Culture

«Février» ou le quotidien magnifique

Temps de lecture : 3 min

De l'enfance au grand âge, le film de Kamen Kalev accompagne en beauté un parcours de vie d'une rare intensité.

Petar (Kolyo Dobrev), homme de peu de mots et de beaucoup de présence. | UFO Distribution
Petar (Kolyo Dobrev), homme de peu de mots et de beaucoup de présence. | UFO Distribution

C'est compliqué. Compliqué de partager ce qui fait la puissance d'émotion du film de Kamen Kalev, imparablement dès les premiers plans et sans jamais faiblir tout au long du film. La beauté? Oui, sans doute. Mais le mot est imprécis et, en l'occurrence, il semble faible.

C'est quelque chose de plus profond, qu'on rechigne à définir par une apparence formelle. Une vibration intérieure de chaque instant, qui suggère sans les énoncer des échos avec les sentiments de chacun, vous, moi, tout le monde.

Ni vous ni moi n'avons grand-chose en commun avec un jeune paysan bulgare du début du XXe siècle qui va devenir militaire dans une île de la mer Noire, puis un vieux berger. Le film restera aux côtés de l'existence de ce Petar, de son enfance qui (littéralement) bat la campagne, simple et mystérieux rapport de confrontation au cosmos, à son mariage encore adolescent juste avant de rejoindre le régiment et jusqu'à sa vie à un âge avancé. La Bulgarie est devenue République populaire et a cessé de l'être, l'électricité et les téléphones sont arrivés. Le monde a changé et n'a pas changé.

Sans jamais commenter ou généraliser ce qui concerne son destin singulier, sa relation intense à la nature, son goût farouche pour une sorte de retrait lui fera refuser les (modestes) promotions auxquelles il a droit dans l'armée.

Petar, le Petar inventé par Kalev, n'est pas une figure symbolique, un personnage de fable qui représenterait telle ou telle caractéristique de l'humanité.

Petar enfant (Lachezar Dimitrov), les pieds sur terre et la tête dans un rêve qui n'appartient qu'à lui. | UFO Distribution

Chacun et chacune pourra y projeter éventuellement ce qu'il ou elle souhaite, mais il est cela et rien de plus: un paysan, un berger qui a passé une part importante de son existence sous l'uniforme, plus ami des rocs et des goélands que de ses compagnons, avant de revenir s'occuper de ses brebis, dans un monde auquel il ne cesse d'avoir affaire, mais à sa manière. Enfant, jeune adulte, vieillard. Il a une vie, une famille, des choses à faire.

Un chemin de splendeurs

En inventant, séquence après séquence, sans aucune pirouette spectaculaire ou métaphorique, comment accompagner simplement –du moins en apparence– ce qu'il est convenu d'appeler une vie simple, le film déploie un improbable chemin de splendeurs.

Février est composé en trois époques. L'enfance, la vie adulte, la vieillesse. Le personnage central est interprété par trois acteurs différents. Le film accueille des éléments historiques, des séquences oniriques, des environnements divers. Pourtant, malgré cette construction composite, il impressionne par le sentiment de continuité qui en émane.

Petar en hiver, qui est aussi l'hiver de sa vie. | UFO Distribution

Ce sentiment tient à la rigueur sensible de la mise en scène. Mais celle-ci devient la manière de rendre perceptible la permanence d'un rapport au monde en phase avec les éléments, les durées, les lumières. Février conte un parcours, mais témoigne d'un cycle. Le long-métrage invente une forme pour dire la coexistence de ce qui évolue et de ce qui demeure.

Il ne s'agit pas seulement ici de «la nature», même si elle est très présente et remarquablement filmée. Il s'agit d'une manière d'être au monde, d'un rapport au temps et à l'espace, à l'existence individuelle et à la relation avec un environnement.

Un monde très peuplé

Malgré l'apparente solitude du taiseux Petar, ce monde est très peuplé. D'humains vivants et morts, proches ou lointains, d'autres vivants, d'animaux et de végétaux. Et d'autres créatures encore.

Mais rien jamais n'y insiste. C'est grâce à ce radical retrait qu'orne seule une volée de notes de piano, plus tard de guitare (ce cinéma de fiction ne prétend ni au naturalisme ni à l'alibi documentaire) que le film touche des zones sensibles, capables d'être activées chez tout spectateur.

De mystérieux et très simples compagnonnages. | UFO Distribution

Découvert en 2009 avec ce qui restait jusqu'à ce jour son meilleur long métrage, le très remarquable (et beaucoup plus sombre) Eastern Play, Kamen Kalev accomplit avec cette élégie incarnée et sensuelle un impressionnant geste de cinéma.

Février figure sur la liste des films sélectionnés par le Festival de Cannes 2020. Si le Festival avait eu lieu l'an dernier, ce long-métrage aurait même pu prétendre à rien moins que la Palme d'or.

Février

de Kamen Kalev, avec Lachezar Dimitrov, Kolyo Dobrev, Ivan Nalbantov

Séances

Durée: 2h05

Sortie: 30 juin 2021

Également dans les salles le mercredi 30 juin

Ce même jour sort au moins un autre très beau film, La Fièvre, de la réalisatrice brésilienne Maya Da-Rin, une œuvre découverte au Festival de Locarno 2019. Mais encore, parmi de très nombreuses autres nouveautés et en attendant l'ouverture du Festival de Cannes le 6 juillet, un ensemble de sept chefs-d'œuvre signés Roberto Rossellini, trois bijoux bruts et vifs d'Alain Tanner, la continuation de la grande rétrospective Abbas Kiarostami et la version restaurée de l'opus magnum de Bernardo Bertolucci, 1900.

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