Société / Économie

«Retourner au boulot? Non merci!»: après la crise sanitaire, ils ne veulent plus travailler

Temps de lecture : 6 min

Alors que la vie reprend lentement son cours, la crise du Covid-19 leur a ouvert les yeux: pour eux, le travail, c'est terminé.

La crise du Covid-19 a poussé certains à ne plus vouloir travailler. | Radek Grzybowski via Unsplash
La crise du Covid-19 a poussé certains à ne plus vouloir travailler. | Radek Grzybowski via Unsplash

«Je ne veux plus du tout travailler!» C'est dit. À 58 ans, Caroline est formelle: elle n'attendra pas l'âge de la retraite et compte bien «retrouver sa liberté» le plus rapidement possible. Cadre dans une entreprise de logistique de la région nantaise, elle témoigne ne plus se sentir capable de reprendre ses fonctions, après plusieurs mois de chômage partiel et de télétravail liés à la crise sanitaire.

«Le Covid m'a ouvert les yeux, confie Caroline, qui aimerait obtenir une rupture conventionnelle dans les prochaines semaines. Je ne veux plus me lever tous les matins, prendre ma voiture, badger, répondre à des mails, éditer des factures… Je n'en peux plus. Je veux juste profiter de ma vie tant que je suis en bonne santé et pleine d'énergie. Je veux voir mes amis, voyager, lire, m'occuper de mon jardin. Financièrement, j'ai la chance de pouvoir me le permettre, donc je ne veux pas m'en priver.»

Même objectif pour Jacob, 31 ans, comptable. «Quand ma boîte a annoncé la reprise progressive du travail en présentiel, j'ai poussé un long soupir tant je n'avais pas envie d'y retourner. Déjà, en télétravail, j'ai de plus en plus de mal à m'y mettre chaque matin. Je préfère m'occuper de ma fille de 2 ans plutôt que d'enchaîner les réunions Zoom.»

À l'approche de son retour sur site, Jacob a pris une décision radicale: «Retourner au boulot? Non merci! Je me tire. Je vais demander une rupture conventionnelle et, si elle n'est pas acceptée, je poserai sûrement ma démission. Grâce à un héritage reçu il y a quelques mois, j'ai pu investir dans un appartement que je mets en location. Cela me permettra de toucher une rente chaque mois et de tenir financièrement, d'autant plus que ma compagne gagne bien sa vie. On a fait nos calculs et c'est possible. Je suis surexcité, comme un enfant à l'approche des grandes vacances. Je m'en lasserai peut-être au bout d'un certain temps, mais là, j'ai hâte de ne rien faire!»

Une conséquence temporaire?

Pour Audrey Richard, présidente de l'Association nationale des directeurs des ressources humaines, le télétravail ou les dispositifs de chômage partiel, en éloignant les salariés de leur lieu de travail, ont pu faciliter les demandes de rupture conventionnelle et les démissions: «À distance, les liens peuvent rapidement s'effriter entre les employés et leurs entreprises. On ne se croise plus dans les couloirs, on ne se parle que par écrans interposés, il n'y a plus de confrontation directe, cela peut donc faciliter les choses pour certaines personnes qui souhaitent mettre un terme à leur contrat de travail et quitter leur emploi.»

Mais alors que les démissions avaient légèrement augmenté en juin et juillet 2020, juste après le premier confinement, les demandes de ruptures conventionnelles, au contraire, sont en baisse. Selon le ministère du Travail, l'administration a homologué 424.283 ruptures conventionnelles en 2020, contre 444.000 en 2019. Une première, après plus de dix ans de constante augmentation.

«Avec mon projet, je ne m'impose pas de calendrier, pas de deadline. Je ne veux pas reproduire le rythme que j'avais dans mon ancien travail.»
Anne, 29 ans, qui a quitté son poste pour monter son entreprise

«En pleine crise sanitaire, peu de personnes peuvent se sentir assez sereines pour quitter leur poste. Avec l'incertitude qui règne, de nombreux salariés, qui peut-être se posaient la question d'un changement de vie avant le Covid, ont préféré jouer la sécurité», explique Audrey Richard, qui confie cependant un intérêt constant pour les dispositifs de formations et d'aide à la reconversion.

«Avec les confinements successifs, beaucoup de personnes ont eu l'envie de changer de vie, que ce soit en déménageant, ou carrément en quittant son travail. Mais ces envies de ne plus travailler sont sans doute passagères, une conséquence temporaire de la crise du Covid, pense la présidente de l'ANDRH. La plupart des gens, après une période plus ou moins longue d'inaction qui permet de se recentrer et se ressourcer, ressentent le besoin de reprendre une activité, qu'il s'agisse de s'investir dans la vie locale ou associative, d'explorer une vocation artistique, de se lancer dans l'artisanat ou de monter son entreprise.»

