Santé / Société

Éco-anxieux cherche thérapeute désespérément

Temps de lecture : 5 min

Pour lutter contre les conséquences de la crise environnementale sur la santé mentale, certains spécialistes militent pour un renouveau de la discipline.

«J'ai l'impression que toute cette souffrance n'est pas prise en compte», explique Marie, qui confie ne pas avoir trouvé de thérapeute sensibilisé à ces problématiques. | Liza Summer via Pexels

 
«J'ai l'impression que toute cette souffrance n'est pas prise en compte», explique Marie, qui confie ne pas avoir trouvé de thérapeute sensibilisé à ces problématiques. | Liza Summer via Pexels  

«Je pense à la forêt amazonienne qui meurt, au CO2 que l'on relâche dans l'atmosphère, aux glaciers qui fondent, au niveau des eaux qui augmente, je visualise tout ça rien qu'en en parlant et au quotidien ça me bouffe. C'est une angoisse constante», explique Marie, 37 ans. Pour Lucien, 25 ans, ce sont les particules fines et l'augmentation de la pollution qui lui causent des insomnies: «J'habite en ville et tous les jours, je vérifie les taux de pollution ou la qualité de l'air. Je sais qu'avec le changement climatique, cela va être de pire en pire et je ne sais pas si je pourrai le supporter, j'ai vraiment la sensation d'être empoisonné à petit feu. Je m'inquiète pour moi, mes amis, ma famille, tout le monde. Je suis une boule de stress», confie le jeune homme qui a pour projet de quitter la région parisienne dès ses études terminées.

Comme eux, de plus en plus de personnes attestent du poids du bouleversement climatique sur leur santé mentale. C'est ce que l'on nomme l'éco-anxiété, un terme qui, selon certains thérapeutes et patients, ne couvre pas l'ensemble des symptômes éprouvés par les personnes concernées. «Je ne ressens pas qu'une simple inquiétude ou anxiété. Je ressens aussi de la peur, de la colère, de la frustration et un profond sentiment d'injustice. Et surtout, j'ai l'impression que toute cette souffrance n'est pas prise en compte», souligne Marie, qui dit ne pas avoir trouvé de thérapeute sensibilisé à ces problématiques, malgré des mois de recherche.

Créer des espaces pour mieux écouter

C'est justement pour une meilleure prise en charge des patients que la thérapeute Charline Schmerber, spécialiste de la solastalgie –une détresse profonde causée par la conscience que son environnement est dégradé voire détruit–, s'est décidée à se former. «Je recevais de plus en plus de patients qui venaient me voir à cause d'éco-anxiété ou de solastalgie, alors en 2019, je me suis spécialisée, raconte-t-elle. Depuis, les trois quarts de mes patients viennent pour ce genre de troubles. Il est urgent de créer des espaces pour accueillir et écouter les personnes qui ressentent des craintes liées au bouleversement climatique.»

Des craintes qui s'étendent au futur en tant que tel, continue la thérapeute: «La crise environnementale peut déclencher de véritables questionnements existentiels, venir interroger notre place dans le monde, notre rôle en tant que personne ou en tant que civilisation. Certaines personnes ne savent pas si elles auront un futur, elles disent “ne plus arriver à voir venir”. Il ne faut pas prendre ces questionnements et les angoisses qu'ils peuvent engendrer à la légère.»

«Ces gens-là ne sont pas fous, au contraire, ils ont conscience que c'est le monde dans lequel ils vivent qui l'est.»
Charline Schmerber, thérapeute spécialiste de la solastalgie

«Il faut aller au cœur du problème, en comprendre les causes profondes. Ces gens-là ne sont pas fous, au contraire, ils prennent conscience que c'est le monde dans lequel ils vivent qui l'est», déclare Charline Schmerber, qui indique que la plupart des éco-anxieux sont souvent des personnes déjà sensibilisées aux questions climatiques, hypersensibles ou très empathiques.

«On ne peut pas rester les bras croisés. Nous allons faire face à des flux de réfugiés climatiques de plus en plus importants. Déjà aujourd'hui, certaines personnes vivant sur des îles touchées par la hausse du niveau de la mer doivent être déplacées. Ailleurs, d'autres populations font face à des changements de climat, à des températures extrêmes, à une évolution de la faune ou de la flore locale, constate la thérapeute. Il semble évident que ces transformations dans le quotidien des gens entraînent des souffrances, une perte d'identité et des difficultés à se définir en tant qu'individu. Nous sommes rattachés à la terre, à l'endroit que nous habitons, donc si celui-ci est modifié, dégradé ou anéanti, cela a bien sûr un impact sur nous, physiquement, mais aussi mentalement.»

