Culture

Comment ne pas se laisser intimider par la lecture de Proust

Temps de lecture : 5 min

Sautez dans le bain. Qu'avez-vous à y perdre?

La dernière page du manuscrit d'À la recherche du temps perdu. | Zyephyrus via Wikimedia
La dernière page du manuscrit d'À la recherche du temps perdu. | Zyephyrus via Wikimedia

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «Comment aborder l'intimidant Proust?»

La réponse de Nelson Pollet:

Un ami m'a dit un jour: «Je pense qu'il faut posséder un bon niveau en littérature pour lire Proust!» Pensez-vous qu'il faille étudier l'histoire de l'art pendant des années pour être sensible, ému, touché par un tableau de Rembrandt? Pensez-vous qu'il faille étudier la musicologie pour pleurer ou se réjouir sur les notes de Vivaldi ou de Satie? La littérature est un art qui comporte mille compositions auxquelles nous sommes ou non sensibles, il me semble que ce n'est pas plus complexe que cela.

Bien évidemment, les auteurs et les autrices souffrent parfois d'idées reçues, de clichés ou d'a priori qui les desservent quelque peu –Marcel Proust ne fait pas exception. L'élément qui me revient le plus fréquemment aux oreilles est la longueur de ses phrases. Je ne peux pas le nier: Proust est un auteur qui prend son temps et qui développe au maximum les phrases qu'il compose, ce qui peut impressionner, intimider voire effrayer le potentiel lectorat.

Il est tout de même amusant de souligner que La Recherche commence avec une phrase courte et construite simplement: «Longtemps, je me suis couché de bonne heure.»

Aie confiance

Lorsque l'on veut lire Proust –mais cela vaut pour n'importe quel auteur ou autrice–, il me semble important de se mettre en tête qu'il s'agit d'une lecture qui exige de prendre son temps. Pour suivre le rythme des phrases. Pour apprécier les descriptions. Pour pouvoir être complètement transporté à une époque et dans une société très différentes des nôtres.

La question qualifie Proust d'intimidant, mais j'ai la sensation que le lectorat, surtout les lecteurs occasionnels, trouvent intimidant l'ensemble des auteurs et autrices que l'on qualifie de «classiques», qu'il s'agisse de la littérature française ou étrangère.

La difficulté avec la littérature, quelle que soit sa nationalité ou sa langue, est qu'elle sollicite principalement notre sensibilité, laquelle évolue incessamment tout au long de notre vie. Par exemple, lorsque j'avais 14 ou 15 ans j'étais très peu sensible à Voltaire. Puis, le temps passant et la philosophie étant passée par là, j'ai appris à l'apprécier et à en percevoir toute la richesse. Il en va de même pour Proust.

La littérature est une affaire de rencontres: parfois on lit un auteur ou une autrice que l'on adore à 15 ans, que l'on déteste à 30 et que l'on redécouvre avec plaisir à 60. C'est ce qui, selon moi, en fait l'une de ses beautés: nos lectures et notre rapport à la littérature s'enrichissent de nos expériences vécues.

Prendre le temps d'aimer Swann

Comment aborder Marcel Proust? Oui, je mets de côté l'aspect «intimidant»: pour écrire ce que je dis souvent à quelques personnes avec lesquelles je parle de littérature, les auteurs et autrices sont des hommes et des femmes comme nous qui ont exprimé une expérience singulière à travers leurs œuvres mais qui peut créer un écho dans l'universel puisque «je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger» pour citer encore et toujours ce cher Térence.

Au risque de vous décevoir, je ne possède pas la recette miracle pour répondre à cette question. Par ailleurs, j'aime assez les propositions faites par Jean-Pascal Mouton tout en étant d'accord avec le commentaire de Franck Antoni laissé sous la réponse du premier utilisateur que j'ai évoqué.

Il est souvent conseillé aux lecteurs et lectrices qui n'ont jamais lu une ligne de Proust de débuter leur découverte grâce à «Un amour de Swann».

