«On va revenir, on ne peut pas disparaître»: reportage avec les crackeurs du jardin d'Éole
Société

«On va revenir, on ne peut pas disparaître»: reportage avec les crackeurs du jardin d'Éole

Temps de lecture : 9 min
Robin Tutenges Robin Tutenges

Dans la nuit du mardi au mercredi 30 juin, le parc a été évacué de ses nombreux consommateurs de crack. La veille, beaucoup se préparaient à errer à nouveau dans les rues du quartier, sans alternative.

«Bouge pas de là, je vais faire le plein», lance Noé* en se retournant brusquement, en plein milieu de la conversation. Chemise à carreaux, plusieurs plaies visibles sur les mains, le jeune homme marche d'un pas pressé en direction des grilles du parc, en tenant d'une main son pantalon glissant.

Quelques mètres plus loin, il s'arrête, puis joue des coudes pour se frayer un chemin parmi la dizaine de personnes amassées devant l'une des entrées du jardin. Deux hommes s'insultent violemment juste à côté de lui. Une femme qui passe en vélo, bière à la main, vient se mêler à son tour à la querelle. La tension est palpable. Ce 28 juin, comme tous les lundis, le jardin d'Éole est fermé la matinée, les consommateurs de drogue sont épuisés. Beaucoup n'ont qu'une hâte: que le jardin ouvre ses portes pour s'y reposer quelques instants, avant d'arpenter de nouveau ses allées verdoyantes, à la recherche d'un peu de crack.

Une poignée de minutes après, Noé revient avec le même entrain. Il tend son bras avec un sourire joueur, puis déploie ses doigts. «C'est bon, j'ai fait un petit tour à la boulangerie», dit-il, montrant au creux de sa paume une petite galette, un morceau de crack, prêt à être fumé.

Une galette de crack, un mélange de cocaïne, de bicarbonate de soude et/ou d'ammoniaque. | Robin Tutenges

Porte d'entrée et précarité

Depuis le 17 mai, ils sont plus de 200 comme Noé à investir pendant la journée, et exceptionnellement jusqu'à 1h du matin, une partie de ce parc du XVIIIe arrondissement de Paris, après avoir été forcés de quitter le quartier de Stalingrad, haut lieu du crack en Europe. Placés là de façon provisoire par les autorités, qui agissent à tâtons, sans réel plan de bataille, les toxicomanes côtoient les habitants du quartier avec une proximité qui n'est bonne pour personne. Le jardin d'Éole est rapidement devenu le lieu de toutes les crispations.

«Ici, c'est la déchéance. C'est vraiment la déchéance. Ceux qui sont là sont condamnés», ajoute l'homme d'un peu moins de 30 ans, tout en préparant son doseur –un tube de Plexiglas dans lequel on place un petit filtre en fer, et qui fait office de pipe à crack. «T'as toute la misère du monde qui est réunie là, et tous les problèmes qui vont avec.» Violences, agressions sexuelles, viols... le parc est un drame humain à ciel ouvert, à la vue de tous. «Il y en a un tas qui se font planter ici.»

«Moi j'ai une petite chambre, je vis pas dans la rue, je viens juste ici régulièrement. Mais je vais bientôt retourner dans le Sud, dans les Cévennes. Je me suis retrouvé bloqué à Paris il y a un an avec le Covid, et j'ai fini là. Maintenant, j'attends la fin du confinement pour partir.» Noé rapproche le briquet vers sa bouche et une flamme vient chauffer le bout de sa pipe en plastique. Il prend une grande bouffée, puis marque une pause, le regard fixe. «C'est sûr, je vais bientôt partir.»

Un doseur qui fait office de pipe à crack, le 28 juin 2021. | Robin Tutenges

Comme le jeune homme, beaucoup assurent partir bientôt loin des quartiers nord de la capitale. Loin du crack. «Je ne vais pas passer ma vie à la détruire», dit l'un d'entre eux, attendant nerveusement l'ouverture du parc. Pourtant, s'échapper des griffes de la drogue est un vrai chemin de croix et certains semblent résignés, rejetant la faute sur les autres, sur les malheurs de la vie qui les ont plongés ici, souffrant sous le regard apeuré des passants qui les fuient. Ici, la douleur n'a pas de sexe, de couleur de peau, ni d'âge. La porte d'entrée vers le jardin et ses vices, c'est la précarité.

«Plus de précarité, c'est plus d'usagers de drogue. La crise économique et le Covid n'arrangent pas les choses», explique José Matos, chef de service de l'association Gaïa, l'un des principaux acteurs de la capitale dans la prise en charge des usagers de drogue, qui distribue notamment depuis un bus mobile du matériel pour limiter les risques liés à la consommation de crack. «À chaque sortie, on voit quatre ou cinq nouvelles personnes que l'on ne connaissait pas, et on sort cinq fois par semaine. Tous les critères sont dans le rouge.» En une matinée ce jour-là, l'association distribuera 145 kits individuels contenant notamment un doseur à crack.