«Cette histoire de planète»

Pour aider au mieux les personnes en demande, Charline Schmerber travaille depuis plusieurs mois à l'élaboration d'un annuaire de soignants formés aux problématiques climatiques. «L'idée est de proposer une liste de praticiens adaptés aux patients. L'annuaire devrait être prêt dans quelques mois et proposera des professionnels sensibilisés aux mutations du monde, au dérèglement climatique, aux effondrements possibles», décrit-elle. On y trouvera à la fois des psychothérapies classiques et des formes moins usuelles d'accompagnement comme de l'EDMR ou de la sylvothérapie. «Tout ce qui peut permettre à celles et ceux qui en ont besoin de se sentir pris en charge, de sentir qu'ils ne sont pas seuls pour faire face à leurs souffrances», indique la spécialiste de la solastalgie.

Charline Schmerber déplore le déni, voire l'hostilité de nombre de ses confrères: «Lorsque j'ai commencé à me spécialiser, beaucoup de collègues autour de moi n'ont pas compris. On m'a demandé pourquoi je m'engageais là-dedans, si j'étais tombée dans une secte catastrophiste. Le déni face au changement climatique touche tout le monde, les psys ne font pas exception. Tout le monde n'a pas forcément une conscience écologique, ce qui complique grandement les choses pour appréhender la psychothérapie sous un angle nouveau.»

Lucien abonde dans son sens. «Quand je suis allé consulter mon psy, que j'avais déjà vu à l'adolescence pour une première thérapie, il m'a expliqué avec une certaine forme d'agacement que je ne faisais que plaquer mes angoisses sur, je cite, “cette histoire de planète”, relate le jeune homme. Je le sentais assez méprisant envers moi, impatient quand je tentais de lui faire comprendre ce que je ressentais.» Lucien a fini par aller voir ailleurs et s'est tourné vers une professionnelle qui pratique l'EDMR, «un peu plus ouverte et surtout qui ne me juge pas».

Un secteur d'avenir?

Malgré les réticences de certains professionnels, la jeune génération semble concernée et encline à travailler sur ces problématiques. «Cela implique de repenser tout notre rapport au vivant, de prendre ses distances avec la doctrine très française de Descartes de “l'homme maître et possesseur de la nature”. Pour certains professionnels qui exercent depuis longtemps, ce n'est pas forcément évident. Mais de plus en plus de jeunes praticiens sont demandeurs», confirme Charline Schmerber. Master en psychologie sociale de l'environnement, maîtrise en psychologie du développement durable, formation en écopsychologie... De nouvelles options apparaissent pour les futurs professionnels sensibles aux problématiques environnementales.

Parmi eux, Sami, 32 ans. Diplômé d'un master en sciences psychologiques, il souhaite réaliser un documentaire sur les conséquences psychiques du dérèglement climatique. «Je devais partir en mai 2020 pour un tour du monde et interroger les populations concernées au Canada, aux Maldives, au Japon, en Malaisie, en Éthiopie ou encore au Brésil. Mais évidemment, la crise sanitaire a tout fichu par terre», soupire le jeune homme qui, à la place, espère entamer à la rentrée un master en psychologie du développement durable à l'Université de Genève.

«Pour certains professionnels qui exercent depuis longtemps, ce n'est pas évident. Mais de plus en plus de jeunes praticiens sont demandeurs.»
Charline Schmerber, thérapeute spécialiste de la solastalgie

«Je ne lâche pas pour autant mon projet de documentaire. Avec ce travail, je pense pouvoir faire d'une pierre deux coups: à la fois alerter sur la nécessité de prendre en charge ces patients et les accompagner face à ces troubles, mais aussi sensibiliser sur le besoin qu'ont les sciences psychologiques de se renouveler, de prendre en compte la menace climatique et son impact sur la santé mentale des populations, confie Sami. À terme, il aimerait ouvrir un cabinet spécialisé dans ce type de troubles. Je pense sincèrement que la solastalgie, la psychologie du développement durable ou bien l'écopsychologie sont les branches d'avenir de notre domaine. Pas seulement d'un point de vue académique: les sciences psychologiques ont un rôle à jouer dans la lutte contre le changement climatique et dans la préservation de notre planète.»

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