Politique / Société

Abstention record: ce qui ne fonctionne plus dans notre démocratie

Temps de lecture : 5 min

[TRIBUNE] Quels que soient les ressorts de l'abstention, ce four ne peut déboucher que sur le chaos.

Un électeur entre dans un isoloir lors du second tour des régionales, le 27 juin, au Touquet. | Ludovic Marin / POOL / AFP
Un électeur entre dans un isoloir lors du second tour des régionales, le 27 juin, au Touquet. | Ludovic Marin / POOL / AFP

L'abstention aux élections locales de juin a atteint un seuil d'alerte. En 1921, Pirandello a écrit une pièce intitulée Six personnages en quête d'auteur: une famille se présente dans un théâtre et cherche un auteur pour écrire son histoire. En juin 2021, des milliers de candidats postulent aux postes des 1.758 conseillers régionaux et 4.058 conseillers départementaux. Des candidats en quête d'électeurs. Hélas, point d'électeurs dans les isoloirs ou si peu que cela en devient gênant.

Y compris pour les élus, confrontés à un problème de légitimité. De Gaulle a posé le premier la question du clivage entre légalité et légitimité. En 1940, le gouvernement de Vichy était légal mais le général incarnait la légitimité de la France libre. Même s'il est régulièrement élu, quelle est la légitimité d'un édile qui ne sera finalement choisi que par 10 ou 12% des citoyens, si l'on tient compte des non-inscrits sur les listes électorales (12%), de l'abstention (68%), des votes blancs ou nuls (3%), et des scores en cas de triangulaire? Les plus notables seront présidents de région ou de département, avec les honneurs liés au statut et un budget à gérer de 100 milliards d'euros (tous départements et régions confondus), mais ces scores devraient leur imposer l'humilité.

Quels que soient les ressorts de l'abstention, ce four ne peut déboucher que sur le chaos, comme dans la pièce de théâtre.

Quelque chose ne fonctionne plus dans «le pire des systèmes à l'exception de tous les autres», selon l'expression de Churchill. Car ce résultat est bien le signe d'une démocratie à l'agonie. Tuée par ceux-là même qui s'en prévalent.

Il y a d'abord une distance désabusée vis-à-vis des élus. Les déconvenues successives des promesses non tenues ont certainement affecté la confiance de l'opinion. Encore faut-il faire le tri entre deux catégories. Dans le premier registre, il y a les arguments de tribune qui permettent de se faire applaudir («faire baisser le chômage», «réindustrialiser la France»...) ou de flatter une clientèle. Je me souviens d'un congrès agricole où je m'étais fait siffler alors que je présentais les perspectives du budget de la politique agricole commune, et où un député local, profitant de l'aubaine, s'était fait acclamer avec quelques slogans magnifiques du genre «l'agriculture est une chance pour la France».

Tout juste s'il n'avait pas cité Sully (labourage et pâturage…). Cela lui réussit car il devint ministre quelques mois plus tard. Dans le second registre, il y a les vraies supercheries. Soit parce qu'elles font fi des règles européennes (cf. le débat récurrent et illusoire sur la préférence communautaire), soit parce qu'elles sont fantaisistes (comme c'est le cas du remboursement de l'emprunt géant de la Commission par une future fiscalité sur les GAFA). Tout cela est habituel en France. Notre pays ne compta-t-il pas un ministre du Budget avec des comptes en Suisse?

Un sentiment d'impuissance vient renforcer cette mise à distance. Trop de mots, trop de fonds perdus qui se terminent par des désillusions politiques et des délocalisations industrielles.

Mais la vraie rupture remonte à 2005. Le peuple de France dit non par référendum au projet de Constitution européenne. Le président de l'époque, Nicolas Sarkozy, reprend le texte, change trois mots, met ce qui gêne en annexe, et le fait voter par le Parlement. Les parlementaires furent obéissants mais se sont décrédibilisés pour longtemps aux yeux de l'opinion. Le président normal qui suivit fut si normal qu'il céda la place sans bruit et sans qu'on s'en aperçoive. Le président jupitérien a sa part dans cette rupture.

À la fois parce qu'il dédaigne les corps intermédiaires, représentants de l'ancien monde, mais aussi parce qu'il a tenté d'en créer de nouveaux avec cette pantomime de tirages au sort au sein de conventions citoyennes, censées «représenter pleinement la société dans toute sa diversité et sa vitalité». Ce choix a le mérite de la clarté. Si les élus ont une légitimité affectée par l'abstention, les supers citoyens désignés par le sort n'en ont délibérément aucune. Mais ces conventions citoyennes ne sont que des coups de poignard à la démocratie représentative, ringardisée par des représentants de la société civile pseudo formés par des experts mais plus sensibles aux icônes médiatiques du moment que le vieux sénateur blanchi sous le harnais. Au final, à quoi bon voter puisque le tirage au sort fait tout aussi bien.

Enfin, l'environnement médiatique vient renforcer cette désaffection. Les chaînes d'infos en continu ont besoin d'images et de chiffres. Les black blocs donnent les premières et les instituts de sondages les seconds. Qui se souciait, jadis, de l'élection régionale? Il faut du suspens. C'est alors qu'interviennent les «instituts». Le mot à lui seul force le respect. Haro sur les élus mais bravo aux sondeurs, dont le travail est commenté à toute heure sur les écrans. Les sondages placent le RN à 40%. Panique à bord. Il fera 20%. Mais pas un seul ne s'est remis en question! Qu'importe, du moment qu'on nous regarde. L'hypermédiatisation des sondages est une supercherie.

L'Union européenne a poussé cette mascarade jusqu'à la caricature. La Commission lance régulièrement des consultations citoyennes. Qui les connaît? Qui s'en soucie? La dernière en date concerne la révision des normes de commercialisation des produits agricoles. L'idée, généreuse, a été complètement pervertie par le militantisme. Les partisans activistes vont occuper le terrain, remplir le questionnaire préparé par la Commission, copier les réponses préparées par la centrale, bourrer les sites comme jadis on bourrait les urnes. Et la Commission sera satisfaite. La démocratie formelle aura été respectée. Dans le même temps, l'Union européenne s'est engagée à un nouvel élargissement aux pays des Balkans avant 2030. La Commission demande volontiers au citoyen s'il veut la mention «contient des sulfites» sur les étiquettes, mais surtout pas ce qu'il pense de l'adhésion de l'Albanie à l'Union européenne.

Le renouveau électoral passera-t-il par le scrutin électronique? Qui permet de savoir qui a voté, à quelle heure et où il a voté et, en réalité, pour celui qui cherche, ce qu'il a voté. Nous sommes traqués du matin au soir, partout et par tous mais l'isoloir, cet espace provisoire de 1 m2, est l'ultime espace de liberté et de secret de notre société moderne. Je fais partie de ceux qui, le jour où il y aura le vote électronique, rendront leur carte d'électeur. Un de moins.

Le décalage entre le désir des gens, la déflagration sociétale et les scrutins est immense. Même si nous vivons dans le meilleur des mondes. Flaubert, auteur réaliste s'il en est, dont on célèbre le bicentenaire, trouvait que les meilleurs gouvernements étaient les gouvernements à l'agonie, car ils vont bientôt mourir et laisser place à d'autres. La république est morte, vive la République.

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