Culture

Les Experts: Médiatiques

Etienne Augé, mis à jour le 11.05.2010 à 16 h 39

Marc Touati ou Elie Cohen sont en permanence sur les plateaux de télévision pour expliquer la crise. A quoi servent-ils vraiment?

Je ne suis pas un expert du douzième arrondissement, mais je suis parisien. Et je l'ai traversé quand j'ai couru le Marathon de Paris. Arno Klarsfeld (2007)

La télévision utilise très souvent des experts lorsqu'il s'agit de recueillir une parole plus sûre que celle de « l'homme de la rue». A l'inverse du micro-trottoir censé représenter la vox populi, l'expert assène une analyse concise en quelques bonnes phrases que l'on pourra garder au montage et répéter lors des discussions près de la machine à café. Les problèmes que pose l'utilisation de ces experts à la télévision sont encore plus nombreux que ceux qu'ils prétendent résoudre. En effet, ce sont souvent les mêmes qui s'expriment, ils ne sont pas remplacés lorsqu'ils se trompent et leur expertise est souvent plus médiatique que réelle.

Profession : expert

Elie Cohen, Marc Fiorentino ou Marc Touati sont les experts que l'on voit sur toutes les télévisions en ce moment pour nous expliquer les vrais enjeux de la crise grecque. Lors des journaux télévisés ou pendant les émissions dites de fond, on peut entendre un, voire plusieurs de ces analystes désigner les coupables de ce scandale financier et professer des solutions de bon sens.

Qui sont ces maîtres de l'analyse économique et qui les a fait sinon rois, du moins experts? Marc Fiorentino était récemment présenté sur Canal+ comme spécialiste des marchés financiers. C'est vague. Sa biographie nous apprend qu'il a dirigé plusieurs banques, enseigné à l'Essec et qu'il écrit également des romans tirés de son expérience. De son côté, le CV d'Elie Cohen est plus académique: directeur de recherches au CNRS et professeur à l'IEP de Paris, il est l'auteur de nombreux ouvrages universitaires sur l'économie. Enfin, Marc Touati combine un profil d'enseignant écrivant des ouvrages sérieux avec un poste de directeur général adjoint de la société d'investissement Global Equities.

Ces trois experts, seuls ou parfois combinés, sont en ce moment les recours des médias en expertise financière sans que l'on comprenne forcément pourquoi ils ont été choisis. Sont-ils plus qualifiés que d'autres ou mieux à même d'observer la situation? Pourquoi Messieurs Cohen, Fiorentino et Touati sont-ils de nouveau, en ces temps de crise financière, les visages de l'expertise économique à la télévision?

On peut avancer une raison technique: les journalistes de télévision, forcés d'élaborer des reportages à chaud sur l'actualité, savent qu'ils peuvent compter sur une poignée de spécialistes suffisamment «titrés» pour faire autorité mais surtout qui seront de bons clients sachant résumer la situation et les enjeux en quelques phrases bien senties. Qu'importe que ce soit toujours les mêmes, rares sont les experts qui peuvent s'exprimer en respectant les règles de la télévision, à savoir en dire le maximum dans un minimum de temps, quitte à simplifier dangereusement les choses.

Le téléspectateur peut éprouver parfois une sensation de ras-le-bol en voyant toujours les mêmes têtes, surtout quand il est visible que leur discours ne dépasse pas les généralités qu'on peut trouver partout. Mais interviewer les mêmes personnages de façon régulière présente aussi l'avantage de pouvoir provoquer une relation rassurante avec le téléspectateur. Celui-ci peut apprécier de retrouver une figure familière adoubée par les médias qui saura décrypter une actualité complexe.

Rassurer et donner le ton

Ce besoin d'experts dénote un besoin d'être rassuré sur une situation inquiétante. Lorsqu'il s'agit d'un expert sur un sujet précis, on peut comprendre le recours à son savoir, mais il existe également des experts en tout, au savoir sans bornes. La France aime tout particulièrement cette catégorie, étant l'un des rares pays à posséder des experts dont le titre sera sobrement «philosophe» ou «intellectuel». Qu'est-ce qu'un philosophe? Selon une règle ancestrale, il s'agit d'un normalien, si possible de la vénérable Rue d'Ulm, qui a passé l'agrégation de philosophie, c'est-à-dire un bon élève capable d'apprendre un programme élaboré par des spécialistes qui ont suivi le même cursus avant lui.

