers mental médiéval, écrit Yannick Carré dans Le baiser sur la bouche au Moyen Âge. Le baiser a alors le pouvoir de guérir ou même de donner la vie. Saint Martin a d'ailleurs guéri un lépreux en l'embrassant sur la bouche... À l'époque médiévale, l'Église encadre la pratique du baiser, se réappropriant, comme souvent, une pratique païenne pour mieux l'encadrer («les Francs l'ont pratiqué au moins entre proche parents», rapporte Yannick Carré). Dans l'épitre aux Romains, on peut lire: «Saluez-vous les uns les autres par un saint baiser. Toutes les Églises du Christ vous saluent.» Autrement dit, vous avez la bénédiction de Dieu pour vous rouler des galoches. Le geste est alors assimilé à la transmission du souffle en tant qu'Esprit Sain. Et le «baiser de paix» prôné par Pierre et Paul fait du baiser sur la bouche le principal geste de salutation en Occident jusqu'au XIIIe siècle –salutations qui souvent se contentaient de prendre la forme d'un échange verbal et ne nécessitaient pas toujours un contact.

Détail d'un tableau (XVIe siècle) d'Alonzo Rodriguez montrant un baiser de Paix. | Accascina via Wikimedia

L'officialisation par l'Église de la pratique du baiser sur la bouche permit aux clercs d'en échanger très souvent, rapporte Yannick Carré: ils manifestaient ainsi leur charité et leur obéissance au commandement d'amour de l'Église (on se doute qu'ils ne devaient pas manifester que ça). Le baiser au Moyen Âge accompagnait également la pratique des contrats et les rites de féodalité d'attachement d'un vassal à son seigneur. Ainsi peut-on lire dans Les Coutume de la Marche (1531): «Est accoustumé que le vassal doit avoir les mains jointes, et le seigneur les doit prendre entre les siennes, en le recevant et baisant.»

Bise et épidémies, les meilleures ennemies

Si au XVIIe siècle, l'échange de baiser perdit grandement de sa popularité en Angleterre à la suite de la grande peste de Londres en 1665, lorsque «à la place, les gens se firent un geste de la main, une révérence, une courbette ou soulevèrent leur chapeau pour éviter de contracter la maladie [...]. Il semble que le baiser social ne connut pas d'interruption dans la France du XVIIe siècle», révèle Sheril Kirshenbaum dans The science of Kissing.

Pendant la Révolution française, l'échange de bises le plus célèbre (mais aujourd'hui tombé dans l'oubli) fut le «baiser Lamourette». Adrien Lamourette était un évêque constitutionnel et député de Rhône-et-Loire qui prononça à la tribune de la Législative en 1792 un discours appelant à l'union autour de la Constitution de 1791 devant une assemblée sur le point de s'étriper. Lamourette proposa aux élus de s'embrasser et ceux-ci s'exécutèrent dans un éphémère moment d'union nationale (notons que ses élans patriotico-sentimentaux n'empêchèrent pas Lamourette de se faire guillotiner trois ans plus tard).

Au XVIIe siècle, l'échange de baiser perdit grandement de sa popularité en Angleterre à la suite de la grande peste de Londres en 1665.

Notre bise actuelle est une déformation du mot baiser, et sa forme n'est attestée que depuis 1911 (le verbe «biser» depuis 1866). Avant cela, le mot «baiser» servait à désigner toutes les pratiques, affectueuses, sociales ou érotiques. Lui-même vient du latin basium, qui désignait le baiser affectueux dispensé aux membres de la famille, et était parfois utilisé dans un contexte érotique. Il côtoyait à l'époque deux autres mots désignant le même acte mais portant des connotations différentes, explique Sheril Kirshenbaum: l'osculum, baiser social, d'amitié ou marque de respect et le savium, baiser sexuel ou érotique. Aujourd'hui, il nous reste le baiser, la bise et le bisou. L'évolution des coutumes et des mœurs a rendu inacceptable en France de se saluer en s'embrassant sur la bouche, mais il n'en reste pas moins que le geste a toute sa place dans la culture, notamment musicale (le mot «bisou» apparaît d'ailleurs pour la première fois en 1901, dans la bouche du chansonnier Aristide Bruant, selon le Grand Robert).

Ce geste qui a tant évolué depuis que les êtres humains laissent des traces de leurs pratiques sociales semble donc peu susceptible de disparaître. Certes, il n'est qu'un rite (d'ailleurs, la bise est bien plus souvent un simulacre qu'autre chose: rarement la bouche ne touche réellement la joue, ce qui montre que ce n'est pas forcément le contact qui compte) mais ce sont les rites qui forment le ciment de la société. Il y a fort à parier que le salut du coude ou du pied ne tiendra pas longtemps la route, même si certains, espérons-le pour eux, vont pouvoir en profiter pour continuer à s'abstenir en mettant en avant que l'habitude est définitivement perdue. Mais rien n'empêchera les autres, celles et ceux qui en ont trop manqué et qui comme Philippe Katerine, Gillian Hills ou Carlos, veulent «Des bisous», des «Zoubisous» ou carrément des «Big bisous», de recommencer à s'embrasser.

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