Il est souvent conseillé aux lecteurs et lectrices qui n'ont jamais lu une ligne de Proust de débuter leur découverte grâce à Un amour de Swann qui est la deuxième partie du volume intitulé Du côté de chez Swann. En effet, cette partie peut largement être lue sans connaître l'intégralité de l'œuvre, mais également parce qu'il s'agit d'une histoire d'amour –cela plaît à une majorité du lectorat. En outre le style n'est pas inaccessible –sincèrement, je ne doute pas que le style de Proust soit inaccessible, mais j'estime qu'il faut se donner le temps (encore lui) de s'habituer à la musicalité des phrases de l'auteur (ce qui est vrai pour tous les autres).

Voulez-vous savoir comment Proust est arrivé sur mon chemin de lecteur? Il me semble avoir entendu le nom de Proust pour la toute première fois au lycée: notre professeur de première nous avait invité à remplir le fameux questionnaire de Proust. Ensuite, j'ai dû lire en classe le fameux passage des Petites Madeleines –ô combien célèbre! La madeleine de Proust. Qui ne la connaît pas, ne serait-ce qu'à travers l'expression que l'on utilise ou que l'on entend dans notre quotidien?

Le temps a passé et me voilà étudiant en première année de classe préparatoire littéraire –non, Proust n'était pas du tout au programme de littérature française. En revanche, ma professeure de littérature nous en parlait ponctuellement: pour donner des exemples au sein des dissertations, pour établir des liens au sein des commentaires composés ou linéaires ou tout simplement pour nourrir notre culture générale. Elle nous disait souvent (j'exagère, elle l'a peut-être évoqué deux ou trois fois sur l'ensemble de l'année): «Quand j'ai vu que Proust figurait parmi les auteurs du programme de l'agrégation lorsque je l'ai passée, je me suis dit: “Pourquoi est-ce tombé sur moi?” quelque peu dépitée. Maintenant, c'est l'un de mes auteurs de chevet.»

Puisqu'il y avait beaucoup de travail cette année-là, j'avais laissé Proust dans un coin de ma tête pour décider d'en entreprendre la lecture durant la période estivale avec ceci à l'esprit: «Ce Proust doit vraiment valoir que l'on s'y intéresse. Je vais essayer.» Déterminé, je me suis procuré Un amour de Swann et je l'ai lu avec plasir, gourmandise, délice, fascination pour un style qui me touchait –et me touche encore– énormément. Marcel Proust était devenu dans ce temps de lecture très court l'un de mes auteurs favoris, intégrant un petit Panthéon personnel qui évolue au fil du temps.

Une révélation

Je n'aime pas Marcel Proust pour «faire bien», pour «avoir l'air cultivé» ou autre balivernes semblables. J'aime Proust parce que le lire fut une révélation, une célébration de la langue française et de son vocabulaire si riche, si nuancé, si poétique. L'impression que tout est sublimé sous la plume de cet auteur me plaît beaucoup et d'ailleurs j'aime ressentir cela sous la plume de nombreux auteurs car non, je n'aime pas que Proust. Mon cœur littéraire a de la place pour tous les auteurs et toutes les autrices qui veulent y entrer. À chaque page de La Recherche –que je n'ai d'ailleurs pas encore lue en intégralité– c'est l'émerveillement qui nous saisit: tout est ciselé, tout est travaillé avec précision, avec sensibilité et avec délicatesse.

Ce qui m'enthousiasme est également de me plonger dans les coulisses, si j'ose dire, de la création de cette œuvre «cathédrale» –pour reprendre une formule de Jean-Yves Tadié, spécialiste de l'auteur et de toujours découvrir de nouveaux éléments, en continuant de m'enchanter sur le résultat: À la recherche du temps perdu.

Que dire aux lecteurs et lectrices néophytes sinon: «Allez-y! Sautez dans le bain! Qu'avez-vous à perdre? Rien. Peut-être que vous aimerez, peut-être pas. Peu importe. Au moins, vous aurez tenté l'expérience.»

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