En effet, l'année 2020 marque un record en termes de création d'entreprises avec 848.160 créations, soit 4% de plus qu'en 2019. Une envie d'indépendance partagée par Anne, 29 ans. Il y a plusieurs mois, elle a quitté son poste au sein d'une marque de vêtements éco-responsable pour monter sa propre entreprise, un lieu d'accueil et de vie pour les aînés. «Même si je ne travaille plus, j'ai besoin de participer à quelque chose, de créer selon mes idéaux, sans course aux résultats. Je crée mon entreprise, mais j'y vais à mon rythme, sans pression. Après avoir quitté mon job, j'ai pris le temps de ne rien faire, de décompresser. Je suis par exemple allée faire de la randonnée, seule pendant sept jours, une fois la restriction des dix kilomètres levée. Là, je m'apprête à passer de longs mois de farniente. Avec mon projet, je ne m'impose pas de calendrier, pas de deadline. Je ne veux pas reproduire le rythme que j'avais dans mon ancien travail. Je m'y mets quand ça me prend. Je me laisse tout le temps du monde.»

Retrouver du «temps de cerveau disponible»

Pourtant, Anne l'avoue volontiers: elle n'était pas en souffrance dans son ancien emploi, au contraire. «J'aimais bien mon travail. Cela correspondait à mon éthique, je venais d'être nommée bras droit de la créatrice, l'entreprise comptait investir et se développer, je n'avais aucune raison de partir. Mais lorsque j'ai été mise en chômage partiel lors du premier confinement, j'ai réalisé que cela ne me faisait ni chaud ni froid de ne pas aller bosser. J'ai découvert que j'aimais beaucoup être à la maison, pouvoir faire tout ce que je n'ai jamais le temps de faire d'habitude, vivre ma vie tout en douceur.»

La jeune femme est par ailleurs partisane du revenu universel ou d'un temps de repos soutenu par l'État, «comme le chômage, mais sans obligation pressante de retrouver du travail, juste une période de temps mort où l'on pourrait réfléchir à ce que l'on veut faire, à quel mode de vie on souhaite adopter.» Anne n'a pas pour intention de s'arrêter de travailler toute sa vie. «Pendant quelque temps, je vais vivre sur le chômage et avec le revenu de mon conjoint, tout en développant mon projet tranquillement, détaille-t-elle. Si cela ne marche pas, je suis préparée à retourner au travail, mais à un poste qui me laisse beaucoup de liberté, quitte à ce que la paye ne soit pas énorme. Ça ne me dérange pas, je n'ai jamais cherché un salaire. Je préfère un emploi où je me sens bien, pourquoi pas un mi-temps ou un poste avec le minimum salarial, mais qui me laisse avec du temps de cerveau disponible, ce que je n'avais plus avant.»

«Je ne suis plus du tout dans l'optique de faire carrière, je veux juste vivre tranquillement avec ma famille»
Jacob, 31 ans, comptable

Comme elle, Jacob ne serait pas contre reprendre une activité professionnelle dans quelques années, mais selon certaines conditions: «Honnêtement, la paye n'a pas tant d'importance que ça, un job alimentaire qui me laisse libre d'avoir des loisirs, de voyager, de profiter de mon foyer, ça me va très bien. Je ne suis plus du tout dans l'optique de faire carrière, je veux juste vivre tranquillement avec ma famille», explique-t-il, admettant ne plus supporter la rigidité de certaines entreprises et leur obsession du présentéisme: «Je n'en pouvais plus des journées à attendre 18h alors que j'avais terminé mes tâches du jour à 15h. Au lieu de quitter le bureau, j'attendais bêtement devant mon ordinateur, car je savais que si je partais à cette heure-là, j'allais me prendre une remarque d'un collègue ou de mon boss.»

Pour Audrey Richard, ce genre de revendications est la suite logique d'une crise sanitaire qui a bouleversé les habitudes professionnelles, notamment avec la mise en place du travail hybride. «Le Covid a accéléré les choses. Beaucoup de personnes se sont rendu compte qu'elles souhaitaient améliorer leur qualité de vie, et cela passe notamment par un changement de leurs conditions de travail, assure la présidente de l'ANDRH. Bien souvent, ce qui pose problème, ce n'est pas l'activité professionnelle en elle-même, mais tout ce qui l'entoure: les horaires, les transports ou encore un droit à la déconnexion pas toujours respecté. La plupart des entreprises l'ont bien compris, et vont devoir s'adapter si elles souhaitent garder leurs employés et attirer de nouveaux talents.»

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