L'intellectuel est légèrement différent. Son parcours peut être moins rigoureux, on autorise quelques entorses au système universitaire s'il a fait l'ENA; mais au final sa validation se fait également par les médias. Ce qui compte, c'est qu'il ait réponse à tout et apparaisse comme un phare de connaissance dans une tempête médiatique plutôt qu'un puits de science insondable. BHL, presqu'une marque déposée, mais aussi Alain Finkielkraut, JFK (Jean-François Kahn), Michel Onfray, Alain Minc ou Christophe Barbier sont ainsi des bons clients qui sont capables de commenter n'importe quelle situation sur Canal+, qu'il s'agisse du changement climatique ou des problèmes de l'équipe de France et ce, parfois dans la même émission.

Ce sont des super experts, ceux à qui on fait appel quand il faut meubler, sous peine de rompre la communication phatique, déboussoler le téléspectateur et le laisser croire que le problème dépasse le niveau du «il aurait mieux fallu» en analyse pour aboutir à «yaka» comme plan d'action. Car c'est au final le but de l'expert: quand le chaos s'installe, feindre d'en connaître les causes et affirmer qu'on saurait s'y prendre pour résoudre la situation.

On notera que l'expert en tout, qu'il soit philosophe ou intellectuel, est dans une écrasante proportion un mâle blanc en France, ce qui est normal car lui seul peut comprendre et résoudre les problèmes engendrés par d'autres mâles blancs.

Et puis il existe les experts en rien, mais dont l'avis est précieux. Ainsi, lorsqu'on invite par exemple une star de cinéma dans un journal télévisé, il n'est pas rare qu'on lui demande son avis sur un aspect de l'actualité. Difficile de penser que Jean Reno ait une opinion formée sur le scandale Goldman Sachs, ou que Guy Bedos soit vraiment qualifié pour une revue de presse, mais c'est l'effet de halo qui fonctionne à plein.

Lorsqu'une personne possède une aura médiatique forte, qu'elle soit une star ou juste un «people», son avis apparaîtra alors comme important aux yeux des téléspectateurs qui considéreront son opinion comme validée par les médias. Car la télévision donne une crédibilité inégalable par un simple travail de recherches en profondeur.

Pendant qu'on se demande ce que Johnny Hallyday pense du bouclier fiscal, on a forcément moins de temps pour lire des analyses complexes rédigées dans un style peu glamour. Au final, c'est la télévision qui délivre le titre d'expert, et pas le sérieux de la connaissance emmagasiné par l'érudit.

Doit-on garder les experts à la télévision ?

A la télévision, rares sont les espaces où une expertise digne de ce nom peut s'exprimer. Il faut aller vite, et surtout apporter une réponse claire. Or, quiconque connaît le milieu de l'université, de la recherche ou des clubs de réflexion sait qu'il existe peu de chances que deux experts s'accordent sur le même sujet, et que le fruit de leurs réflexions s'articule rarement en une petite phrase. En outre, le choix d'un expert implique un choix de la part du journaliste par rapport au discours qu'il transmettra.

Ce qui amène souvent un autre point: le rejet de l'intellectuel, comme du journaliste, est souvent une constante dans les idéologies des extrêmes, qu'elles soient de gauche comme de droite. L'expert et le journaliste vont de pair, chacun ayant besoin de l'autre. Nier l'importance de l'un ou de l'autre dans une démocratie revient à cautionner un populisme qui considère que le savoir est élitiste, bourgeois et donc méprisable. Il ne s'agit donc pas de rejeter l'expert sous couvert de haine de l'intellectuel, mais de relativiser la parole de l'oracle télévisuel.

Alors, crédibles les experts médiatiques? Même si demain ils se sont trompés, personne ne leur en fera le reproche car on sera passé à une autre actualité. «Un économiste est un expert qui saura demain pourquoi ce qu'il avait prédit hier ne s'est pas produit aujourd'hui», commentait ironiquement Laurence Peter, lui-même expert en hiérarchie. On peut être certain que lors de la prochaine crise, on retrouvera avec une certaine émotion Messieurs Cohen, Fiorentino et Touati qui reviendront, comme des oiseaux de mauvais augure ou comme les colombes annonçant la terre ferme. C'est selon: tout dépend des spécialistes.

Etienne Augé

Photo REUTERS

Etienne Augé
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