Politique / Monde

Un siècle de communisme en Chine (et ce que la population a le droit d’en retenir)

Temps de lecture : 10 min

Fondé le 23 juillet 1921, le parti qui gouverne la Chine depuis 1949 fête ses cent ans d'existence et sélectionne avec soin les événements historiques à mettre en lumière.

Une représentation de danse dans le cadre des festivités autour du centenaire du Parti communiste chinois, le 28 juin 2021 à Pékin. | Noel Celis / AFP
Une représentation de danse dans le cadre des festivités autour du centenaire du Parti communiste chinois, le 28 juin 2021 à Pékin. | Noel Celis / AFP

Le Parti communiste chinois (PCC) existe depuis 100 ans et il y a eu de nombreuses évolutions dans la présentation officielle de son histoire. Même la date retenue pour fêter sa création ne correspond pas à la réalité. Celle du 1er juillet 1921 a été décidée en 1938 alors que les communistes chinois, pourchassés par les forces nationalistes du Kuomintang, étaient réfugiés au cœur des plateaux proches de la ville de Yan'an, au centre de la Chine. Mao Zedong, qui était devenu le leader du Parti, ne se souvenait pas précisément du jour, le 23 juillet 1921, où le PCC avait été créé à Shanghai. Au détour d'un article titré «De la guerre d'usure», il fixe le 1er juillet comme jour anniversaire de la naissance du Parti. Et, en juin 1941, le Comité central avalise cette date.

Mais c'est bien le 23 juillet 1921 que les cinquante-sept sympathisants communistes que comptait alors la Chine ont désigné treize délégués pour participer à la fondation du PCC. La réunion s'est tenue dans un immeuble de briques grises situé dans ce qui était alors la concession française de Shanghai. Très précisément, au 50 de la rue Wantz, devenu aujourd'hui le 76 de la rue Huangpi. Le propriétaire des lieux, Li Hanjun, était lui-même proche du communisme.

La maison où s'est tenu le premier congrès du Parti communiste chinois. | Pyzhou via Wikimedia Commons

Les treize délégués étaient venus de différentes provinces de Chine. La plupart étaient des intellectuels soucieux d'établir une nouvelle force politique dans une Chine où l'Empire s'était effondré dix ans plus tôt. Mao Zedong, envoyé par la province du Hunan, était présent mais silencieux. Le marxisme intéressait d'autant plus ce petit groupe que quatre ans auparavant, en Russie, le tsar avait été renversé et que, rapidement, les communistes avaient pris le pouvoir avant de créer l'Union soviétique. Trois Russes représentant le parti soviétique participaient à ce premier congrès du parti chinois.

Cette réunion de Shanghai était prévue pour durer plus d'une semaine. Les participants étaient logés dans les locaux d'une école de filles voisine, vides pour cause de vacances scolaires. Mais le congrès s'est interrompu dès le deuxième jour. Apprenant que la police de la concession s'apprêtait à venir inspecter ce qui se passait au 50 de la rue Wantz, les délégués ont levé le camp et ont repris leurs travaux jusqu'au 2 août à Jiaxing, à une centaine de kilomètres de Shanghai. C'est là que le Parti communiste chinois a été formellement créé. De nombreux membres de cellules du PCC se rendent actuellement à Jiaxing visiter ce lieu historique.

Soutenus par l'URSS, les communistes chinois ont rapidement entamé une alliance de gouvernement avec le Kuomintang de Sun Yat-sen puis, après sa mort, avec Tchang Kaï-chek. Mais celui-ci décide en 1927 de mettre fin à l'alliance et entame une répression féroce contre les communistes. Ce sera notamment raconté dans La Condition humaine de Malraux.

