Société / Culture

«Luca» de Pixar serait un film gay? Vraiment?

Temps de lecture : 5 min

Comme souvent avec les films de Disney, tout le monde y va de sa propre interprétation et projette ce qu'il veut y voir.

Alberto et Luca, héros du dernier Pixar. | Capture d'écran Disney+ via YouTube
Alberto et Luca, héros du dernier Pixar. | Capture d'écran Disney+ via YouTube

Attention: cet article révèle toute l'intrigue, y compris la fin, du film Luca de Pixar.

Quand le réalisateur Enrico Casarosa dit qu'il n'a jamais eu l'intention de faire de son dernier film, Luca, une histoire d'amour homosexuelle, je le crois. Les premières bandes-annonces du film –qui raconte l'histoire de deux garçons (dont l'un est plus déluré que l'autre) qui se rapprochent en partageant baignades et promenades à vélo dans la campagne italienne– n'ont pas manqué de susciter des plaisanteries sur le fait qu'il s'agirait d'une sorte de version pour enfants de Call Me by Your Name, la célèbre romance homosexuelle oscarisée. Ces blagues n'ont été qu'encouragées par le fait que le titre du nouveau film de Pixar est le prénom même du réalisateur de Call Me by Your Name, Luca Guadagnino.

Pourtant, Enrico Casarosa a bien insisté sur le fait que la relation centrale du film est purement platonique. «J'avais vraiment envie de parler d'une amitié qui a lieu avant que les histoires de petites copines et de petits copains ne viennent compliquer les choses», a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse. Selon lui, ce récit initiatique a lieu «dans un monde de prépuberté», et les éléments de son film qui rappellent Call Me by Your Name sont plutôt inspirés de ses propres expériences d'enfant avec un ami à Gênes. Le nom Luca, quant à lui, n'est sans doute qu'une autre coïncidence, Luca étant un nom très répandu en Italie.

D'accord, mais quand même, le film n'est-il pas au moins un petit peu gay? Même en allant au-delà de certaines similarités très superficielles avec Call Me By Your Name, cela semble, pour le moins, ouvert à interprétation. Il ne fait aucun doute que Luca offre une allégorie sur l'identité, l'apparence et la manière dont les gens ont peur de ceux qui ne sont pas comme eux. En l'occurrence, la véritable identité des deux garçons est leur nature cachée de monstres marins. Le personnage éponyme, un jeune monstre marin, désobéit à ses parents et s'aventure au-delà de la surface de l'eau, où il noue une relation étroite avec un autre monstre marin, Alberto.

Ils ont leur part de moments qui pourraient facilement être interprétés comme un amour naissant, comme quand ils regardent le coucher du soleil en se tenant par l'épaule, sans compter que ce temps secret qu'ils passent ensemble est libérateur pour eux. Libérateur et secret. Lorsque la mère de Luca le découvre, elle ne comprend pas et elle a peur pour lui. Elle menace de l'envoyer dans les abysses –loin de la terre, mais aussi loin de l'influence d'Alberto.

Les deux garçons fuguent ensemble jusqu'au port voisin, où ils sont à nouveau incompris et doivent cacher leur identité aux habitants hostiles. Luca aimerait aller à l'école, mais, comme Alberto le lui rappelle, il courra le risque d'être rejeté (et même violenté) si les autres découvrent ce qu'il est réellement. Alberto est aussi jaloux de la relation naissante entre Luca et Giulia, une jeune fille du port. Et lorsqu'Alberto révèle, pour ainsi dire, sa véritable personnalité, il est blessé par le choix de Luca, qui décide de le renier pour rester dans le secret. L'intrigue atteint son apogée lorsque Luca décide enfin de se ranger du côté d'Alberto en révélant sa propre identité. Cela incite leurs alliés (dont Giulia) à les défendre et, par un effet de dominos, d'autres habitants du port, notamment deux vieilles dames, annoncent qu'ils sont, eux aussi, des monstres marins.

Des précédents chez Disney et Pixar

Si c'est une allégorie du placard, elle n'est, certes, pas des plus réussies, d'autant que le fait de cacher certaines facettes de son identité n'a jamais été propre à la communauté LGBT+. Aux yeux de certains spectateurs, l'histoire pourra évoquer non la sexualité, mais la couleur de peau, l'identité de genre, le statut de migrant, ou simplement le sentiment de ne pas se sentir à sa place.

Pourtant, il y a déjà eu tant de discussions similaires autour de l'identité sexuelle dans les films de Disney que l'on peut presque entendre à l'avance les discussions qui ne vont pas manquer d'arriver: «Ils sont gays!», «Mais pourquoi voulez-vous à tout prix qu'ils soient homosexuels? Ne serait-il pas possible de regarder un film parlant de deux enfants ayant de l'affection l'un pour l'autre sans vouloir forcément qu'ils aient une relation amoureuse?», «Mais pourquoi ne pourraient-ils pas être gays?». C'est le même débat qui a fait rage autour de films d'animation comme La Reine des Neiges ou Rebelle. («Pourquoi le fait qu'une femme ne veuille pas d'un mariage arrangé voudrait dire qu'elle est forcément lesbienne?», «Mais pourquoi faudrait-il qu'elle ne soit pas lesbienne?», et cætera, et cætera).

Il faut dire que les antécédents de Disney en la matière n'arrangent pas les choses. Qu'il s'agisse de films en live action ou des films d'animation, le studio fait tout un battage autour des «moments exclusivement gays», des instants fugaces de représentation qui sont soit si subtils qu'on les remarque à peine (un baiser entre deux femmes en arrière-plan d'un film de Star Wars), soit tellement peu pertinents par rapport à l'intrigue qu'ils peuvent facilement être coupés ou ignorés par la censure étrangère (comme l'homme en deuil sans nom dans Avengers: Endgame).

Pixar semble au moins avoir appris à ne pas en faire trop à propos de ces moments: dans En avant, un personnage féminin extrêmement mineur mentionne qu'elle a une petite amie, mais le personnage reste, comme je viens de le dire, extrêmement mineur. Heureusement, les réalisateurs ont été assez intelligents pour ne pas se vanter de cette apparition. Pendant ce temps, tandis que Disney se félicitait et se targuait d'ouvrir de nouvelles voies, de nombreux autres studios d'animation les ont largement devancés: L'Étrange Pouvoir de Norman du studio Laika, par exemple, possédait un personnage ouvertement gay dès 2012.

Ironie du sort, le film de Disney d'où est partie l'expression «moment exclusivement gay», a adopté une approche totalement différente: dans le film en live action La Belle et la Bête, LeFou s'inscrit davantage dans la longue tradition du studio de créer des méchants à forte connotation homosexuelle, voire explicitement gays. Des fans ont depuis aussi trouvé des sous-entendus homoérotiques dans Raya et le dernier Dragon et dans le Mulan de 2020, mais ces films restent des tests de Rorschach couleur arc-en-ciel, dans lesquels il faut lire entre les lignes, ou projeter ses propres interprétations, pour trouver une représentation LGBT+.

Luca semble fermement ancré dans cette tradition. Est-ce que c'est un film gay? Quoiqu'en dise le réalisateur, la réponse semble être: c'est gay uniquement si vous voulez que ce le soit. Est-ce que ces deux garçons sont amoureux? Est-ce qu'ils sont juste amis? Peut-on interpréter le film comme une allégorie du coming out? Ce n'est qu'en le voyant que vous pourrez vous faire votre propre avis.

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