Société / Culture

Nous sommes aussi responsables de l'enfer vécu par Britney Spears

Temps de lecture : 6 min

Après treize ans sous la tutelle de son père, la chanteuse demande la levée de ce régime. Pourra-t-elle jamais retrouver sa liberté? La réponse dépend aussi de nous, en tant que société.

Une pancarte brandie lors d'une manifestation du mouvement #FreeBritney, le 23 juin. | Rich Fury / Getty Images via AFP
Une pancarte brandie lors d'une manifestation du mouvement #FreeBritney, le 23 juin. | Rich Fury / Getty Images via AFP

«Je ne suis pas heureuse. Je n'arrive pas à dormir. J'ai tellement de colère en moi, c'est de la folie. Et je suis déprimée. Je pleure tous les jours. […] Je veux juste retrouver ma vie. […] Je mérite mon intimité.» Les vingt-quatre minutes que durent la déposition de Britney Spears devant la Cour de Los Angeles sont intenses, glaçantes et laissent un profond sentiment de tristesse. Le mois dernier, la chanteuse de 39 ans déposait une demande officielle de levée de sa tutelle, et ce 23 juin, elle a courageusement tenu à ce que pour la première fois, sa prise de parole dans ce dossier soit rendue publique.

Pour justifier sa demande de révision de son statut légal, Britney détaille d'une voix rapide à la juge Brenda Penny les souffrances, abus et privations de liberté qu'elle subit depuis treize ans, depuis que son père Jamie a été nommé son tuteur. Elle raconte le travail imposé, comment elle a été forcée à répéter 7 jours sur 7 et exécuter des shows alors qu'elle était à bout de forces. Comment on s'est servi d'elle pour faire tourner une entreprise qui emploie des milliers de personnes et génère des dizaines de millions de dollars par an de recettes (dont elle ne perçoit que 0,1%), alors qu'elle-même est privée de carte bancaire, obligée de demander la permission pour acheter une fringue, un café, ou aller chez le coiffeur.

Britney ne remet pas en cause sa fragilité mentale, elle reconnaît avoir besoin d'un suivi thérapeutique, mais elle est formelle: le traitement qui lui est actuellement imposé est inadapté, et abusif. Isolée, traitée comme une machine à cash, elle dit stop et veut retrouver le contrôle de sa vie. Pouvoir gérer son agenda. Monter seule en voiture avec son mec. Choisir ses amis. Être libre de se marier, ou de faire retirer son stérilet pour avoir un autre enfant (un rendez-vous médical qu'on lui refuse aujourd'hui).

Britney se marie, Britney divorce, Britney part en désintox...

Je me souviens très bien de l'enchaînement qui a conduit à cette situation. De 2005 à 2008, j'étais rédactrice pour un magazine people. C'était la grande époque de la télé-réalité, le règne de la paparazzade, le début des réseaux sociaux. Facebook et Twitter étaient encore balbutiants, mais on se connectait déjà au quotidien sur TMZ, X17 et le blog de Perez Hilton.

Britney était alors LE personnage incontournable du paysage people. Chaque jour nous arrivaient des centaines de clichés, on remarquait le moindre changement physique, on connaissait son adresse, sa routine, ses habitudes. Et chaque semaine, on écrivait la suite du feuilleton: Britney se marie, Britney attend son premier enfant, Britney attend déjà son deuxième enfant, Britney divorce, Britney sort bourrée avec Paris Hilton et Lindsay Lohan, Britney part en rehab

Puis, un matin de février 2007, on a découvert les images d'elle saisissant une tondeuse dans un salon glauque de Downtown L.A. pour se raser le crâne devant les caméras. À l'époque, les vendeurs des agences photos passaient encore dans les rédactions avec des piles de tirages sous le bras. Je me souviens de ces clichés étalés sur les tables. Le moment était fou, graphique, symbolique, capté en direct: tous les ingrédients d'une bombe médiatique. Évidemment, avec le recul on avait aussi sous les yeux les images d'un sabotage tragique.

À partir de là, Britney a perdu pied, la garde de ses enfants, et a été internée de force dans une clinique psychiatrique. La justice a estimé qu'elle n'était plus apte à décider quoi que ce soit par elle-même et désigné son père, Jamie Spears, comme tuteur. Un job à une bonne centaine de milliers de dollars par an, sans compter ses frais. Cet ancien alcoolique, plutôt absent dans l'enfance de la chanteuse, est ainsi devenu le gestionnaire de sa carrière, son image, son patrimoine, ses traitements médicaux, ses relations sociales, ses menus, ses horaires… tout. A priori, pour son bien.

Mais en 2019, après plus d'une décennie à fonctionner sur ce principe et alors qu'on célèbre ses vingt ans de carrière, Britney annule soudainement sa nouvelle résidence à Vegas, un show intitulé Domination (ça ne s'invente pas). Elle le justifie par une baisse de santé de son père, et le besoin de se recentrer «en famille». En réalité, pour la première fois, elle vient de dire non et n'en démordra pas. Fatiguée, elle a besoin d'un break. Mercredi, elle a raconté devant la cour comment ce refus avait donné lieu à des menaces et une médication forcée.