Des consommateurs de drogue dans le jardin d'Éole, le 28 juin 2021. | Robin Tutenges

«Tu veux qu'on aille où?»

Une fois ouverte, la partie nord du jardin est dépossédée de son utilité première. De multiples groupes se forment et les «modous», les dealers, se mélangent aux consommateurs. Quand certains piquent un somme sur une chaise du parc, d'autres se piquent dans les buissons.

«Qui a un vélo à dépanner, je lui offre un kiff?», crie sous la bruine une femme édentée. Un kif, c'est une taffe, une bouffée de crack, qui sert parfois de monnaie d'échange. «Tout s'achète ici et tout a un prix», explique à toute vitesse un «crackeur» à la silhouette squelettique.

«La journée, on cherche de quoi acheter une galette. Puis quand c'est terminé il faut déjà repartir en chercher une autre», ajoute, entre deux divagations, le jeune homme au blouson kaki, de deux fois sa taille. Juste à côté, un homme d'une cinquantaine d'années, probablement plus vieux qu'il n'y paraît, se penche sans cesse pour ramasser quelque chose. Le pantalon au genou, il fixe le sol puis se redresse rapidement, toujours les mains vides. Il pense voir des galettes par terre, une hallucination courante chez les fumeurs de crack.

Le plaisir éphémère qu'apporte le crack, qui est fabriqué à partir de cocaïne et que l'on appelle également la «drogue du pauvre», est ravageur. Son prix accessible facilite sa démocratisation et sa prise, par l'intermédiaire d'une pipe, séduit les réfractaires aux injections, notamment d'héroïne. «Dans le jardin, tu trouves une galette pour 10 euros. Mais c'est de la merde, c'est dégueulasse», explique un Polonais, qui enchaîne avec un brin de nostalgie sur sa vie d'avant, quand il était encore proche de ses enfants. Aujourd'hui, le crack l'a complètement éloigné de sa famille.

Trois consommateurs de drogue se retrouvent pour partager un peu de crack dans le jardin. | Robin Tutenges

Les profils et les comportements varient du tout au tout. Parmi les consommateurs du parc, il y aurait environ 15 à 20% de femmes, qui sont particulièrement vulnérables et exposées aux agressions sexuelles et aux viols. Quelques mineurs sont également présents. Si la méfiance est d'abord bien souvent de mise, tout comme les insultes et les menaces, la sympathie et la convivialité prennent aussi parfois le dessus.

«Il se passe des trucs sympas aussi ici, il y a des barbecues ou des choses comme ça», précise un Français d'origine sénégalaise, qui assure avoir arrêté de fumer du crack. «Beaucoup de gens ici ont des problèmes mentaux, psychiatriques. Ils n'ont pas besoin de coups de bâton ou d'être chassés par-ci par-là. Il faut les aider ces gens-là, pas les rejeter.»

Ils le savent, le jardin d'Éole ne les accueillera plus. Le 30 juin, le parc a été rendu à ses habitants, comme Anne Hidalgo l'avait promis. L'espace sera évacué de ses toxicomanes, désormais persona non grata dans ces lieux où on les avait pourtant redirigés il y a un mois et demi à peine. Une cinquantaine de policiers municipaux devraient être déployés aux abords du parc et également à l'intérieur, pour éviter leur retour.

«On va revenir, on ne peut pas disparaître comme ça», explique Amir*, un consommateur de crack de 32 ans. «Ça va traîner dans la rue, on va aller à Porte de la Chapelle, à Stalingrad, et puis on reviendra ici. Tu veux qu'on aille où?»

Les toxicomanes sont aussi présents juste devant le jardin, dans les rues alentours. | Robin Tutenges

Une proximité difficile

Sans soutien médico-social, sans prise en charge ou accompagnement psychiatriques, les addicts au crack ont du mal à sortir du cercle vicieux dans lequel ils sont plongés. Beaucoup ne savent pas vraiment expliquer ce qui les fait revenir inexorablement dans les lieux de deal et de consommation. «C'est comme s'il y avait un magnétisme. Un aimant. On finit toujours par revenir», explique Mat*, qui dort dans la rue depuis quelque temps après une succession «de galères dans la vie». Cette nuit, du moins une partie, il l'a passée sur une chaise. «Du coup j'ai bien dormi.»