Pourchassés et bombardés

Pékin met aujourd'hui en valeur ces années 1920 et 1930 au cours desquelles la lutte a été intense entre nationalistes et communistes. Chaque soir, depuis avril 2021, le journal de la CCTV, la télévision centrale de Chine, diffuse deux portraits de personnalités communistes qualifiées de héros ou héroïnes. Un sujet de trois minutes a par exemple été consacré en mai à Dong Zhentang (1895-1937). Ce militaire de l'armée nationaliste a choisi de devenir communiste et de passer dans les rangs de l'Armée rouge dont il devient commandant en 1935. Il périra lors d'un combat contre l'armée du Kuomintang.

Un autre soir, c'est Deng Zhongxia (1894-1933) qui est présenté. Cet intellectuel marxiste, diplômé de l'Université de Pékin, entre au Comité central du PCC lors de son deuxième congrès en 1922. Il organise des grèves à Canton et à Hong Kong en 1925 et 1926. Puis il devient commissaire politique dans la deuxième Armée rouge, avant de retourner en 1932 à Shanghai pour approfondir la lutte souterraine contre le Kuomintang. Il est dénoncé, arrêté et exécuté en 1933 après avoir refusé une proposition de Tchang Kaï-chek de rejoindre les rangs du Kuomintang.

Autre personnage important du Panthéon communiste: Cai Hesen, ami de Mao Zedong, avec qui il fonde en 1917 l'Association d'études pour le renouveau du peuple. En 1918, il part en France dans un groupe d'étudiants-travailleurs et, depuis Montargis, conseille à Mao de participer à la création du Parti communiste chinois. Il rencontre et épouse Xiang Jingyu puis rentre en Chine avec elle en 1921. Il devient rédacteur en chef de l'hebdomadaire du Parti, Xiangdao Zhoubao (Le Guide) et joue un rôle d'idéologue au Comité central du Parti. En 1927, après la rupture du Kuomintang et du PCC, il en prend la tête à Canton mais est arrêté par la police anglaise à Hong Kong, puis livré aux autorités du Kuomintang qui le font fusiller en 1931. Son épouse Xiang Jingyu qui, au Parti communiste, militait pour une éducation des femmes afin de transformer la société, a été exécutée dès 1928 à Wuhan.

Cai Hesen et son épouse Xiang Jingyu. | Civftor via Wikimedia Commons

Les communistes vont être rigoureusement pourchassées par le Kuomintang. Plusieurs milliers d'entre eux entament la Longue Marche, au terme de laquelle ils trouvent refuge à Yan'an en 1933. Une base révolutionnaire y est établie, régulièrement bombardée par l'aviation nationaliste. Mao Zedong peaufine les théories qu'il entend mettre en pratique quand le Parti dirigera la Chine. Des conflits à la fois théoriques et sur l'exercice du pouvoir surgissent parfois entre les chefs communistes. Deng Xiaoping, futur numéro 1 chinois, sera mis à l'écart par Mao à Yan'an avant de retrouver sa place dans la hiérarchie du Parti –ce qui se passera à nouveau une trentaine d'années plus tard dans la période agitée de la Révolution culturelle.

Il arrive que des visiteurs étrangers viennent à Yan'an et, comme le journaliste américain Edgar Snow, rencontrent Mao et contribuent à le faire connaître à l'international. C'est également l'époque où Mao répudie son épouse He Zizhen pour se marier avec Jiang Qing, une actrice shanghaienne qui a rejoint Yan'an. Les dirigeants qui entourent Mao lui font promettre que jamais Jiang Qing ne participera au pouvoir. Elle le fera pourtant avec virulence pendant la Révolution culturelle, où elle dirigera le pays à la tête de la bande des Quatre.

Vingt années passées sous silence

Les communistes vont quitter Yan'an peu avant la Seconde Guerre mondiale pour lutter aux côtés du Kuomintang contre l'armée japonaise qui a envahi la Chine en 1937. Mais une fois le conflit passé, les deux forces s'affrontent dans une sévère guerre civile finalement gagnée par les communistes. Tchang Kaï-chek et une partie des nationalistes se réfugient dans l'île de Taïwan. À Pékin, le 1er octobre 1949, au balcon de la monumentale entrée sud de la Cité impériale, Mao lance: «Chers camarades! Aujourd'hui, je déclare la création formelle de la République populaire de Chine et du gouvernement populaire central.»