«Trois jours après que j'ai dit non à Vegas, mon psy m'a fait asseoir dans une pièce et m'a dit qu'il avait reçu des tonnes d'appels disant que je n'étais pas coopérative pendant les répétitions, et que je ne prenais pas mes médicaments. Tout ça était faux. Dès le lendemain, il me mettait sous lithium, sans raison. Il m'a fait arrêter les médicaments que je prenais depuis cinq ans. [...]. Je ne pouvais même plus tenir une conversation. […] Non seulement ma famille n'a rien fait, mais mon père cautionnait ça. […] Le contrôle qu'il a eu sur quelqu'un d'aussi puissant que moi, il a adoré ça.»

Des activistes du mouvement #FreeBritney se sont regroupés le 23 juin dernier à Los Angeles. | Frederic J. Brown / AFP

À l'annonce de cette annulation, le mouvement «Free Britney», lancé sur internet quelques années plus tôt par un fan inquiet, prend de l'ampleur. Brit-Brit est-elle forcée à performer contre son gré? Maintenue sous tutelle de façon abusive par une équipe qui l'exploite? Une poule aux œufs d'or victime de la tyrannie d'une équipe? Le New York Times consacre une longue enquête au sujet, et dévoile en février 2021 le documentaire Framing Britney Spears.

En le voyant, on réalise à quel point Britney a toujours été utilisée, manipulée, objectifiée. Depuis sa plus tendre enfance, elle a subi les rêves de gloire des autres, à commencer par ceux de sa mère, qui trépignait de la voir voler la vedette pendant le spectacle de fin d'année en maternelle. Très jeune, elle enchaîne les talent shows et les petits contrats. Elle n'est pas encore ado que c'est déjà sur elle que repose la lourde responsabilité de faire vivre la famille.

Puis Britney est confrontée à la violence d'une industrie malsaine, le show business. Au puritanisme d'une société patriarcale, toujours prompte à la juger et la condamner. Au harcèlement continu des médias. Sa mise sous tutelle, organisée par sa famille comme un modèle économique, finit de la réduire au silence. On ne demande plus jamais son avis à Britney Spears, ni même son consentement. Asservie, elle est juste là pour s'exécuter et remplir les caisses. Un bon petit soldat de l'entertainment. La quête de son indépendance semble ne jamais pouvoir trouver d'issue.

«C'est humiliant et démoralisant ce que j'ai traversé, c'est la raison pour laquelle je n'en ai jamais parlé ouvertement. Et surtout, je pensais honnêtement que personne ne me croirait. (…) Je pensais que les gens allaient se moquer de moi et dire “Elle ment, elle a tout ce qu'elle veut, c'est Britney Spears…”» En évoquant ce paramètre devant la Cour, Britney nous met aussi face à notre responsabilité collective à tous, public, fans, médias, dans sa descente aux enfers.

Derrière la star, une femme en détresse

Oui, nous avons joué un rôle dans son triste sort. Dans notre société du spectacle, Britney était comme une expérience cathartique, le support idéal de tous les fantasmes. Nous avons été les témoins et complices, avides d'images et de détails, d'une industrie qu'elle dénonce dans l'album Blackout, en particulier dans le titre «Piece of me». On a participé à lui voler sa vie pour satisfaire nos pulsions.

L'idée était presque que la «princesse de la Pop», en tant que «petite fiancée de l'Amérique», remplissait un genre de mission de service public. Britney venait combler notre soif de paillettes et de drama, personnifiait l'exutoire parfait pour nos mauvais réflexes moralisateurs. C'était normal qu'elle nous appartienne et qu'on la juge, puisqu'après tout on avait fait son succès en tant que produit commercial…

On faisait son succès, mais surtout son procès. Ce qui a été le feuilleton médiatique de la vie de Britney Spears manquait cruellement de compassion. Elle subissait de plein fouet toutes les injonctions contradictoires faites aux femmes: sois belle, sois naturelle, sois vierge, sois une bonne mère, sois une épouse fidèle, sois une femme libre, sois pure, sois sexy mais pas vulgaire… On oubliait que derrière le personnage people, il y avait une jeune femme en détresse.

Alors aujourd'hui, on se doit au moins d'écouter ce que Britney a à dire, et de la croire. Elle a 39 ans, ses fils 14 et 15 ans, et pourtant, sous prétexte de garantir son bien-être, elle est encore totalement infantilisée. Aucune autre star ne vit comme ça. La situation rapporte beaucoup d'argent (le sien!) aux flopées de médecins, conseillers et avocats qui gèrent le dossier et n'ont aucun intérêt à ce que cette tutelle soit levée. Mais qu'en est-il vraiment de son intérêt personnel? Du volet médical de l'affaire? C'est la partie confidentielle de l'histoire, celle qui sera déterminante dans la décision des juges.

Le New York Times annonce une prochaine audience en juillet. Quelle qu'en soit l'issue, peut-être qu'ensuite on devrait juste, comme le prônait déjà Chris Crocker en 2007, LEAVE BRITNEY ALONE. En tout cas, aussi longtemps qu'elle le souhaitera.

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