Dans le parc ou dans les rues aux alentours, les invisibles deviennent visibles. Les habitants du quartier n'en peuvent plus. «Il y avait déjà des toxicomanes avant dans le jardin, il y en a toujours eu, mais depuis qu'ils les ont virés de Stalingrad il y a un peu plus d'un mois, c'est devenu n'importe quoi», regrette Mélanie*. La jeune maman de deux enfants, encore en bas âge, vit en face du parc depuis deux ans.

Les cages d'escaliers sont prises d'assaut, les dégradations sont multiples, les mendiants agressifs et imprévisibles abordent à longueur de journée des passants effrayés. La nuit, les cris et les disputes rendent la cohabitation insoutenable.

«Il y a toujours une tension, une vraie insécurité, ajoute Mélanie. On a des enfants, pour aller au parc, c'est compliqué, on n'est jamais serein. Dans l'ensemble, ils respectent quand même, ils vont plutôt d'un côté, et les habitants de l'autre. Mais il y a en a toujours un ou deux vraiment perturbés qui viennent. Le plus embêtant, c'est ceux qui sont violents, ce n'est pas la majorité, mais certains le sont clairement.»

La partie nord du jardin d'Éole, où se rassemblent les dealers et consommateurs de drogue. | Robin Tutenges

Cette proximité, les habitants, mais aussi certains toxicomanes, n'en veulent plus. Ces dernières semaines, les agressions se sont multipliées: un enfant de 2 ans a été agressé par une crackeuse, décrite comme ayant des troubles psychiatriques, tandis que le 26 juin, des jeunes du quartier ont tiré des mortiers d'artifice en direction des consommateurs. «Dans ces cas-là, la police ne sert à rien. Ils sont là juste au cas où il y aurait un drame», regrette la mère de famille.

Pour autant, elle ne veut pas jeter la pierre aux consommateurs de drogue. «On leur dit de venir ici, ils viennent, même si c'est très désagréable pour nous, on ne peut pas leur en vouloir. C'est bien qu'on les évacue, mais ça ne sert à rien de les virer d'ici pour les mettre dans un endroit où ça va être la même galère. Il faut un endroit adapté pour eux.»

Un homme pris en train d'échanger de la drogue avec une autre personne est arrêté par la police devant le parc, le 29 juin. | Robin Tutenges

«Le problème a toujours été déplacé»

Un endroit adapté. Pour l'heure, on ignore encore vers quels espaces les toxicomanes du jardin d'Éole et des quartiers alentour vont être redirigés, ne serait-ce qu'à titre provisoire. «Il faut leur proposer des espaces de repos, qu'il y en ait plusieurs dans Paris. Il ne faut pas un gros centre qui attire tout le monde et mette une forte pression sur un seul quartier», explique José Matos, de l'association Gaïa. Concentrer les toxicomanes dans un unique espace, c'est aussi concentrer les tensions et les violences.

Les associations espèrent notamment la mise en place de six nouvelles salles de repos compatibles avec la consommation, en plus de la salle de consommation à moindres risques, surnommée «salle de shoot». Récemment, un document publié par l'Inserm a souligné le bilan positif de ces salles installées en France depuis 2016, à Strasbourg et Paris. Les personnes qui ont accès à un de ces espaces commettent moins de délits et ont moins de risques de transmettre le VIH ou l'hépatite C. La probabilité de faire une overdose est également réduite.

Des nettoyeurs de la ville de Paris débarrassent les affaires laissées par les toxicomanes dans et devant le jardin, le 30 juin 2021. | Robin Tutenges

Vers une heure du matin, dans la nuit du 29 au 30 juin, les agents de la ville sont venus, comme tous les soirs depuis un mois et demi, déloger les toxicomanes du jardin d'Éole. Cette fois-ci, un imposant cadenas a été accroché sur les grilles pour éviter qu'ils ne reviennent.

Le lendemain matin, sous la pluie et le ciel gris de Paris, plusieurs équipes de nettoyage balayaient le parc, sous l'œil de la police, mais aussi des consommateurs de crack, qui observaient la scène depuis les rues adjacentes. Une fois les balayeurs partis, quelques toxicomanes et dealers sont rapidement revenus pour s'installer devant la grille de l'une des entrées du parc, désormais fermée. La seule entrée ouverte est maintenant filtrée par quatre agents de la police municipale.

Dans les rues du quartier, certains erraient, sans direction, sans alternative, en attendant qu'un nouveau point de chute se reforme. Un nouveau Porte de la Chapelle, un nouveau Stalingrad ou un nouveau jardin d'Éole. «Le problème a toujours été déplacé, avec l'idée qu'en mettant la pression et en les chassant ils allaient se disperser, ajoute José Matos. Mais ils se dispersent pas, ils se rassemblent toujours à un endroit.»

*Le prénom a été changé.

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