Mao Zedong proclame la fondation de la République populaire de Chine à Pékin, place Tian'anmen, le 1er octobre 1949. | AFP

La naissance de la République populaire est rappelée actuellement en Chine dans le cadre du centenaire du Parti communiste mais elle fait surtout l'objet de célébrations tous les dix ans.

Les vingt premières années du régime sont évoquées plus discrètement. Les dix années d'amitié entre la Chine et l'URSS ont cédé la place en 1959 à une brouille sévère. Il n'est sans doute pas utile pour Pékin de mettre en valeur cet épisode alors que les relations avec la Russie sont aujourd'hui au beau fixe. En 1959, Mao Zedong a lancé le Grand Bond en avant. Cette collectivisation totale des terres, associée à une modernisation à marche forcée de l'industrie, bouleverse l'économie du pays. Plusieurs millions de Chinois meurent de faim. Cette phase de l'histoire chinoise ne mérite pas non plus d'être rappelée. Elle est d'ailleurs totalement ignorée par les livres scolaires.

Autre sujet occulté par le pouvoir chinois: la révolte de Tian'anmen en 1989 où des étudiants réclamaient la démocratie. Ce mouvement, qui fut écrasé dans le sang, est largement inconnu dans la jeunesse chinoise actuelle.

La Grande Révolution culturelle prolétarienne, qui a duré de 1966 à 1976, est en revanche évoquée officiellement. Mao Zedong avait lancé ce mouvement de contestation généralisé des institutions en place pour récupérer le pouvoir qu'il avait perdu à la suite de l'échec du Grand Bond en avant. Dans un premier temps, les jeunes Gardes rouges ont semé un désordre considérable dans toute la Chine avant que Mao et la bande des Quatre ne reprennent la direction d'un pays grandement isolé du reste du monde.

Xi sans conteste

Après la mort de Mao, la Chine change radicalement de méthode de gestion économique. En 1978, Deng Xiaoping indique que «30% de ce qu'a fait Mao est négatif», ce qui signifie que 70% n'a pas à être remis en cause. Entre autres, donc, le principe marxiste de la dictature du prolétariat n'est nullement abandonné et confirme que, politiquement, le Parti communiste est prépondérant. En revanche, le socialisme de marché est lancé.

L'objectif est alors de faire de la Chine un pays économiquement fort qui augmentera le volume de ses échanges commerciaux avec le monde et rattrapera au XXIe siècle le niveau des pays occidentaux. Dans l'évocation du siècle chinois, les dirigeants d'aujourd'hui ne peuvent que rendre hommage à ce projet spectaculaire. Avec une différence de comportement: Deng Xiaoping indiquait que la Chine devait retrouver la voie de la puissance le plus discrètement possible. Xi Jinping et son entourage tiennent au contraire à affirmer la vigueur d'une Chine qui est devenue la deuxième économie au monde.

Xi Jinping a été nommé secrétaire général du Parti communiste en 2012 avant de devenir, comme ses prédécesseurs, président de la République. Il a vite lancé une campagne anti-corruption qui lui a permis, au passage, d'éliminer certains de ceux qui pouvaient contester son autorité. Réélu en 2017, il supprime l'année suivante une disposition qu'avait instituée Deng Xiaoping et qui obligeait le numéro un du Parti à se retirer au bout de deux mandats de cinq ans. Lui, Xi Jinping, pourra se maintenir à vie.

Xi Jinping lors de sa réélection, le 17 mars 2018 au palais de l'Assemblée du Peuple, à Pékin. | Greg Baker / AFP

Les priorités du pouvoir chinois sont désormais de conforter la puissance économique du pays en même temps que de contrôler aussi efficacement que possible la société. L'autoritarisme du PCC voisine avec une classe moyenne évaluée à au moins 600 millions de personnes qui contribuent largement au développement de la consommation dans le pays.

«Suivre le Parti, pour toujours»

Dans la période actuelle, l'anniversaire du Parti communiste est largement mis en valeur. Les sites où ont vécu les communistes chinois avant 1949 connaissent une progression considérable de visiteurs qui participent ainsi à ce qu'on appelle le «tourisme rouge». Dans les parcs des grandes villes chinoises, des vétérans se réunissent régulièrement pour chanter les airs révolutionnaires de leur jeunesse. Et les télévisions, comme les cinémas, sont tenus de diffuser chaque semaine deux films historiques, choisis sur une liste d'une centaine.

Certains sont connus du public chinois, comme Le soulèvement de Nanchang de Song Yeming, sorti en 1981 et qui porte sur les débuts des affrontements entre le PCC et le Kuomintang en 1927. D'autres viennent d'être achevés, comme 1921 de Huang Jianxin, qui raconte l'histoire des premiers communistes chinois. Il y a aussi La bataille du réservoir de Chosin que le réalisateur Chen Kaige a réalisé en 2017 et qui relate les affrontements entre les troupes chinoises et américaines en 1952 pendant la guerre de Corée. Au théâtre, des pièces de ballets, qui étaient parmi les huit autorisées pendant la Révolution culturelle, sont à nouveaux à l'honneur telles La fille aux cheveux blancs ou Le détachement féminin rouge. À chaque représentation, des militants communistes vérifient que les salles sont convenablement remplies.

Insister sur l'histoire du Parti communiste est pour les dirigeants chinois un moyen de souligner son enracinement et sa prédominance dans la société actuelle. En février, Xi Jinping a précisément mis l'accent sur ce que cette histoire doit apporter en disant qu'il s'agit de «bien comprendre les théories du Parti et de réaliser de nouveaux progrès afin de se lancer dans une nouvelle marche avec un esprit élevé pour construire une Chine socialiste moderne». Ce qui revient à mettre en avant l'étude des déclarations, livres et directives de Xi Jinping lui-même.

La «pensée présidentielle» est désormais une matière enseignée dans les universités, et une vingtaine d'instituts de recherches sur ce sujet ont récemment été créés. On se penche également sur la question durant les stages d'une quinzaine de jours que doivent effectuer chaque année les cadres communistes de l'administration et des entreprises. Et les fondements de tous ces enseignements sont nettement définis par Xi Jinping lorsqu'il déclare fin 2020: «Nous ne devons pas abandonner le marxisme-léninisme et la pensée de Mao Zedong; sinon, nous serions privés de nos fondations» ou encore: «L'histoire de notre parti est une histoire d'adaptation continue du marxisme au contexte chinois.»

Les dirigeants chinois d'aujourd'hui affirment avoir sorti leur pays de près de deux siècles de retard économique. Ils affirment par ailleurs qu'ils pratiquent un système politique efficace qui permet d'éviter les errements des pays capitalistes. L'objectif est plus que jamais de signifier à la population chinoise combien une démocratisation serait néfaste et désorganiserait la Chine. Jusqu'ici, les critiques que peuvent exprimer toutes sortes de mécontents restent cachées. Ajoutés au contrôle strict de la diffusion des opinions dans le pays, les bons résultats de l'économie chinoise après la phase de Covid au début 2020 limitent les éventuelles contestations. Selon le FMI, le produit national brut chinois devrait dépasser les 8% cette année.

Quant au PCC, il compte plus de 90 millions d'adhérents. Son organisation extrêmement hiérarchisée n'a guère évolué depuis sa création mais il considère très officiellement que sa mission est de conduire le peuple chinois. En ce début juillet, l'un des slogans qui accompagnent la commémoration du siècle de communisme est «Suivre le Parti, pour toujours».

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